‹ Le commerce au dix-neuvième siècleChapitre 66 sur 87 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Accroissement du nombre des puissances commerciales.

Si l’on se bornait à compter les différens pavillons qu’ar-

boraient , il y a deux siècles , les navires du commerce de l’Europe , le nombre des puissances maritimes loin de s’êlre accru , serait considérablement diminué. Chaque ville anséatique , chaque port de la Méditerranée était alors un état souverain dont les flottes marchandes approvisionnaient le riche entrepôt; mais, lorsque s’agrandissant par les besoins de la civilisation , le commerce se proportionna à la force de la population , à la vigueur de son génie industriel , à l’étendue et à la fertilité de son territoire , il n’appartint plus à des cités Isolées , comme Hambourg , Venise et Gênes; il devint le patrimoine des peuples les plus puissans par leur agriculture et par les succès de leur industrie; il enchaîna, pour e nco.urir au même but, les efforts de plusieurs millions d hommes , et confondit dans une même prospérité celle de di:: villes florissantes qui surpassent chacune en splendeur la plus riche et la plus célèbre de ses anciennes métropoles. Une puissance commerciale n est plus maintenant, comme autrefois, un port dont les habitans ont su créer un trafic lucratif et des relations avantageuses; c’est vingt fois ce premier terme. Les douze places de commerce de la France possèdent une population qui est trente-deux fois celle de Livourne , et chacun des treize grands marchés des îles Britanniques égale, par la valeur des transactions qui s’y opèrent,' les républiques du moyen âge , que le commerce fit régner 'sur la Bal tique et la Méditerranée. Le degré de richesse territoriale et industrielle qu’il faut maintenant pour prendre rang parmi les puissances commerciales semble rendre impossible l’accroissement de leur nombre ; mais la stabilité des choses humaines est illusoire , et des vicissitudes

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que rien ne peut arrêter, amènent progressivement un ordre politique tout autre que celui qui existe.

Il y a seulement un demi-siècle que la France et l'Angleterre faisaient ensemble la majeure partie du commerce des' deux hémisphères. En 1770, chacun de ces royaumes exportait pour 4oo millions de produits agricoles et manufacturés; qui formaient la plus grande masse de marchandises en circulation. Depuis cette époque, les besoins se sont accrus considérablement dans les pays civilisés; le commerce a pénétré dans des régions qui lur étaient alors inconnues ; la consommation a donné de plus vastes débouchés; mais aussi la quantité de produits indigènes de ces deux contrées a prodigieusement augmenté. Au lieu de 800 millions d’objets de leur sol et de leur industrie , elles en exportaient en 1 8 1 8 pour ï 760 millions , ou plus du double. Conséquemment, peur trouver la même facilité de vente qu’en 1 770 , il faudrait que de nouveaux marchés s’étendissent dans la même proportion , ou que les pays compris dans le cercle de leurs transactions consommassent maintenant moitié plus qu’il y a quarante ans. Mais en supposant que, par le concours de ces deux causes d’accroissement, la France et l’Angleterre pussent trouver , comme autrefois ; h placer la totalité des produits de leur territoire et de leurs colonies , il faudrait encore pour y réussir, qu-ëlles fussent, ainsi qu’il y a un demi - siècle ', les seuls dépositaires du commerce du monde. Or , il en est tout autrement ^ car deux puissances1, dont l’une n’existait pas alors et dont, l’adcrë végétait dans l’obscurité, sont venues dans ce court espace de temps se placér parmi les états maritimes et partager la prospérité-

que le commerce fait naître : ce sont les Etats-Unis et la Russie.

En 1818 , le premier de ces pays exportait pour 486,700,000 francs de marchandises indigènes ou étrangères , et le second pour 210 millions. Ainsi par l’accession de ces deux nouvelles puissances commerciales , il y a aujourd’hui pour environ 700 millions de francs de produits ruraux ou fabriqués, qui entrent annuellement dans le commerce , et qui n’existaient même pas il y a un demisiècle. C’est presqu’autarit qu’alors- la France et l’Angleterre en exportaient; et comme ces deux puissances réunies fournissent maintenant aux autres contrées du globe le double de ce qu’elles leur vendaient à cette époque , il s’ensuit qu’il faut à présent des débouchés triples de la grandeur qui suffisait au commerce il y a quarante à cinquante ans. L’accroissement de la quantité des produits français et anglais exportés ne cause donc que la moitié des obstacles qu’on trouve à leur vente; et l’extension récente et déjà considérable du commerce russe et de celui des États-Unis n’en apporte pas moins. Ce résultat ne fut point prévu par l’Angleterre quand elle laissa détruire l’indépendance de la Pologne ; il ne le fut point par la France quand elle protégea l’émancipation de l’Amérique anglaise; et personne aujourd’hui ne semble calculer ce qu’apporterait de changemens au commerce d’Europe la concurrence de la Grèce.

En reconnaissant qu’au lieu de 800 millions de produits versés comme autrefois dans la circulation commerciale par la France et l’ Angleterre , il y en a maintenant , attendu l’accession de deux nouvelles puissances et l’ac-

croissement d’industrie des anciennes , pour deux milliards et demi , on cesse de s’étonner que les débouchés soient obstrués , ou du moins difficilement accessibles pour tous ceux qui n usent pas avec habileté et persévérance des moyens dont ils peuvent disposer. On conçoit la nécessité de chercher et même de créer des consommateurs , et le danger de laisser prendre par les autres peuples commerçons toutes les positions géographiques qui ouvrent des marchés favorables. Enfin on s’explique comment , par la possession de ces marchés , une puissance peut proportionner la vente de ses marchandises à leur production , tandis qu’une autre, prévenue sur tous les points par ses concurrens , peut se trouver privée de toute participation au commerce maritime , et ne tirer aucun avantage d’une source de prospérité qui donne d’immenses richesses à des peuples voisins.

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