‹ Le commerce au dix-neuvième siècleChapitre 82 sur 87 · Cotons · texte numérisé non relu

Cotons

Il n’y a point de consommation plus grande et plus récente que celle de ce produit végétal ; les premiers progrès de la fabrication de ses tissus ne remontent qu’à la fin du règne de Louis XIY. En 1787, nos manufactures étaient loin de pourvoir à nos besoins quoiqu’alors bornés à peu de choses , par nos habitudes ; nous reçûmes de l’importation, pour 1 3 millions et demi de cotons manufacturés, et nos fabriques en employèrent pour 16 millions et demi , provenant du Levant et du Brésil. En 1792, elles achetaient de l’étranger , 20 millions de liv. de coton en laine ; de 1804 à 1806 , la quantité moyenne qui en fut importée , ne fut que de 20, 534, 000 liv. ; de i8i5 à 1817, cette quantité s’éleva à 27,759,000; elle a été de 42,390,000, par un terme moyen de 4 années de 1820 à 1823, tandis qu’au rétablissement de la paix et du commerce , cette consommation ne fut, par le terme moyen de 181 5 à 1817 que de 27,759,000 liv. pesant.

Cette quantité plus faible de 1 4, 63 1,000 liv., ou près de moitié , que celle de la consommation des 4 dernières années, l’emportait cependant d’un tiers sur la masse à

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laquelle nos besoins étaient bornés , il y a 20 ans , quand la France comptait o5 millions d’habitans; car,- les tableaux officiels de ce temps n’élèvent la quantité des cotons consommés de 1804 à 1806 qu’à 20,5o©,ooo liv. pesant. D’après ces données, la consommation du coton en laine était en France, il y a 20 ans , de neuf onces , pour chaque individu de la population; elle était, il y a 10 ans, de i5 onces ou un tiers en sus; elle est maintenant, par un terme moyen de 4 ans, de 22 onces, ce qui , avec les fractions , forme un accroissement égal à la moitié de sa quantité totale, en 181 G.- En masse, notre consommation a doublé dans l’espace de 20 ans. Examinons à présenties variations de sa valeur. En 1787, la France recevait dè ses colonies d Amérique 9,5Go,ooo liv. pesant de coton en laine, valant i4,34o,ooofr. ; elle payait i6,5oo,oooliv. do cette marchandise, provenant du Brésil et du Levant au prix moyen de 24,75o,ooo fr. ; ensemble 59 millions; la pins grande partie qui était envoyée en Angleterre , en revenait manufacturée. En 1801, nous achetâmes de l’étran°-er pour alimenter nos fabriques, réduites à l’inactivité, par l’état de guerre, pour 49,95o,ooo fr. de cotons en laine; nous en reçûmes pour 42,920,000 fr. de cotons fabriqués ; nous revendîmes pour i3 millions de ceux-ci; il nous en resta pour 29,920,000 fr. Notre consommation nous coûta près de 80 millions , non compris les frais de fabrication de cinq huitièmes de cette masse. Nous fûmes contraints de payer si chèrement cette consommation , parce qu’alors la Grande-Bretagne , souveraine des mers, avait le monopole des denrées tropicales. Depuis la paix , la valeur des cotons s’est abaissée progressivement : par un terme moyen des quatre dernières années, nous achetons à pré-

5^6 recherches statistiques

sent 5o millions , ceux nécessaires à nos manufactures. Il est évident par l’exemple de l’Angleterre , que leur prix est trop élevé , et que nous n’en recevons pas une quantité suffisante. Notre industrie nouvelle ne quintuple pas encore tout-à-fait la valeur de la matière première ; elle l’accroissait seulement, il y a dix-huit mois , d’environ 4 fois et demie ; conséquemment elle fabriquait avec 5o millions de cotons en laine, pour 2 25 millions defr. de tissus, de bonneterie et d’autres ouvrages. L’exportation moyenne de ces produits montant h 24 millions de fr. , la consommation du royaume est approximativement de 200 millions.

L’Angleterre plus exercée dans l’art de la filature, plus favorisée par l’usage des machines perfectionnées et par le bon marché du combustible , tire un plus grand parti de la matière première. 127 millions de liv. pesant de coton , qui coûtent à-peu-près 1 00 millions à ses manufactures , lui donnent pour environ 760 millions de produits fabriqués. L’exportation et la contrebande en font sortir pour 546 millions; on suppose que la consommation en absorbe pour 216; mais ces termes s’éloignent peut-être maintenant de la vérité , parce que l’exportation s’accroît prodigieusement d’une année à l’autre , et sans doute avec elle , la production et la consommation.

Par des efforts rapides et surprenans , notre industrie est néanmoins parvenue en peu d’années , à livrer à la consommation de la France, une quantité de produits d’une valeur égale à celle qu’exigent les besoins de l’Angleterre ; mais la différence de population des deux royaumes , en apporte une très-grande dans la part qui en revient à chaque individu. 200 millions de fr. de tissus et de bonneterie de coton font par personne, pour la population de

la France 6 fr. 66 cent. ; tandis que 216 millions de ces mêmes objets consommés dans les Iles Britanniques , par 22 millions d’habitans, forment pour chacun une dépense de près de 10 fr. Si notre consommation s’élevait à ce terme, elle serait de 3oo millions ou un tiers de plus qu’aujourd’hui.

6°. Denrées coloniales.

Nous avons déjà montré les limites dans lesquelles sont renfermés les besoins de la France , quant aux denrées coloniales; nous nous bornerons à en présenter ici les termes numériques, faisant toutefois ressortir leur valeur relative par quelques comparaisons.

La quantité de sucre non raffiné, consommée annuellement par la population actuelle du royaume , s’élève à 92 millions de liv. , valant approximativement 3 1 millions de fr. ; c’est par personne un peu plus de 5 liv. pesant , et d’un franc de dépense. La Grande-Bretagne consomme chaque année 276 millions de liv. dé sucre, qui lui coûtent 92 millions de fr. : c’est pour chaque individu i5 liv. de sucre brut, valant 4 fr. 3o cent. La différence sur la consommation générale est de 184 millions de liv. , et de 62 millions de fr. , ou autrement l’Angleterre consomme une quantité de sucre triple en poids et en valeur de celle qui suffit à la France. La différence sur la consommation individuelle est encore bien plus grande , attendu l’infériorité de population des Iles Britanniques ; elle est de 10 liv. de sucre et de 3 fr. 3o cent, par individu; ou autrement l’habitant de la Grande-Bretagne consomme 4 fois et un tiers autant qu’un français , en sucre brut et terré , et il dépense proportionnellement.

En 1789, Paris consommait, d’après les recherches de Lavoisier , 6,5oo,ooo liv. pesant de toute espèce de sucre , estimées 7,800,000 fr. ; en 1 8 1 7 , la quantité montait à 1 1 millions de liv., et la valeur à i6,5oo,ooofr. Ainsi, en 28 ans , la consommation du sucre a doublé dans la capitale , même en tenant compte de l’accroissement de sa population,- chaque habitant employait, il y a 7 'ans, 10I. de sucre à ses besoins , et dépensait près de s5 fr. pour ce seul objet. Depuis cette époque, la consommation s’est encore augmentée ; le prix moyen du sucre est tombé de 3o sous à 24, mais l’accroissement de la quantité compense et au-delà , la diminution de la valeur. Cette consommation est au reste , purement locale ; elle tient à la concentration d’un grand nombre de fortunes aisées , dans le même séjour, et au commerce d’épiceries, que Paris fait avec les départemens voisins. Si nous dépensions seulement en sucre pour une population de 3o millions , autant que l’Angleterre pour 22, cette branche de commerce portée à 92 millions de fr. , serait triple de son état actuel.

Le café offre un article d’un usage moins général; nous en consommons annuellement 16,000,000 de liv., qui valent 20 millions et demi de fr. , c’est à-peu-près une demi livre par personne et environ centimes. La Grande- Bretagne en consomme l\0 millions de liv. , qui lui coûtent seulement 5o millions de fr. ; c’est pour chaque individu 2 liv. pesant^ et une dépense de 3o sous. La différence en quantité est de 24 millions de liv., quoiqu’on valeur, elle ne soit que de 10 millions de fr. , attendu le prix élevé des cafés , dans nos ports.

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Paiis absorbait en 1789, a,5oo,ooo liv. de café , faisant à 25 sous une somme de 5, 125, 000 fr. Ces nombres étaient portés en 1 81 7 , d’après les états officiels , à 5 millions de liv. , estimés avec les droits, 10 millions de fr. , c’est une consommation double en quantité et triple en valeur; elle est de i4fr. pour chaque habitant de Paris, tandis qu’elle 11’est que de i5 sous pour le reste du royaume. Si, pour une population plus grande d’un tiers nous recevions seulement "autant de café et au même prix que l’Angleterre, la consommation de chaque personne serait quadruplée , et cette importation augmentée de 9 à 10 millions.1

Ces détails remplissent l’objet que nous nous sommes proposé; ils montrent dans quelles limites étroites notre consommation renferme notre commerce intérieur. La capitale et quelques cités riches et populeuses , Lyon , Marseille , Bordeaux , présentent , dans leur approvisionnement , des débouchés considérables aux produits indigènes et exotiques, et aux objets manufacturés; leur consommation , qui s’est accrue généralement depuis 3o ans , a même doublé à l’égard de plusieurs articles ; mais les villes secondaires , les campagnes , les provinces éloignées surtout , ne participent que peu ou point à ce mouvement commercial; et leur concours est si faible , que les dons d’un heureux climat , d’un sol propice , d’une population active , intelligente et nombreuse , ne répandent point sur la France la prospérité que l’on a droit d’attendre de ces inappréciables avantages.

Le commerce des blés s’augmenterait des trois-quarts si les départemens avaient une consommation de pain

Kü CHERCHES STATISTIQUES

égale à celle de Paris; il gagnerait moitié sur sa valeur actuelle , si chaque habitant de la France dépensait en grain autant que celui des Iles Britanniques , qui passent cependant pour le pays de l’Europe où l’on mange le moins de pain. — Le commerce des vins s’accroîtrait beaucoup au-delà de moitié en valeur , et d’un quart en quantité, s il égalait , dans les provinces , les termes auxquels il s’élève à Paris. — Nos manufactures de draps et de lainages auraient un débouché intérieur de moitié plus grand , si nous consommions chacun pour une somme pareille à celle qu’emploie , à cet objet , chaque habitant de la Grande-Bretagne. — Notre commerce de soieries ne craint maintenant la concurrence dans les marchés extérieurs , que parce que notre consommation est réduite en tissus de cette espèce , au tiers de la vale ur qui s’y trouve employée dans les Iles Britanniques. — Nos cotons manufacturés , qui sont la branche d’industrie la plus favorisée par l’extension de leur usage, devraient recevoir, par l’accroissement de la consommation individuelle , une augmentation de vente de 3 fr. 34 cent. , ou moitié en sus de leur débit actuel , pour se trouver , dans nos marchés intérieurs , sur le même pied que les cotons de l’Angleterre dans les siens. — Enfin pour atteindre uniquement le terme de la consommation anglaise en denrées coloniales , il faudrait tripler la valeur de notre commerce actuel de ces objets; il faudrait la quadrupler pour la proportionner à notre population.

En résumé, voici le tableau de la consommation de la F rance , dans son état limité , et l’aperçu de l’accroissement qu’il lui faudrait éprouver , pour égaler la consommation de la capitale ou celle des Iles Britanniques :

Valeur de la consommation actuelle. Accroissement comparativement à la consommation

<1cî Paris ou de l’Angleterre.

^ î * 00,000,000 fr . . . i ,g5o?ooo,ooo fr. compar. à Paris.

Viïis 750, 000,000 2,000,000,000 idem.

Liiinages. . . 3i4,ooo,ooo. .... 63o,ooo,ooo ibid.

Soieries 120,000,000 33o, 000,000 compar. à l’Angleterre.

Colons 200,000,000 3oo,ooo,ooo idem

Sucres bruis. 3i, 000, 000 i3o,ooo,ooo ibid.

Cofe 20,000,000 45,ooo,ooo ibid.

Total. .. . 2,5'J5,ooo,ooo fr. .. 5,385,ooo,ooo fr.

On voit, par ce tableau, que la consommation de la France , dans son état actuel de rétrécissement, ne donne lieu, pour les branches les plus importantes de son industrie agricole , manufacturière et coloniale , qu’à un commerce intérieur dont la valeur n’excède pas deux milliards et demi. Si , par une extension possible résultant de la prolongation de la paix , des soins heureux du Gouvernement et des progrès naturels des choses , cette consommation cessait d etre bornée dans les limites étroites où elle est renfermée aujourd’hui , un accroissement qui la rendrait semblable à celle de la population de Paris ou à celle des Iles Britanniques , produirait une augmentation de commerce intérieur égale à sa valeur actuelle , et montant , pour sept objets seulement , à beaucoup plus de cinq milliards. Il n’y a aucun obstacle physique à cette augmentation , et nous possédons tous les élémens qui en sont les conditions nécessaires. Les causes qui se sont opposées , par une action perturbatrice , aux progrès de notre prospérité commerciale , peuvent être combattues efficacement; nous avons fixé, par ces recherches, l’étendue du mal qu elles produisent , et la puissance des remèdes

qu’il faut employer pour les extirper. Le détriment causé à la France, par une consommation rétrécie, réduit à moitié la richesse de notre commerce intérieur. La continuation de l’état de paix, l’allègement des impôts , une administration sage , éclairée , active , protectrice , peuvent la doubler sans employer à cette opération beaucoup plus de temps qu’il n’en faudrait pour ruiner un état , en laissant dépérir son agriculture , décliner son industrie et envahir son commerce , par une concurrence rivale et prépondérante.

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