‹ Le commerce de l'alcoolChapitre 16 sur 48 · CHAPITRE ME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ME

L'édit du 21 septembre 1784, dû principalement à l'influence de Dupont de Nemours, a levé les prohibitions qui frappaient jusqu'alors en France la distillation des marcs, lies et baissières. Mais l'origine du travail de ces résidus est très ancienne et paraît remonter à un siècle en arrière (1). Elle est rapportée comme suit par Legrand d’Aussy (2).

« C’est sur la fin du xvu' siècle que fut imaginé de tirer une eau-de vie des marcs quand ils ont été pressés. Le mémoire qu’en 1698 l'intendant de Lorraine fournit au duc de Bourgogne sur l'état de sa généralitéen parle comme d'une invention trouvée dans les environs de Pont-à- Mousson depuis quelques années. Par là, dit il, on tire un assez grand produit d'une chose qui n'était bonne qu à brüler. Le secret, ajoute l’auteur, s'est répandu dans tous les pays des vignobles, mais il n’est praticable que dans ceux où le bois est aussi commun qu'en Lorraine. Au reste, ces nouvelles eaux-de-vie de la province se débitaient, selon lui, dans les Ardennes etsur les frontières d'Allema-

(1) Durival, dans sa description de la Lorraine, citée par Legrand d’Aussy, la place à l'année 1696.

(2) Hisloire de la vie privée des Français, 1782. Réimprimée par Roquefort en 1815, p. 82-83,

LES MARCS ET LES LIES Hs)

gne. Elles étaient consommées particulièrement par les troupes et les hôpitaux. »

La Bourgogne est rapidement devenue, après l’édit de 1784, et est restée de nos jours la terre classique de la distillation des mares. Le commerce auquel a donné naissance celte distillation est d'ailleurs plus intéressant par la renommée qu'ont acquise les eaux-de-vie de celte provenance sur le marché intérieur que par l'importance, restée médiocre, de la production.

Le commerce des eaux-de-vie de marcs de Bourgogne est concentré tout entier dans les mains d’un petit nombre de maisons, ayant pour la plupart leur siège aux environs de Mâcon. A l'inverse de ce qui se passe en Charente, ces maisons, ou distillent elles-mêmes la majeure partie des produits qu'elles écoulent, ou rectifient les eauxde- vie achetées aux petits bouilleurs de cru.

Pour l'année 1909, les statistiques officielles indiquent, pour le département de Saône-et-Loire, gr bouilleurs et distillateurs de profession ayant produit 1.047 hectolitres; et pour celui de la Côte-d'Or, 494 bouilleurs et distillateurs de profession, dont la production a atteint 959 hectolitres.

C’est peu de chose, on le voit. Produit de choix, les eaux-de-vie de Bourgogne sont à la production des eauxde vie de marc en général quelque chose comme les cognacs à la production des autres eaux-de-vie de vin. Aussi, leur distillation est l'objet de soins spéciaux. Elle se fait

généralement à feu nu, dans des appareils, avec une mé-

thode, avec des précautions qui rappellent les usages de la distillation charentaise.

Pas plus que nous ne l'avons fait pour cette dernière, nous ne les décrirons ici.

Quant à la consommation, elle est en grande partie locale et ne dépasse pas en tous cas les limites du marché intérieur, Paris notamment et quelques grands centres.

La production des eaux-de-vie de marces par les bouil. leurs de cru contrôlés est insignifiante ; mais il y a tous les petits bouilleurs non contrôlés, ceux qui bénéficient de l'amendement Morlot {r), et qui sont, certaines années, en nombre considérable.

Durant la campagne 1905-1906, 20 930 bouilleurs de cru contrôlés ou non, — la plupart non contrôlés, — ont travaillé dans la Côte d'Or, et, à s’en tenir aux évaluations officielles, nécessairement ici au-dessous de la vérité, en ce qui concerne la production des bouilleurs de cru, ils ont fabriqué :

En alcool! imposable. ::: : : .… :.=:56orhectolitres

En alcool non imposable . . . . 913 hectolitres au titre du régime général, et 4.184 hectolitres au titre du régime de l'amendement Morlot.

Les chiffres correspondants pour le département de Saône-et-Loire sont les suivants : 24.971 bouilleurs de cru

contrôlés ou non, ayant fabriqué.

En alcool imposable. . , . * 453 hectolitres. En alcool non imposable. . . . . 574 hectolitres

(1) CE. chap. X, Les bouilleurs de cru et la fraude.

au litre du régime général, et 4.643 hectolitres au titre du régime de l'amendement Morlot (1).

La production de tous ces bouilleurs de cru alimente naturellement en fraude une bonne partie de la consommation (2).

D'origine plus récente que la distillation des marcs de Bourgogne, mais autrement importante, principalement depuis quelques années, est la distillation des marcs dans les pays vignobles du Centre, mais surtout dans la région méridionale. L'extension rapide de cette produetion et le développement considérable qu'elle ne cesse de prendre, tiennent à des causes qu'il nous faut indiquer ici.

Et d’abord, si se reportant aux données de la statistique officielle, on compare les chiffres respectifs de la production des eaux-de-vie de marcs et des eaux-de-vie de vin, on constate un certain nombre d'anomalies, plus apparentes d’ailleurs que réelles.

Si l’on prend les années où le phylloxera à fait tout particulièrement sentir ses effets sur la production viticole, on voit que la distillation des marcs y a occupé une place hors de toute proportion avec la distillation des vins, à en juger par ce qui se passait les années précédentes.

Bien que les deux sortes d'eaux-de-vie proviennent en dernière analyse de la même matière première, le raisin,

l'explication du fait est facile à fournir.

(1) Bullelin de stalistique el de législalion comparée, juillet 1908, p. 57. (2) Les Vosges et l'Auvergne produisent également une certaine quantité d'alcools de marcs qui sont consommés dans la région

même,

La hausse des prix de l'alcool durant cette période de

crise a amené à distiller un résidu considéré jusqu alors

comme sans valeur, — jeté comme tel, purement et simplement ou employé comme engrais, — donnant à la

distillation, avec les alambics la plupart du temps rudimentaires dont les moyens restreints des petits propriétaires leur permettaient seulement l'emploi, un produit de très médiocre qualité, peu estimé du commerce, et partant d'un écoulement difficile, mais auquel son bon marché et la couleur de l’acquit qu’il doit aux lois de 1872 et de 1903, sont venus donner un intérêt et une valeur inattendus.

C’est, si paradoxal que cela paraisse au premier abord, dans la raison inverse, dans la baisse des prix des vins motivée par la reconstitution du vignoble, et dans les lois restrictives de la liberté de fabrication des piquettes auxquelles cette baisse a servi de prétexte, qu’il faut chercher la cause de l'importance croissante prise par la distillation des marcs dans le Midi au cours des dix dernières et plus particulièrement des cinq dernières années.

Tant que les vins se sont vendus à de bons prix, — 15 francs l'hectolitre et plus, — les propriétaires récoltants faisaient des piquettes avec les lavages de mares, et jetaient au fumier les résidus ainsi épuisés de l'alcool qu'ils pouvaient retenir.

Mais quand vinrent les années de crise viticole, quand le prix subit une baisse importante qui le fit tomber audessous de 15 francs l'hectolitre, jusqu’à 5 francs même

l'hectolitre un moment, le propriétaire récoltant n'eut

plus aucun intérêt à cuver ses vins et à continuer à fabriquer de la piquette.

La fabrication des piquettes faisant concurrence au vin devenu surabondant, le Midi s’adressa aux Pouvoirs publics pour en obtenir l'interdiction par une de ces lois de circonstance que, presque chaque année, il demande au Parlement.

La loi du 6 avril 1897 vint diminuer singulièrement l'intérêt qui pouvait s'attacher à la pratique des piquettes, puisqu'elle en interdit la fabrication en vue de la vente et la circulation.

Le dernier paragraphe de l’article 6 de la loi du 29 juin 1907 lui a porté le dernier coup, en n’autorisant plus la fabrication « que pour la consommation familiale et jusqu'à concurrence de {o hectolitres par exploitation ».

Les distillateurs qui, en raison de la baisse considérable des cours du vin, pouvaient acheter à bon compte des vins défectueux et même bons, se remirent à brûler, et ils trouvèrent profit à travailler également les marcs non épuisés, provenant des vins de première cuvée et relativement riches encore en alcool.

L'opération était d'autant plus tentante que le mare, n'étant plus utilisé pour les piqueltes, s’achetait pour ainsi dire pour rien.

Certains propriétaires l'abandonnaient en effet gratuitement aux distillateurs qui venaient leur rendre Le service d'en débarrasser leur cour. De même, dans les pays du

Nord, à la fin de la campagne sucrière, certains fabricants F.—4

bo PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE 1V

de sucre cèdent pour rien ou presque rien les défécations ou les boues résiduaires, malgré leur valeur fertilisante appréciable, trop heureux de n'avoir pas à en faire euxmêmes le charroi au loin. D'autres propriétaires demandaient, en échange des mares fournis,le même volume en résidus de la distillerie pour faire de l'engrais ; d'autres encore, plus favorisés, obtenaient une modique rémunération pour leurs livraisons, généralement un franc par 700 litres de vin produit par le raisin dont on livrait le marc (1). L'alcool de marc ainsi produit trouvait preneur de 25 à 30 francs l'hectolitre à 86°.

Sous forme d'eau-de-vie de mare à 52°, il s'écoulait en acquit blancà la consommation intérieure, principalement en Auvergne, en Bourgogne, ou dans l'Est de la France.

Sous forme d'alcool à 86°, souvent coupé d'alcool du Nord, surtout lorsque ce dernier était à bas prix, il entrait dans la consommation avec un acquit d'alcool du Nord échangé, et le bénéfice tiré de ce trafic d’acquits encourageait d'autant la distillation des mares, en majorant les profits des producteurs.

Ce trafic d’acquits fut d’ailleurs facilité par la loi du 25 février 1901, qui, en accordant une prime aux alcools dénaturés, en à fait rapidement progresser la consommation, a contribué à la hausse des alcools du Nord, et a ouvert ainsi indirectement dans le Midi de la France un débouché nouveau à ceux des alcools de marcs à qui leur

(1) 700 litres représentent une mesure usuelle du Midi qu’on appelle le muid, Beaucoup de vins se vendent à tant le muid,

LES MARCS ET LES LIES af

défaut de neutralité et leur goût caractéristique interdisaient, dans le domaine de la consommation de bouche, coupage, vinage, etc., la lutte avec l'alcool d'industrie,

La distillation des marcs devint done rapidement une opération lucrative. Aussi, dans ces dernières années, at-on pu voir se créer dans nombre de villages du Midi, des sociélés coopératives entre propriétaires récoltants pour la distillation de leurs marcs.

Ce mouvement tend à se généraliser, car les profits réalisés ont été souvent tels qu'ils ont pu permettre de payer les distilleries et de les amortir complètement, au bout de deux ou trois campagnes.

Cependant, cette situaton trop prospère ne devait pas tarder, comme il fallait s'y attendre, à amener l’encombrement du marché des alcools de mares, «la vente de cet alcool restant malgré tout très limitée, et les régions qui en consomment le plus, la Bourgogne, l'Auvergne et les Vosges, se suffisant à elles mêmes pour des raisons identiques » (1).

C’est alors que, dans le Midi toujours ingénieux, toujours prompt et adroit à trouver sa voie à travers les remous constamment changeants de la législation fiscale, certains négociants « pour trouver l'écoulement de cet alcool dont on ne savait plus que faire », eurent l’idée féconde de créer « l’industrie de la rectification des alcools naturels »..

On installa des appareils perfectionnés permettant, «par

(1) Rapport soumis à la Chambre de commerce de Narbonne par A. Bousquet. Revue vinicole du 30 juin 1910.

bo PREMIÈRE PARTIE. — GIAPITRE IŸ

une seconde opération complémentaire, en poussant à une épuration totale », l'élimination de toutes les impuretés, aldéhydes, huiles amyliques, etc..…., et l'obtention « d’un alcool éthylique pur, identique comme composition chimique, comme goût et odeur, à l'alcool de vin rectifié pur » (t).

Les distillateurs ou les coopératives produisant l’alcool de marc ont du coup retrouvé pour leurs produits, aptes ainsi à pouvoir concurrencer à prix égal et même supérieur l'alcool d'industrie, car ils jouissent de plus du bénéfice de l’acquit blanc d'origine, des débouchés qui leur étaient fermés auparavant, et la « propriété retira annuellement de beaux bénéfices dans l'écoulement régulier et de plus en plus rémunérateur de ses marcs de vendange » (2).

(1) Revue vinicole, Rapport Bousquet, op. cit.

(2) Le relevé du prix du 3/6 de marc que nous donnons ici provient de la Chambre de commerce de Béziers, mais ces prix n'ont rien d'officiel. On traite avec des différences énormes, surtout pour cet article où la couleur de l’acquit a une valeur. De plus, ces cours

s'appliquent à des affaires traitées par petites quantités et sont. par ce fait, fixés sur des bases surélevées.

Relevé des prix des alcools de marcs d'après la Chambre de commerce de Béziers.

1900. Juin . DES = 08 Novembre. 73 Octobre RER Décembre) 1901. Janvier. D PEER. LE 15 0 Février 55 : Février te 0 Mars RER MArTSS es rt 1) ALU NET 55 Mai GNOME RRREL D JENLER NS 55 Join RC RS Août, 55 JUIL ES Septembre . 59 Octobre Mec re ds Octobre . 47 Novembre RO

Les cours de l'alcool de mare ont par suite rapidement haussé. Ils ont passé de 30 à 35 francs, à 55 francs, voire même à plus de 80 francs. On les cotait 75 francs au début de l'année 1910. Les cours de la matière première se sont également élevés, mais dans des proportions relativement beaucoup moindres que celui du produit fabriqué (1).

Voici donc une nouvelle industrie qui s'établit dans le Midi et tend rapidement à y prospérer.

Il semble au premier abord que les viticulteurs méri-

dionaux doivent être unanimes à s’en réjouir. Il n’en est

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Durant les derniers mois de l'année 1910, les cours de l'alcool de marc n'ont pas été cotés en raison du manque de marchandise.

(1) Dans l'Héraull, on payait ces derniers Lemps les marcs à raison de #0 centimes le muid de 7 hectolitres (marc provenant de 7 hectolitres de vin},prix qu'il convient d'augmenter des frais de commission et de charroi. Dans l'Aude, on payait le marc à 20 centimes

l'hectolitre à la propriété. Les prix continuent à avoir tendance à la hausse,

rien, et jamais nous ne trouverons meilleure démonstration de la rivalité des intérêts régionaux dont la lutte, sur le terrain légal, constitue, comme nous l'indiquions dans notre introduction, le plus clair de l’histoire du commerce de l’alcoot.

La Confédération générale viticole, la C. G. V., pour lui conserver le vocable sous lequel on la désigne couramment, s’est émue de la concurrence que ces alcools de marcs rectifiés pouvaient faire courir aux alcools de vin proprement dits. Ses doléances ont eu leur écho dans un rapport adressé tout récemment à la Chambre de commerce de Béziers, et dont les conclusions ont été adoptées à l'unanimité.

« L'alcool de vin, dit ce rapport, a éprouvé un préjudice considérable du fait de la création, dans notre Midi, du type alcool de vin rectifié, qui échappe à toute différenciation chimique et qui favorise les substitutions, En même temps que l’on faisait triompher, au profit de quelques-uns, cette situation momentanément propice, on dédaignait l’intérêt général ; on dépréciait les alcools de vin du Midi proprement dits, qui, depuis cette époque, sont considérés au dehors comme produits à peine marchands, ne provenant que de vins avariés ; on est même allé jusqu’à les déclarer nuisibles à l'hygiène publique et à demander leur dénaturation obligatoire. En fait, si l’on ne distille guère chez nous que des vins avariés, c'est que la concurrence ne peut être soutenue, par les alcools de

vin sains, contre l'alcool de betterave baptisé « alcool de

vin du Midi ». Mais on voit lout de suite par cette impossibilité d'obtenir un prix rémunérateur, que la distillation des vins, même en des années d’abondance, est nécessairement restreinte, et que la « soupape de sûreté » ne peut fonctionner.

« Cette situation ne peut qu'être aggravée par la création du nouveau type d'alcool de vin rectifié, provenant des marcs. Dans l'intérêt général qui seul me préoccupe, dans l'intérêt du commerce des véritables eaux-de-vie de vin, je propose de prendre les résolutions suivantes :

« La Chambre de commeree de Béziers se prononce contre la rectification industrieïle des alcools de vin et de marcs comme éminemment préjudiciable à l'authentification des eaux-de-vie du Languedoc.

« Dans le débat actuel sur les alcools de marcs, elle émet le vœu que ces produits, après rectification partielle, soient nécessairement dénommés alcools de mare reclifiés. Lorsque la rectification sera poussée à fond, ces alcools devront être assimilés auæ alcools d'industrie rectifiés. »

La campagne menée contre les eaux-de-vie de marcs rectifiées par la Chambre de commerce de Béziers,trouve une base légale dans le paragraphe 3 de l’article 6 du décret du 3 septembre 1907. Aux termes de ce décret, « la dénominalion d'eau-de-vie de marc ou de marc est réservée à l’eau-de-vie provenant de la distillation exclusive des marcs de raisin frais, additionnés ou non d’eau ».

« L'eau-de-vie ainsi obtenue a droit à l’acquit blanc, à

la condition toutefois que les marcs ne proviennent pas

de vin cheptalisé, c'est-à-dire sucré à la cuve. En raison de son arome prononcé, l'eau-de-vie de marc ne peut être utilisée qu’à la consommation directe ; elle ne peut servir à la fabrication des vins de liqueur (vins alcoolisés), ni à la fabrication des liqueurs. Son emploi est donc limité » (1).

Aussi n'est-ce pas à ces alcools qu’en a la Chambre de commerce de Béziers. Ils ne sauraient le plus souvent être utilement rectifiés sans laisser un déchet tel, en raison des huiles essentielles dont ils sont chargés, que l'opération serait la plupart du temps plus onéreuse que profitable.

Les eaux-de-vie de marcs rectifiées auxquelles s’attaque la Chambre de commerce de Béziers, et pour lesquelles elle demande la création spéciale « d’un acquit de marc », proviennent de la distillation de la piquette ou vin de diffusion obtenu par le passage d’un courant d'eau dans une série de cuves remplies de mare. L'alcool de vin qui est retiré du travail de ces piquettes donne une eaude-vie de vin infiniment moins marée que celle provenant de la distillation directe des mares frais, et dont la rectification permet de retirer sans trop de déchet de l’alcool éthylique de vin pur et neutre.

C'est à l’alcool ainsi obtenu que les adversaires de la rectification du mare entendent contester le bénéfice de l’acquit blanc de vin et pour lequel ils demandent un

(1) Fernand David, rapporteur du budget de l’agriculture de l'exercice 1911 à la Chambre des députés.

acquit spécial marc qui ne permette plus de le confondre avec l'alcool de vin proprement dit.

Etil convient de rappeler, à l'appui de la thèse soutenue par eux, que le décret du 3 septembre 1907 ne s'est pas occupé des mares rectifiés. Non qu'il ait été dans la pensée de l’auteur du décret de leur dénier le droit à l'acquit blanc de vin accordé aux autres alcools de marcs,mais par cette unique raison qu à l'époque où il a été rendu, la fabrication de cet alcool était de date si récente que le décret du 3 septembre 1907 l’a tout simplement oublié.

En résumé, ce que demande la Chambre de commerce de Béziers, opposant les intérêts des eaux-de-vie du Languedoc à ceux des marcs du Narbonnais, c'est la création, de façon directe ou indirecte, d’un nouvel acquit tendant à disqualifier en fait le 3/6 de marc rectifié, et à amener par là la fermeture des établissements qui se livrent au travail en grand, au moyen d'appareils perfectionnés, des eaux-de-vie tirées du vin de mare ou piquette.

Les pouvoirs publics répondront-ils à l’appel qui leur est adressé ? Jetteront-ils une fois de plus le poids de la loi de façon plus ou moins arbitraire dans l’un des plateaux de la balance commerciale ? Nous ne saurions le préjuger, et il ne nous appartient pas de prendre ici parti dans ces luttes régionales.

À n'envisager toutefois que le côté économique de la question, nous ne pouvons nous empêcher d'observer que l'Etat n'a pas toujours été heureux dans ses efforts pour

concilier les revendications rivales des diverses classes de

producteurs. Son intervention trop fréquente en ces dernières années a souvent lésé, en fin de compte, plus d'intérêts qu'elle n’en a servi.

Le régime de la liberté, de la libre concurrence, nous paraît encore, pour les producteurs, la meilleure des écoles et la plus féconde en résultats par les initiatives qu'il encourage.

Au surplus, nous ne serions pas autrement étonnés que la Chambre de commerce de Béziers ne conçut de trompeuses illusions sur la valeur de la mesure qu'elle préconise. Que son adoption par le législateur porte à l’industrie aujourd'hui prospère de la rectification du 3/6 de marc un coup des plus sérieux, qu'elle mine les profits appréciables que de l'aveu de la Chambre de commerce de Béziers elle-même (1), la viticulture méridionale presque tout entière en retire actuellement, cela nous parait l'évidence même, et ce serait tant pis pour le Midi. Mais que les eaux-de-vie proprement dites doivent en bénéficier, par voie de compensation, cela nous paraît plus douteux.

Les eaux-de vie du Languedoc, insuffisamment rectifiées, conservent toujours un goût de terroir qui ressort

(1) Les eaux de-vie de marcs, dont l'écoulement était jadis très limité, ont reçu de nombreux débouchés depuis leur rectification industrielle ; à plus forte raison ces débouchés deviendraient-ils considérables du jour où légalement on pourrail les dénommer, après rectification, alcools de vin. L'Union des coopératives agricoles, et

la plupart des producteurs de mares, se déclarent très satisfaits du

profit qu'ils retirent de ces sous-produits. Revue vinicole, 16 juin 1910, ibid.

au coupage, et qui rend leur emploi peu apprécié, souvent même impossible, dans une série d'opérations où le commerce leur préfère l'alcool plus neutre des distilleries du Nord.

Loin de s'élever comme elle le fait contre la rectification des alcools rectifiés de marcs ou de vin, la Chambre de commerce de Béziers serait peut-être mieux inspirée en l'encourageant au contraire. Avec la Chambre de commerce de Narbonne, avec celles de Toulon, de Marseille, et autres groupements importants, nous croyons que la propriété « n'a aucun intérêt à entraver cette industrie pour chercher à favoriser en grand la distillation du vin qui ne se produira, comme les statistiques nous le démontrent, qu une ou deux fois peut-être tous Les dix ans.

« Cette année-là, lorsque le vigneron du Midi sera contraint à cette extrémité, c'est que la récolte aura été exceptionnellement abondante ou de qualité défectueuse ; et alors la viticulture sera bien aise d’avoir sous la main à sa disposition et toute prête à fonctionner, une industrie de la distillation bien organisée et possédant un outillage perfectionné,qui aura vécu jusque-là, alimentée seulement par les sous-produits de la vigne, et qui jouera en ce moment, comme une soupape de dégagement, en livrant aux flammes tous les vins sains ou malades pour le plus grand bien du Midi viticole (1) ».

Comme l’écrivait récemment dans un nouveau rap-

(4) Rapport présenté à la Chambre de commerce de Narbonne par Ed. Carles. Revue vinicole, 4 août 1910,

port à la Chambre de commerce de Narbonne l’auteur des lignes qui précèdent, un des plus ardents défenseurs de l'alcool de marc rectifié, un de ceux qui ont le plus contribué à la création de l’industrie nouvelle, il faut aussi « penser au commerce d'exportation et ne pas fermer par excès d'hygiène à outrance un marché que l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, la Turquie, plus pratiques que nous, s'empresseraient de prendre à notre grand désavantage pour alimenter la plus grande partie du monde entier » (1).

Notre commerce d'exportation, nous le verrons dans la deuxième partie de ce travail, traverse une crise redoutable qu'il faut soigneusement éviter d'aggraver par des mesures inopportunes.

Si, à neutralité égale, les prix de l'alcool de vin rectifié ne présentent pas un trop grand écart avec celui des bons alcools industriels, mais à cette condition expresse, l’acquit d'origine de vin lui fera donner la préférence.

Plus que jamais, la vente courante des alcools du Midi est à la fois une question de neutralité et de bon marché, et les alcools de marcs vinssent ils à être radicalement supprimés, la réunion de ces deux conditions serait encore nécessaire pour mettre les alcools du Midi à même de soutenir victorieusement la lutte sur le terrain des débouchés commerciaux.

C'est pourquoi, il nous semble que les Pouvoirs publics serviraient plus utilement la cause des eaux-de-vie du Midi

(1) Rapport présenté à la Chambre de commerce de Narbonne par Ed. Carles. Revue vinicole, 21 janvier 1911,

LES MARCS ET LES LIÉS Gr

et du progrès industriel en s'inspirant des vœux suivants qui forment la conclusion du rapport présenté à la Chambre de commerce de Narbonne :

« 1° Que tous les alcools de vin, de diffusion ou de piquettes, jouissant de l’acquit d'origine 1903, continuent à être admis dans le compte spécial, quel que soit leur degré alcoolique, sous la dénomination € alcool de vin », qu'ils aient été ou non l’objet d’une rectification.

« 2° Que les alcools de marcs de raisins frais, produits par la distillation en calendres et jouissant de l’acquit blanc d'origine 1903, lorsqu'ils auront perdu par rectification leurs huiles de marc et leur goût de mare, c'est-àdire leur caractère d'alcool de marc, continuent à circuler sous le nom « alcool de vin » quel que soit leur degré alcoolique, ces alcools provenant exclusivement de la fermentation vinaire et étant identiques aux alcools de vin reclifiés.

« 3° Que les alcools de marcs rectifiés seulement partiellement ou partiellement épurés, c'est-à-dire dont on n’aura fait que changer le volume, transformer le cocfficient d'impuretés ou relever le degré par une redistillation supplémentaire consistant à faire avec des 3/6 ou des eauxde-vie des esprits d'une richesse alcoolique plus élevée, ne puissent circuler que sous l'appellation « d'alcool de marc » ou « d'alcool de marc rectifié » s'ils sont encore en puissance des huiles essentielles et de toutes les caractéristiques du marc.

« Ces trois vœux étant en conformité de la loi des frau-

des de 1905, du règlement d'administration publique de 1907, et des circulaires 211 de 1908 et 256 du g novembre 1909. et ressortant clairement de l'esprit dela loi qui défend surtout les tromperies sur la marchaudise vendue. »

La Chambre de commerce de Béziers et La C. G.V. nous paraîtraient mieux inspirées, au point de vue de la défense des intérêts dont elles ont le devoir de se préoccuper, au point de vue de « la reconstitution du marché des eauxde-vie du Languedoc, jadis si prospère, actuellement ruiné » (1), en s’unissant à ceux qui demandent la suppression du privilège des bouilleurs de cru.

Elles aideraient ainsi à la réouverture de débouchés qui sont fermésaucommerce parlaconcurrence des fraudeurs ; elles contribueraient au relèvement des prix et à l'écoulement régulier des produits, et elles feraient, à notre jugement, œuvre meilleure, plus féconde en résultats immédiats et durables, qu'avec la nouvelle mesure de fortune

qu’elles préconisent comme une ancre de salut.

(4) Rapport présenté à la Chambre de commerce de Béziers. op. cil. |

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