‹ Le commerce au dix-neuvième siècleChapitre 70 sur 87 · CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY

Traités de Commerce désavantageux.

L’une des conventions humaines , qui réunit le plus d’importance et le plus de difficultés , est celle qui règle les transactions commerciales entre deux peuples rivaux. Il faut une sagacité et une prévoyance si grandes , pour déterminer , avec précision , les effets de leurs clauses , qu’il n’y a point de stipulations diplomatiques plus sujettes à l’erreur. Les traités de commerce nuisent aux intérêts d’un peuple , soit en maintenant des restrictions dont la suppression lui ferait concéder des avantages plus étendus que ceux qu’il retire d’un système prohibitif, soit encore en permettant des relations qui ouvrent une concurrence fatale à l’industrie du pays , ou qui favorisent l’interlope et accroissent aux dépens des bénéfices de l’agriculture , la consommation des produits manufacturés tirés de l’étranger. Une industrie naissante ne peut se développer que par la protection qu’elle reçoit de l’auto-

rité , et par la répression de la concurrence étrangère prête à l’étouffer. Aucune contrée n’a porté si loin la sévérité et l’étendue de cette répression , que cette même Angleterre qui réclame aujourd’hui la liberté illimitée du commerce. Il n y a point de Code pénal plus barbare que celui qui a servi à assurer à la Grande-Bretagne la possession exclusive des manufactures de tissus de laine et de coton. C’est le succès qu’elle a obtenu de ces mesures qui la dispense d’en prolonger la durée; il a donné une telle puissance à son industrie , que la seule chose qu elle puisse redouter c’est qu’on la restreigne par les mêmes moyens qui ont servi à sa prospérité. Aussi l’Angleterre est-elle disposée à abandonner, dans ses nouveaux traites de commerce , le système des restrictions qui désormais ne peut que lui nuire , par l’exemple qu’il donne de s’opposer ainsi aux incursions de son commerce.

Unefortune, comme celle de la Grande-Bretagne, n’ayant jamais été égalée par aucun peuple , on n’a point encore \u de contrée dont l’intérêt fut d’ouvrir librement tous ses ports à l’étranger, afin d’obtenir de lui la, réciprocité. Cette position nouvelle peut faire croire qu’un sentiment de justice et de philanthropie est le mobile de cette volonté de briser les entraves du commerce , mais il n’est peut être pas injuste de penser que l’Angleterre n’en agit ainsi , que parce qu’elle a plus à vendre qu’à acheter , et qu elle n a pas d’autre moyen d’ouvrir à son immense industrie , des débouchés avantageux , qui semblent devoir demeurer fermés , pour elle , éternellement. Il y a une habileté si profonde dans les transactions commerciales de la Grande-Bretagne, qu’il n’en est point qui

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ne tourne à son profit , quelle que soit l’apparence qu elles présentent , et l’espoir qu’elles laissent concevoir aux autres parties intéressées. Nous sommes conduits à en donner un exemple frappant , en montrant combien un traité de commerce peuf être désavantageux, par la concurrence étrangère à laquelle il donne carrière. En 1784, la première année complette , après la guerre pour l’indépendance des États-Unis , les importations d’Angleterre en France, et les exportations de France en Angleterre s’élevaient réciproquement à 24 millions , en y faisant entrer la contrebande anglaise, qu’on estimait de 10 à 11 millions; car la valeur des objets légalement importés en France ne dépassait pas i3 millions et nos exportations étaient, d’après les douanes, de 21 millions , portés à 24, par la plus value des marchandises , en sus des déclarations. Cet état de choses , qui sans avoir un avantage direct pour l’un ou pour l’autre des deux pays , était cependant favorable au développement de leur industrie , puisqu’il leur permettait un échange d’approvisionnemens et de matières premières , fut imprudemment changé par un traité de commerce , conclu, pour douze ans, au mois de septembre 1786. En voici les effets :

Années. Ini^ortations d’Angleterre Exportation de France Balance annuelle en

— en France. en Angleterre. faveur de FAnglet.

1789 60,912,000. . . 55,io5,ooo. . . 25,809,000

Année moy.® 58,54o,ooo f. . 33, 1 00,000 f. . 25,44°>000 f» Ainsi , l’Angleterre tant par les stipulations du traité

qui lui étaient avantageuses , que par la manière dont elle exécuta celles qui nous étaient favorables , parvint à enlever à la richesse agricole de la France un bénéfice de près de 77 mdhons dans ce court espace de£ trois années. Elle lui vendit, pendant cette période, pour plus de 176 millions de marchandises diverses, et n’en acheta que pour 100 millions. Elle fit entrer dans ses importations, des objets manufacturés par ses fabriques , dont la valeur s’éleva en 1787 , à 33 millions, en 1788, à 27 millions et en 1789, à 23. Ainsi la France reçut pour 83 millions de produits , dont la concurrence fit succomber ses manufactures qui commençaient à prospérer. La balance des trois années , fut par un terme moyen de 25 à 26 millions, c’està-dire de près de moitié en faveur de l’Angleterre; et si le traité de commerce avait été exécuté comme il devait l’être, pendant douze années, il aurait coûté à la France 23o millions de francs.

Ce résultat numérique en dit plus que tous les raisonnemens. L’exemple de l’envahissement de la France , par les marchandises anglaises , au moyen d’un traité de commerce ^ n’a point été perdu pour l’Europe; et après neuf années de paix, la Grande-Bretagne n’a pu encore conclure aucun traité de cette espèce ni avec la Russie , l’Allemagne et les Pays-Bas, ni même avec la France. Le souvenir d’une transaction diplomatique , qui fit cesser le commerce au pair , entre deux puissances voisines et rivales , pour accabler l’industrie de l’une d’elles, sous le poids d’une masse de marchandises manufacturées de la valeur de 83 millions, alarme justement les états de l’Europe et fait placer, avec raison, les traités de commerce parmi les

causes nuisibles , qui peuvent affaiblir et ruiner la prospérité commerciale des peuples modernes.

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