CHAPITRE PREMIER
Dans la première partie de ce travail, nous avons étudié les diverses branches de la production de l'alcool.
Nous nous proposons d'étudier maintenant les emplois de l'alcool.
À l’origine, les emplois de l'alcool ont été exclusivement bornés aux besoins de la consommation de bouche sous ses diverses formes ; les usages industriels n’existaient pour ainsi dire pas.
« Emplois », « consommation », étaient alors deux termes synonymes ; il n'en est plus tout à fait ainsi aujourd'hui.
En présence de l'extension considérable prise depuis un quart de siècle par les applications industrielles de l'alcool,
le langage commercial tend à donner à ces deux mots un
sens différent. Il réserve le terme « consommation » à la mesure du nombre d'hectolitres qui, sous une forme ou sous une autre, vont aux usages de bouche, qu'ils soient soumis au droit général de consommation ou qu'ils fassent parlie des quantités consommées par les bouilleurs de cru en franchise des droits.
Il range par contre sous le vocable « emplois industriels » les quantités qui sont soumises à la dénaturation.
Et par « emplois » tout court, le langage commercial entend,et nous entendrons avec lui, l'ensemble de la consommation proprement dite et des usages industriels, considé-
rés tous deux dans leur généralité.
Lorsqu'on jette un coup d'œil en arrière et qu'on examine les données de la statistique, à compter du jour où celles-ci ont pu être relevées avec une approximation suffisante, il est impossible de ne pas faire tout d'abord une
première constatation, celle du développement considérable et ininterrompu de la consommation des alcools en France pendant toute la seconde moitié du siècle passé.
Alors que de 1830 à 1839 la consommation de l’alcool présente une moyenne annuelle de 435.000 hectolitres, cette consommation s'élève régulièrement de décade en décade pour atteindre en 1898 son point culminant
avec 1.799. 665 hectolitres (1). Alors qu’en 1860 la quotité
(1) Le chiffre de 435.000 hectolitres comprend la consommation
moyenne d'alcool consommé s'élève par tête d'habitant à 2 litres 27, elle atteint 4 litres 70 en 1898 (1).
Ce serait sortir du cadre dans lequel nous nous sommes proposé de renfermer ce travail que de chercher à analyser ici en détail les variations de la consommation.
Nous ne referons pas la triste histoire magistralement écrite à diverses reprises (2) des progrès de l'alcoolisme en France au cours de la période que nous venons d'indiquer, progrès auxquels a {ant contribué le maintien du privilège inique accordé aux bouilleurs de cru.
Nous nous bornerons, ayant marqué le point culminant du graphique, à indiquer brièvement les causes qui, aux environs de 1900, en ont heureusement inversé le sens. Ce changement est dû à la reconstitution du vignoble et aux bas prix des vins et des cidres qui en ont élé la conséquence, parallèlement aux augmentations élevées dont ont été l'objet à diverses reprises les droits de consomma-
tion sur les alcools et sur les absinthes.
taxée pour 396.000 hectolitres et la consommalion des bouilleurs de cru (par évaluation) pour 39.000 hectolitres. Au chiffre de 1.799.665 hectolitres qui représente les quantilés soumises en 1898 au droit général de consommation, il faut ajouter celles consommées en franchise par les bouilleurs de cru, soit 75.853 hectolitres (par évalualion).
(1) Nous avons indiqué, p. 68, note 1, les réserves que comporte ce mode d'évaluation de la consommation.
(2) Cf. Rapport fait au nom de la commission d'enquête sur la consommälion de l'alcool en France par Claude des Vosges (Sénat, 1884). — Cf. aussi proposition de loi sur la limitation du nombre et sur la réglementation des débits de boissons, présentée par M. Joseph Rcinach, député. Annexe au procès-verbal de la séance du 4 juillet 4940, n° 246.
IL est dû aussi, pour une bonne part, à l'influence des campagnes anti-alcooliques menées un peu partout, et à l'interdiction de la vente des boissons alcooliques dans les casernes (1).
La consommation de l'alcool en France, sous l’influence de ces divers facteurs, a subi depuis 1898 une forte diminution, puisque, à s’en tenir aux chiffres officiels, elle n’est plus pour l’année 1909 que de 1.342.006 hectolitres, en diminution de 457.659 hectolitres sur 1898, avec une moyenne, trop élevée encore, de 3 litres 46 par tête d'habitant. C’est une diminution de 25 o/o en chiffres ronds.
Mais il ne s’agit ici que de la consommation taxée, et la valeur des chiffres qui précèdent s’atténue très sensiblement si l'on tient compte de la consommation des bouilleurs de cru. |
Celle-ci est évaluée pour 1909 — pas plus que personne l'Etat ne la connaît exactement, et il ne tient peut-être pas d'ailleurs à la connaître trop exactement, — à 210.000 hectolitres, en excédent de 134.000 hectolitres sur 1898. Elle a donc sensiblement triplé.
Cette constatation réduit à environ 17 0/0 la diminution de la consommation pour la période considérée.
Encore convient-il de remarquer que les hygiénistes auraient tort de se réjouir plus que de raison de cette diminution de la consommation et de la considérer comme
la mesure réelle des gains de la tempérance.
(1) CF. Bulletin de statistique et de législation comparée, année 1908.
Il est en effet à craindre que ceux-ci ne soient encore moindres que l’on est amené à le déduire des chiffres que nous venons de reproduire,
Plus en effet la production des bouilleurs de cru est élevée, plus il y a naturellement de chances pour qu'elle soit sous-évaluée par l'administration, et pour qu'il en soit de même par contre-coup de leur consommation.
De plus, il faut tenir compte ici de ce que la consommation connue ou clandestine des bouilleurs de cru est de toutes, et de beaucoup, celle qui est la plus pernicieuse pour la santé publique.
Les alcools de bouilleurs de cru présentent, sur ceux qui proviennent des grandes distilleries industrielles ou des grands brüleurs qui travaillent pour le commerce charentais, l'inconvénient d'être très chargés en impuretés de toutes sortes, et plus spécialement en produits de queue plus particulièrement nocifs. Gela provient des conditions mêmes de leur distillation dans des petits appareils qui ne permeltent pas un fractionnement suffisant de la distillation et du moindre soin aussi apporté à cette distillation par des gens dont ce n'est pas le métier.
De plus,il a élé démontré à diverses reprises, — c'estun point que nous ne ferons que rappeler ici, car il n'entre pas dans notre sujet de traiter la question si intéressante pourtant de l'alcool considéré au point de vue de l'hygiène publique, — que ce qui est nocif dans l'alcool bien rectifié, ce n'est pas l'alcool lui-même, mais l'abus qu'on tend ra-
pidement à en faire. Et comme les alcools de bouilleurs
de cru sont exempts de droits, comme ils sont sous la main du fermier ou du viticulteur, l’abus est ici bien tentant. On ne ménage guère ce qui ne vous coùle rien ou pres-
que rien.
Puisque la consommation taxée a depuis 1898 baissé de 25 o/o en chiffres ronds, il semblerait qu'à cette importante diminution dût correspondre une diminution équivalente dans les demandes annuelles du commerce, amenantcomme conséquence un effondrement dans les prix.
Il n’en est rien cependant.
Si nous comparons en effet Ies données fournies par la statistique officielle pour les deux années considérées, nous voyons que c’est tout le contraire qui s’est produit. Alors que les emplois de l'alcoolontété en 1898 de 2.546.387 hectolitres, laissant un excédent de 329 hectolitres entre les ressources et les besoins, ils se sont élevés en 1909 à 2.697.324 hectolitres, marquant à l'inverse un déficit de 89.983 hectolitres entre Les besoins et les ressources. Le prix moyen de l'alcool n’est pas très différent en 1909 de ce qu'il était en 1808 (1), et ce prix s’est même considérablement élevé au cours de l'année 1910.
On ne saurait attribuer cette différence à une augmen-
(1) En 1898, le prix moyen de l'alcool de Bourse est de 46 francs, et celui du 3/6 de vin de 90 francs. En 1909 les prix sont respeclivement de #1 francs et de 85 francs. En 1910, le cours moyen de l'alcool de Bourse a été de 52 francs en chiffres ronds.
tation des exportations. Elles sont en 1909 en diminution d'environ 10.000 hectolitres sur 1898.
L'explication de cette anomalie apparente est tout entière dans le développement extraordinairement rapide pris depuis la loi du 16 décembre 1897 par l'emploi de l'alcool aux usages industriels.
L'augmentation des emplois industriels de l'alcool n'a pas élé moindre de 482.572 hectolitresentre les deux années 1898 el 1909 que nous avons prises comme termes de comparaison.
= Ce développement a eu pour l'industrie de l'alcool et pour l’agriculture des conséquences extrêmement heureuses. [Il a même été tellement rapide qu'il tend à rompre l'équilibre entre la production et la consommation.
Nous réservons pour plus tard (1) l'examen des problèmes qui se sont trouvés posés par les nouveaux débouchés ainsi ouverts à l'alcool, pour ne nous occuper ici que des variations présentées par la consommation propre-
ment dite.
La diminution que nous avons constatée depuis 10 ans
environ dans la consommation de l'alcool a-t-elle été
générale ?
Certains genres de consommation ont-ils au contraire
été plus spécialement atteints ?
C'est la question que nous nous proposons d'examiner.
(1) Chapilre IV. — Les alcools dénalurés.
Le Bullelin de slalistique el de législalion comparée publié par les soins de l'administration des finances donne depuis 1884 la décomposition des emplois divers de l’alcool.
Elle les classe en un certain nombre de divisions auxquelles, sans nous croire tenu de suivre l'ordre selon lequel ces divisions ont été établies, nous ne pouvons mieux faire que de nous reporter pour l'intelligence de notre étude.
Nous serons ainsi amené à constater que pour un certain nombre de ces emplois, la consommalion est restée sensiblement constante, ou n’a présenté que des variations sans intérêt.
Il en est ainsi notamment des rhums et des kirschs, pour lesquels la consommation n'a guère subi d'autres influences que celles résultant des récoltes plus ou moins abondantes de fruits, des prix respectifs de ces sortes d'alcools et de ceux des esprits ou eaux-de-vie, et des variations résultant de la législation sur les acquits d’origine.
Il en est encore ainsi des genièvres, principalement en honneur dans les pays du Nord de la France.
Les quantités d'alcool qui entrent dans la fabrication des liqueurs, bien qu'en légère diminution, ne présentent pas de variations suffisamment intéressantes en valeur absolue pour qu'il y ait lieu de s’y arrêter.
Les emplois de l'alcool pour le vinaigre se maintiennent de même à un chiffre à peu près invariable depuis 25 ans,
et les quelques écarts que la statistique enregistre au cours
de certaines années signalent simplement les périodes où, par suile du prix élevé des vins, la substitution aujourd'hui acquise de l'alcool au vin dans la fabrication du vinaigre s est trouvée être plus complète encore que de coutume.
Les parfumeurs sont obligés d'acquitter les droits sur les alcools qu'ils utilisent pour les besoins de leurs préparations. C’est pourquoi l'on comprend dans les quantités soumises au droit général de consommalion, à côté des quantités qui vont à la consommation de bouche, des emplois qui présentent cependant un caractère nettement industriel. Les chiffres qui concernent cette consommation ne visent d’ailleurs que des quantités extrêmement minimes, encore que depuis un certain nombre d'années celles-ci tendent à augmenter, en concordance avec le mouvement croissant de cette branche de nos exportations (1).
C'est donc ailleurs qu'il faut chercher les catégories sur lesquelles porte la diminution des emplois de l'alcool. Cette diminution affecte presque tout entière les esprits et eaux-de-vie. et les absinthes.
Il convient cependant de mentionner aussi les amers.
Les quantités soumises au droit général de consommation
(4) Le développement de celles-ci ne pourrait que gagner considérablement si, comme il a été demandé à diverses reprises, l'Etat consentait, par l'emploi d'un dénaturant approprié ou par tout autre moyen, à placer les alcools utilisés en parfumerie sur le même pied que ceux qui vont au chauffage et à l'éclairage. Voir notamment Enquête sur les emplois industriels de l'alcool. Audition Baube, p. 56.
accusent de ce chef une diminution d'environ 10.000 hec tolitres pour la période considérée,
La marche de la consommation des amers est d’ailleurs sensiblement parallèle à celle des absinthes, dont nous nous proposons d'étudier ultérieurement plus en détail
les variations (1).
(4) Chap. IT. — La consommation des absinthes.