‹ Le commerce au dix-neuvième siècleChapitre 64 sur 87 · CAUSES ET EFFETS DE LA DÉCADENCE DU COMMERCE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

CAUSES ET EFFETS DE LA DÉCADENCE DU COMMERCE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

La prospérité du commerce a son déclin comme toutes les grandeurs humaines ; elle naît et s’accroît par une réunion rare et difficile de conditions d’ordres divers; elle s’arrête , s’affaiblit et se perd par les effets successifs ou simultanés des vicissitudes que produisent les erreurs des gouvernemens , les guerres malheureuses , les révolutions , et le cours des événemens physiques. Tyr et Carthage , Aden et Palmyre , qui devaient au commerce tant de richesses , de splendeur et de puissance , laissent à peine des vestiges dont le témoignage fasse connaître leur site au voyageur. Dans les palais déserts et en ruines de Gênes et de 'Venise, il ne reste que les statues mutilées et les souvenirs des dominateurs des deux mers qui baignent l’Italie. On ne compte plus parmi les puissances maritimes, les deux peuples qui régnaient il y a trois siècles , sur l’Océan ; et lorsque dans Lisbonne ou dans Cadix un vaisseau sert d’asile au successeur d’Emmanuelle-Fortuné ou de Charles-Quint ,*on pavillon n’est point celui qui le premier fut porté par Christophe Colomb

RECHERCHES STATISTIQUES dans le nouvel hémisphère , ou qui le premier fit avec Magellan le tour du globe , c’est la bannière de la Grande- Bretagne ou de la France.

Au premier rang des calamités fatales au commerce , il faut sans doute placer les révolutions politiques et militaires qui changent l’existence des états. En tombant sous le joug des Turcs , l’Égypte et la Grèce ont cessé de recueillir les dons que la nature avait attachés à leur beau climat et à leur heureuse situation. La Belgique voit dépérir son agriculture et son industrie sous l’empire de la Hollande et celui des intérêts qui la dominent. Tous les canaux qui fécondaient la richesse naturelle delà France, se sont obstrués pendant une lutte sanglante de trente années; pour retrouver les avantages qu’ils donnaient, et pour les proportionner à l’extension de la population , ainsi qu’à l’accroissement de ses besoins , il faut autant d’activité que de persévérance , et non moins de force que d’habileté.

Sans doute aussi une influence puissante est exercée , par le cours d’événemens physiques qu’amène la fatalité , ou dont l’homme est l’instrument aveugle. Les sables errans ont envahi les lieux où le commerce du moyen âge avait formé ses entrepôts; les ports de la Syrie, qui recevaient ses flottes , n’offrent plus aux navires que des mouillages inaccessibles ou dangereux ; la campagne de Rome , qu’embellissaient jadis les villas superbes des maîtres du monde , et leurs jardins , qui rassemblèrent pour la première fois les végétaux utiles de l’Occident et de l’Orient , ne sont plus maintenan^qu’une solitude couverte de tristes ruines et de marais infects , où le voyageur ne rencon-

ire que des troupeaux saurages ou des bandits féroces' Pour déshériter les contrées de l’Inde, de la production exclusive des plantes précieuses qu’il fallait autrefois leur acheter arec de l’or, il a suffi qu’un navigateur transportât à travers l’Océan , dans le nouvel hémisphère , les plants débiles d’un arbuste et les chétifs fragmens d’un roseau. Mais indépendamment de ces causes , dont la puissance sappe et renverse l’édifice de la prospérité commerciale d’un pays,. sans qu’il soit possible à la prudence de prévenir leurs effets funestes et h la sagesse d’en arrêter le cours, il est encore dans l’état' actuel de la société européenne d’autres causes plus immédiates, et qui n’échappent point entièrement , comme les premières , à l’habileté des efforts humains. Ces causes sont principalement : l’extension même du commerce qui nuit à sa prospérité locale, 1 accroissement du nombre des puissances commerciales, leur concurrence agricole et industrielle , les traités de commerce désavantageux, les tarifs défavorables, élévation des droits de douanes , l’insuffisance des débouchés ou leur perte totale , les désastres des guerres maritimes, la perte des colonies, leur interlope et les limites étroites de la consommation, tant dans la métropole que dans ses établissemens d’outre-mer.

Nous examinerons successivement chacune de ces causes; nous tâcherons de fixer par des termes numériques etendue de leur influence , et de montrer comment leur concours et la persistance de leur action amènent la décadence du commerce et le déclin de la grandeur des em~

Quand , à la fin des siècles de barbarie qui suivirent la dissolution de l’empire romain , le commerce renaquit sur les bords de la Méditerranée, ses avantages se trouvèrent répartis entre un petit nombre de peuples dont les relations s’étendaient à certaines contrées , à l’exclusion de toutes les autres. Le commerce du Levant fut le partage des républiques de Venise et de Gênes; l’Afrique et une partie de l’Inde échurent au Portugal ; l’Amérique sembla le domaine de l’Espagne , et la Hollande s’empara des îles d’où provenaient les épiceries. Ces pays conservaient encore la possession du commerce exclusif des régions qu ils dominaient au-delà des mers, quand la France et l’ Angleterre prirent placé parmi les puissances maritimes, et même jusqu’au temps où les États-Unis et la Russie conçurent l’intention de les imiter. On imagine aisément ce que devait produire de richesses un commerce sans concurrence, qui s’étendait sur des objets dont on pouvait borner la vente à son gré pour maintenir 1 élévation de leur prix. L’institution des compagnies privilégiées retrécissait encore les marchés; et quand tous les produits dont pouvaient disposer les pourvoyeurs exclusifs des deux hémisphères , avaient été exportés par eux , il s en fallait de beaucoup que la population de chaque endroit eut reçu tout ce quelle aurait pu consommer de marchandises exotiques. Aussi les expéditions aventureuses que tentèrent

au dix-septième siècle , les négocians français et anglais , furent-elles couronnées par le plus grand succès; mais les progrès de la navigation et l’extension du commerce firent cesser par degres cet état de choses ; et des peuples séparés par l’Océan, se retrouvent maintenant à cinq mille lieues de leur patrie , apportant de l’ancien et du nouveau Monde , dans le môme marché , des produits agricoles ou industriels absolument semblables. C’est ainsi que par un immense agrandissement des transactions commerciales , 1 Anglais , le Russe et l’Américain se rencontrent à la côte du nord-ouest d’Amérique , ©ù les attire le trafic des pelleteries ; et que les productions de la Grande-Bretagne et celles de la Russie arrivent à la Chine et au Cachemire après avoir traversé les unes de vastes mers et les autres les steppes immenses de la Tartarie.

Une première occupation , une grande priorité d’avantages , une distance prodigieuse ne sont plus comme autrefois des motifs suffisans pour assurer la possession d’un marché et pour en éloigner les concurrens. Des navires sortent du fond de la Baltique , du pied des montagnes de 1 Écosse ou des glaces de la Delaware; et sillonnant toute l’Atlantique et le grand Océan , ils vont à Nootka- Sound acheter des peaux de loutres , qu’ils échangent à Canton et à Macao contre du thé , qu’on vend à Londres , à Philadelphie ou à Pétersbourg. Un rocher élancé de la profondeur des mers australes offre- 1 -il aujourd’hui à quelques navigateurs une capture abondante de lions marins , que l’avidité des hommes n’avait point encore trou ■ blés dans cet asile? Une haie jusqu’à présent inconnue montre-t-elle à des pêcheurs intrépides l’un de

ces en-

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droits retirés où les baleines viennent chercher un refuge ? Une côte infréquenlée fournit - elle à d’heureux explora teurs des cargaisons de pelleteries précieuses ? Si , poursuivant leur fortune , les uns et les autres reviennent dans un an , redemander les mêmes richesses aux mêmes lieux, ils y trouveront dix navires anglais ou américains qui auront découvert ou suivi leurs traces , et dont l’infatigable activité les aura privés du fruit qu’ils attendaient, de leur

découverte.

La force et la violence sont impuissantes pour arrêter cet essor du commerce et le borner dans ses progrès. Ce fut en vain que l’Espagne ordonna que tout navire étranger qui entrerait dans le golfe du Mexique serait traité comme pirate, et qu’une sentence de mort fut prononcée par la compagnie hollandaise des Indes contre ceux qui exportaient des muscades ou du girofle de l’archipel des Moluques. L’ukase russe qui interdit la mer de Behring aux navigateurs , aura sans doute le même succès que le décret espagnol qui fermait les mers d’Amérique, ou celui qui déclarait le continent européen en état de blocus; mais ce que ne peut faire une puissance impérieuse est produit nécessairement par rextension de la concurrence , et l’ennemi le plus redoutable qu’ait le commerce , c’est son propre agrandissement. Dans la lutte qui s engage en même temps sur mille points différons pour obtenir les moyens d’échanger avec avantage les produits multiplies d’une industrie perfectionnée , il y a une foule de chances malheureuses que les plus habiles évitent à force d’adresse, et que les autres tâchent d’épuiser par leur persévérance.

- Une grande supériorité peut être acquise par la réunion do

beaucoup de bonheur et de beaucoup de talens; mais les seules illusions du succès peuvent flatter un peuple de la possibilité d’obtenir le commerce du monde. C’est un projet inexécutable, comme celui de la monarchie universelle; s’il fut jamais puissamment secondé par les événemens, ce fut quand la révolution alluma les guerres désastreuses qui détruisirent le commerce extérieur de la France; l’Angleterre crut alors qu’elle allait posséder le monopole de toutes les transactions commerciales de l’univers. Cet espoir fut bientôt déçu ; une puissance qui n’existait pas il y a cinquante ans ; et dont le territoire n’était qu’un désert, il y a moins d’un siècle, éleva dans l’espace d’une seule génération la plus redoutable concurrence.

Il est intéressant et curieux d’apprendre quelle a été l’extension du commerce d’exportation des États-Unis pendant eette période, et quelle rivalité peut s’élever en si peu de temps , et menacer la prépondérance maritime et commerciale des premiers peuples de l’Europe.

Lieux de l'exportation américaine.

Russie,

18,000 fr.. 2,775,ooo fr. . . 2,757,ooofr.

Pays-Bas. . .

Angle terre . .

A-lemagne. .

France.. . . . .

Espagne. . . .

Portugal....

Italie

Asie

A frique

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