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CHAPITRE V

Les exportations ont de tous temps lenu une place importante dans le commerce de l'alcool, une place qui, au début de ce commerce, a même été prépondérante dans l’ensemble de ses transactions.

Depuis une quarantaine d'années, ces exportations traversent une crise indéniable et qui tend à s’aggraver chaque jour. Nous nous proposons d'en rechercher ici les

raisons.

Les débuts du commerce d'exportation des eaux-de-vie paraissent remonter aux environs de 1637, époque où l'on place généralement les premières expéditions cognaçaises (1). Il prit rapidement une grande extension, et il était, un siècle plus tard, parvenu à un haut degré de prospérité.

L'Encyclopédie méthodique, publiée en 1783, s'exprime ainsi au sujet de ce commerce (2).

« Les marchands de la Rochelle, de Nantes, de Rouen,

(4) Frédéric Roche, Le commerce d'exportation des cognacs, Revue politique et parlementaire, 1905, XLIE, p. 340. 7 (2) T. II. Commerce. art. Eaux-de-vie.

etc.., transportent eux-mêmes une assez grande quantité de leurs eaux-de-vie dans les pays étrangers, et il ne s’y fait pas de chargement, particulièrement pour les îles françaises, le Canada, Cayenne, les côtes d'Afrique et les pays du Nord que l’eau-de-vie ne fasse une partie de la cargaison. Cependant, ce commerce n'est rien en comparaison de celui qui se fait avec les étrangers qui viennent la quérir dans ces mêmes ports et surtout à Bordeaux...

« Ce sont les Anglais, les Ecossais, Irlandais, Hollandais, Flamands et Hambourgeois qui sont les plus gros importateurs. Mais les Hollandais font presque autant que tous les autres réunis. Ils réexportent dans tous les Etats de l’Europe et en Amérique. »

D'après un mémoire manuscrit de Dupont de Nemours (1), l'exportation des eaux-de-vie avant la suppression des droits à l'exportation et la conclusion du traité de commerce du 26 septembre 1786 avec l'Angleterre, s'élevait à 75.000 hectolitres. L'ensemble du commerce de l’alcool en France pouvait atteindre au même moment 540.000 hectolitres (2). On voit par là la place importante qu avait acquise à cette époque l'exportation des eaux-devie au double point de vue de la valeur absolue et de la valeur relative.

Les guerres qui marquèrent les années de la Révolution

et de l'Empire vinrent tout naturellement contrarier for-

(1) Cité par Stourm dans le Dictionnaire des finances de Léon Say. (2) Mémoire de Tolosan sur le commerce de l'alcool en 1789, op. cit.

tement le mouvement des exportations. Elles reprirent leur essor avec la Restauration, marquant à partir de 1816 une progression lente d’abord, puis plus active, une augmentation à peu près régulière, influencée seulement dans son développement par l'abondance plus ou moins grande des récoltes de vin (x).

Des statistiques précises nous permettent de suivre à partir de 1830 le mouvement des exportations.

La moyenne décennale de 1830 à 1839 est de 195.417 hectolitres, chiffre dans lequel les liqueurs ne rentrent que pour une quantité insignifiante, {4.002 hectolitres.

La moyenne décennale de 18/0 à 1849 est très sensiblement la même : 197.635 hectolitres, comprenant 5.659 hectolitres pour les liqueurs.

Mais dans la même période décennale, le mouvement des exportations varie d'une année à l'autre dans des proportions considérables qui atteignent souvent du simple au double, en concordance avec le mouvement des récoltes de vin ou la qualité des eaux-de-vie.

Un accroissement sensible des exportations se produit à partir de 1848, suivi d'un brusque recul en 1853 et dans les années qui sont marquées par la crise de l’oïdium. Elles reprennent, sitôt cette crise passée, leur mouvement ascendant, favorisées par la politique libre échangiste des traités de commerce inaugurée par le second Empire.

Le plus gros des exportations a lieu du côté de l'Angle-

(1) Cf. Beaudouin, Les eaux-de-vie et la fabrication du cognac, p. 244-245.

terre, qui a remplacé pour la réexpédition de nos produits dans les diverses parties du monde la Hollande dans Île rôle de commissionnaire rempli par celle-ci au siècle précédent (r).

L'année 1872 marque le point culminant de nos exportations.

Puis commence un mouvement de recul qui ne va plus s’interrompre.

La moyenne annuelle de nos exportations d’eau-devie de 1867 à 1876 atteint 300.000 hectolitres d'alcool pur, représentant une valeur de 64.179.183 francs. Cette moyenne s’abaisse de 1877 à 1886 à 224.245 hectolitres, pour une valeur de 63.301.926 francs. Nouvelle chute de 1887 à 1896, avec une moyenne de 186.569 hectolitres pour une valeur de 55.364.925 francs.

Chute plus marquée encore de 1897 à 1902, où la moyenne n'atteint plus que 150.531 hectolitres pour une valeur de 35.966.306 franes. En 1902 les exportations ne s'élèvent plus qu'à 136.367 hectolitres. C’est en 25 ans une baisse de 50 0/0 {2}.

Et cette baisse ne s'arrête pas ; elle continue même à faire de nouveaux progrès. En 1909, nos exportations d'eau-de-vie en fûts sont seulement de 55.914 hectolitres

pour une valeur de 12.971.000 francs, et nos exportations

(1) Nos exportations d’eau-de-vie pour la Grande-Bretagne atteignentl environ 48 0/0 de nos exportations totales. (2) Frédéric Roche, op. cit.

d'eau de-vie en bouteilles de 58.465 hectolitres pour une valeur de 14.255.000 franes (r).

IL ÿ a donc baisse constante de nos exportations en alcools de toutes sortes, compensée dans une faible mesure par une augmentation de nos exportations en liqueurs.

Le mal est indéniable. Quelles sont ses causes ?

La première et de beaucoup, à notre avis, la plus importante de toutes réside dans notre politique douanière telle que la loi organique du 11 janvier 1892 l'a inaugurée, en réaction absolue contre Le système des traités de commerce en vigueur en 1860, telle que l’a encore accentuée la loi douanière du 30 mars 1911.

En créant deux tarifs, le tarif maximum et le tarif minimum, on a fixé d'avance des bases au-dessous desquelles notre diplomatie ne peut descendre dans ses négociations avec l'étranger et qui limitent sa liberté d'action.

Ce n'est pas ici le lieu de discuter à un point de vue général les avantages ou les inconvénients du système.

Il nous suffit de montrer comment nos eaux-de-vie sont

(1) Les chiffres ci-dessus ne s'appliquent qu'aux exportations en eaux-de-vie de vin, c'est-à-dire aux exportations charentaises, Ils sont d’ailleurs en concordance avec le mouvement général de nos exportations en alcools de toules sortes. Celles-ci, au commerce spécial, ont passé de 616.110 hectolitres en 1872 à 288.198 hectolitres en 1902, y compris 30.795 hectolitres de liqueur. Elles ne se sont pas sensiblement relevées depuis. puisque en 1909 le total de nos exportations en alcool pur n'est encore que de 311.160 hectolitres, comprenant 45.479 hectolitres de liqueur. (Documents slatisliques réunis par l'Administration des Douanes sur le commerce de la France.)

exposées par lui à payer la rançon des avantages qu'on en peut retirer à d’autres points de vue.

« La France est la nation grande productrice des vins el des eaux-de-vie. Nos grands crus, nos grandes marques de Cognac, d'Armagnac, etc... constituent une sorte de monopole, et en tous cas sont des produits éminemment nationaux. Il est donc naturel que toute représaille des nations étrangères vienne frapper les produits dont nous avons le droit d'être si fiers (1). »

Et les représailles n'ont pas manqué.

C'est l'Allemagne qui, par la loi douanière du 25 décembre 1902, élève les droits sur l'eau-de-vie à 200 francs en füts et 300 francs en bouteilles.

C'est encore l'Allemagne qui,par la loi du 15 juillet 1909, relève les droits sur les cognacs en fûts de 160 marks à 279 marks les 100 kilogs, et sur les cognacs en bouteilles de 240 marks à 350 marks, avec faculté toutefois pour le Bundesrath de réduire ces droits à 225 et à 300 marks,

C'est l’Autriche-Hongrie qui, par l'ordonnance impériale du 17 juillet 1899, élève à 56 florins par 100 kilogs les droits de douane sur les spiritueux ; la Suède qui en 1903 relève de 25 0/0 les droits antérieurement perçus (2) :

la Russie qui procède également en 1903 à d'importants

(4) Tonio Magdeline, Nos vins et nos eaux-de-vie etla question douanière. Revue vinicole du 3 février 1910.

(2) ! couronne pour le litre à 50° en fûts ; 1 couronne 85 pour le litre de 50° contenu dans d'autres récipients, — au lieu de 75 centièmes de couronne et { couronne 35,

Lo à

relèvements de droits sur nos eaux-de-vie de toutes sortes, etc..., et il serait facile d'allonger cette liste.

Tout récemment, il y a quelques mois à peine, par mesure de rétorsion contre les modifications projetées à notre tarif douanier, et sans même attendre que ces modifications fussent devenues définitives par le vote de la loi du 30 mars 1911, le ministre des finances de Belgique a déposé un projet de loi qui vise à un relèvement considérable des droits d'importation sur nos eaux-de-vie et spiritueux à leur entrée en Belgique (1).

Il importe de noter ici le caractère commun à tous ces relèvements de tarifs, — c’est-à-dire la différenciation chaque jour plus considérable qu'ils tendent à établir entre les eaux-de-vie en fûts et les eaux-de-vie en bouteilles.

Cette différenciation est telle que de plus en plus on voit se dessiner un mouvement qui porte nombre de maisons cognaçaises à transporter de Cognac à l'étranger la mise en bouteilles et en caisses, tout au moins en ce qui concerne les eaux de-vie bon marché ou d’un prix moyen.

Nous pourrions citer telle grande maison bien connue des Charentes qui fait sa mise en bouteilles à Hambourg, à Genève, à Bruxelles pour les produits destinés à lAlle-

magne, à la Suisse, à la Belgique ; telle autre, parmi les

(1) Droit par hectolitre :

Droit Droit

actuel proposé Spiritueux divers non sucrés en fûts jusqu'à 50”. 1,75 2,50 Pour chaque degré en plus de 50 à 1009. , . . . 3,50 5

Spiritueux importés en bouteilles et liqueurs sucrées en futs eten bouteilles . . , . . . . . 3,50

CT

plus importantes, qui vient de décider l'établissement d'un comptoir à Buenos-Ayres pour le même objet.

Le mouvement tend à se généraliser, au grand dommage de notre main-d'œuvre nationale.

Les économies qui résultent de ce mode de faire portent à la fois sur le droit de statistique et Le fret.

Sur le droit de statistique : au lieu de diriger sur l'étranger des caisses de douze bouteilles, on y expédie les eaux-devie logées en fûts de 7 à 8 hectolitres. Au lieu de payer par suite les droits de statistique à raison de 15 centimes par a litres d’eau-de-vie environ, on les acquitte à raison de 15 centimes par fût de 7 à 8 hectolitres.

Le bénéfice qui en résulte est sensible et facile à calculer.

Sur les frêls : en raison de la différence des tonnages.

Mais l'ouverture de ces ateliers, de ces comptoirs à l’étranger ne va pas par contre sans une augmentation sensible des frais généraux, sans parler des difficultés de surveillance, et comme conséquence du coulage, qui tendent naturellement à résulter de cette déconcentration.

Il est dès lors plus que probable que les raisons d’économie que nous avons indiquées d’autre part seraient insuffisantes pour l'expliquer, si les maisons qui s’y décident n’en retiraient par surcroît le bénéfice inappréciable de pouvoir échapper aux liens de plus en plus étroits dans lesquels tendent à les enserrer, jusqu'à l’étouffement, les règlements tracassiers d'administration publique rendus en exécution des lois sur les délimitations régionales.

Règlements sans profit pour notre viticulture, elle com-

mence, malheureusement un peu tard, à s'en apercevoir, mais règlements à coup sûr mortels pour la partie la plus importante de notre commerce d'exportation.

Règlements inutiles pour certaines grandes marques connues qui n'ont pas besoin de voir leurs produits authentifiés par une estampille officielle pour conserver à l'étranger la place éminente et justifiée qu'elles ont su y conquérir de haute lutte depuis nombre d'années.

Mais règlements éminemment nuisibles par contre pour toutes nos marques d’un prix moyen.pour tousnos produits bon marché, car ils n'ont d’autre résultat que de fermer leurs débouchés au dehors, au plus grand bénéfice de leurs concurrents étrangers protégés, — disons le mot,«encouragés », par leur législation nationale, — dans l'usurpation du nom de Cognac.

L'acheteur étranger a des habitudes qu'il ne dépend pas de nous de modifier. La qualité du produit ne lui est certes pas indifférente, mais dans certains prix, il tient encore plus à la marque, à l'étiquette, à la dénomination dont il a l'habitude.

Aussi nos règlements sur les acquits régionaux n'ont guère servi jusqu'ici que les intérêts de nos concurrents étrangers.

Plus peut-être que dans tout autre domaine, en matière économique les bonnes intentions ne suffisent pas. C'est là surtout qu'il faut se garder d'innover à la légère, sans une étude suffisamment poussée de toutes les répercus-

sions possibles des mesures qu’on se propose d'adopter,

car une fois fermés, les débouchés perdus ne se rouvrent

plus.

La politique de représailles inaugurée par l'étranger s'exerce d'autant plus volontiers contre nos eaux-de vie qu'il s'agit en même temps, pour les pays qui en font usage contre nous, de favoriser leur production nationale.

C'est notamment le cas pour l'Angleterre qui n'est pas fâchée de pousser ses whiskys au détriment de nos cognacs, et pour la Belgique qu'intéresse la production de ses genièvres.

Les représailles s'accompagnent d'ailleurs de tracasseries de toutes sortes auxquelles la question d'hygiène sert plus ou moins de prétexte.

Ce n'est pas malheureusement en vain que défenseurs de l'alcool industriel et défenseurs des eaux-de-vie de vin se sont livrés publiquement, à la tribune de la Chambre, dans la presse, à l'Académie de médecine, un peu partout, des combats où la pureté respective des produits a été mise en cause. L'étranger s’est emparé de nos discussions et a su en tirer des arguments pour la satisfaction de ses intérêts particuliers.

L'eau-de-vie contient, comme on sait, certaines impuretés qui lui donnent son bouquet.

On peut poser en principe que, pour la plupart de nos cognacs de marque, la qualité du produit. sa valeur mar-

chande, sont en raison directe de la quantité des impuretés

qu'il renferme, du « non alcool » suivant l'expression plus généralement adoptée aujourd'hui.

Et voici que le Brésil, la Belgique, l'Angleterre et les États-Unis, surtout les deux premiers pays, mais d’autres encore à leur suite, prennent le prétexte de l'hygiène pour imposer une limite officielle pour les diverses impuretés. Il faut que les produits importés contiennent un minimum d'impuretés, sans quoi ils sont réputés n'être pas des eaux-de-vie naturelles, mais des alcools d'industrie. IL faut inversement que le « non alcool » ne dépasse pas un quantum déterminé, ou l'importation en est défendue au nom des lois sur l'hygiène et sur la salubrité publique.

Or, la détermination d’un quantum fixe du « non alcool » que doit contenir un bon cognac est chose pratiquement impossible.

Elle est variable avec le cru ; variable pour le même échantillon suivant son âge. Les travaux des chimistes les plus en vue dans la question, de M. Ch. Girard, directeur du laboratoire municipal de Paris et de son collaborateur M. Cuniasse, de M. Roques, de M. Ordonneau, ont établi, pour des produits authentiques dont les échantillons ont été prélevés sur place, des variations qui passent pour le « non alcool», de 3,531 pour l’année 1896 à 11,743 pour de très vieilles eaux-de-vie datant de l'année 1817 (?), par litre d'alcool à 100°.

Il en résulte que tel échantillon accepté aujourd'hui à l'étranger comme correspondant aux conditions d'analyse

imposées par les règlements pourra être refusé demain |

J18 DEUXIÈME PARTIÈÉ. — CHAPITRE V

Si encore la règle était uniforme ! Mais on a vu en Angleterre des eaux-de-vie françaises être l'objet de sévè res condamnations comme ne répondant pas aux conditions imposées à l'analyse par les chimistes officiels de ce pays, alors que les eaux-de-vie provenant de l'Egypte, de l'Australie ou d’autres colonies anglaises n'étaient l’objet d'aucun contrôle (1).

Ce n’est pas tout encore.

Le dosage du « non alcool », aldéhydes, acides, éthers, est effectué dans les divers pays importateurs par des méthodes qui ne sont pas toujours en concordance avec celles très perfectionnées appliquées par les distingués chimistes du laboratoire municipal de Paris ou du ministère des finances.

Il s’en suit pour nos négociants exportateurs une grande insécurité. Les analyses faites par les chimistes officiels des pays étrangers échappent à tout contrôle, à tout recours de leur part (2).

A chaque page du compte rendu des délibérations de la chambre de commerce de Cognac, on trouve l'écho des difficultés à l’aide desquelles, depuis quelques années surtout, les pays étrangers paraissent s'ingénier à chercher à paralyser l'exportation de nos eaux-de-vie.

(1) Cf. Frédéric Roche, op. cit.

(2) Le Congrès international des vins et spiritueux tenu à Paris en 1910 a adopté un certain nombre de propositions tendant toules à l'unification des méthodes d'analyse emplovées, notamment celle de M. Picq, ainsi conçue : « Le Congrès émet le vœu qu'on établisse

l'unification des méthodes d'analyse dans tous les pays et l'emploi d'instruments de précision parlout semblables, »

C'est ainsi que cette chambre a attiré en 1907 l'attention du ministre du commerce sur les difficultés créées à l’importation de nos eaux-de-vie aux États-Unis par les dispositions du règlement destiné dans ce pays à assurer l'exécution de la loi fédérale du 30 juin 1906.

L'article 35 de ce règlement édicte en effet que la déclaration à produire par l’affréteur à l'agent consulaire des États-Unis doit certifier notamment que les eaux-de-vie ne renferment aucune addition de matière colorante.

Or, sous peine de ne plus trouver d'acheteurs, le cognac se vend coloré, soit par le séjour en füts, soit par addition de caramels purs (+).

C'est ainsi encore qu'une lettre du ministre du commerce, en date du 9 mars 1907, rappelle à la chambre de commerce de Cognac que « la nouvelle législation australienne sur les spiritueux exige que les alcools importés soient accompagnés de certificats d’origine établissant que le produit provient exclusivement du jus de raisin et qu'il a séjourné deux ans en fûts à l’époque de l’embarquement ».

C'est ainsi encore qu'une lettre du ministre du commerce à la même chambre, en date du 9 février 1907, lui fait connaître qu'il a entretenu le ministre des affaires étrangères « de la situation faite au commerce d’exportation des eaux-de-vie en Norvège par la circulaire du mi-

nistère du commerce norvégien qui interdit aux samlags

(1) Chambre de commerce de Cognac, séance du 16 février 1907,

de faire directement des achats d'eau-de-vie et Les oblige à se fournir dans les fabriques d'alcool du pays ».

Nous pourrions multiplier les exemples en quelque sorte indéfiniment, On n’a, depuis quelques années, que

l'embarras du choix,

Notre commerce d'exportation se heurte, par surcroît, à des difficultés d’un autre ordre et qui lui sont plus préjudiciables encore.

Certains pays qui n’ontpas même, comme la Belgique ou l'Angleterre, l'excuse de chercher à défendre contre nos eaux-de-vie la consommation de leurs produits nationaux, tels que le genièvre ou le whisky, n’hésitent pas à favoriser plus ou moins ouvertement les contrefaçons du cognac français.

L'Allemagne tient la première place à cet égard, etc'’est pour pouvoir continuer sans entraves des pratiques évidemment fructueuses pour elle, mais peu recommandables au point de vue de la loyauté commerciale, qu'elle a Jusqu'ici refusé d'adhérer à la convention de Madrid de 1891.

Le Congrès de la propriété industrielle tenu à Berlin en 1905 a réclamé le mot cognac comme terme générique.

« Les Allemands en sont venus à prétendre que c'était un mot générique, que nous aurions tort de vouloir revendiquer pour les eaux-de-vie des Charentes, d’autant plus, ajoutent-ils, qu'on fabrique en France des cognacs

avec des vins récoltés ailleurs que dans les Charentes.

« Gel argument pouvait avoir une certaine valeur avant la loi de 1905 et avant le règlement d'administration qui vient de délimiter enfin les Charentes.[l n'en a plus aujourd'hui. Au moment où il est interdit d'une façon radicale en France, de vendre sous le nom de cognac des eaux-devie de vin provenant d'une autre région que les deux Charentes, pouvons-nous tolérer qu'on continue à fabriquer en Allemagne des « cognacs » avec des eaux-de-vie de vin quelconques (1) ? »

En vain les représentants de la France ont énergiquement protesté contre les prétentions allemandes. La solution, sur la demande de l'Allemagne, a été ajournée à un prochain Congrès (2),

Dans la séance du 18 janvier 1908, la chambre de commerce de Cognac a attiré l'attention du ministre du commerce sur l'intérêt primordial, pour notre commerce d'exportation, à ce que le nom « cognac » soil réservé uniquement aux produits de la distillation « des vins récoltés dans la région de Cognac ».

Elle a prié le ministre du commerce d'intervenir à cet effet auprès de son collègue des affaires étrangères, et le ministre des affaires étrangères a chargé notre ambassadeur à Berlin de multiplier ses démarches pour que les tendances contre lesquelles proteste la Chambre « ne se

(4) Lucien Coquet, Le commerce français et la nouvelle loi allemande sur les vins et spiritueux. Aevue polilique el parlementaire, 10 août 1909, p. 338.

(2) Cf. Frédéric Roche, op. cit. :

trouvent pas accentuées encore par l'administration impériale elle-même au moyen d'une réglementation officielle » (x).

« Pour échapper aux droits si élevés qui frappent les cognacs français à leur entrée en Allemagne, les négociants allemands achètent des eaux-de-vie en fûts avec autorisation de les mettre en bouteilles avec étiquettes à leur nom. Ou encore, ils achètent en Charente des vins communs à bon marché, les relèvent à r8° sous l’œil de la douane avec des alcools allemands importés avec un gros drawback, les réexpédient en Allemagne, les distillent et vendent un produit sous marque française avec étiquette « Cognac » (2).

[l'y a plus. Dans l’article de M. Frédéric Roche, auquel nous avons fait déjà de larges emprunts, celui-ci nous apprend que Hambourg a vu se créer vers 1905 une société pour l'exploitation des produits charentais.

« Elle à pour but d'encourager la fabrication, sur le territoire douanier allemand, de cognac à l'aide de produits bruts de distillation française, et cela en vue d'éviter les frais de douane. Elle garantit que ces cognacs sont non seulement d'une qualité excellente, d'un parfum exquis, d'une saveur veloutée, mais qu'ils sont conformes en tous points aux exigences édictées par la loi allemande

sur les produits deconsommation. Elle fournitpour la mise

(4} Il s'agit d’une réglementation officielle élaborée par l’Allemagne en vue de garantir « la pureté des cognacs allemands » ! (2) Frédéric Roche, op. cit.

LES EXPORTATIONS 9329 en bouteilles des étiqueltes, des bouchons et des capsules porlant une marque française déposée près le tribunal de commerce de Cognac. »

La nouvelle loi allemande sur les vins et spiritueux est entrée en vigueur le 1°" septembre 1909.

L'article 18 de cette loi réserve le nom de « Kognack » à toute eau-de-vie pour la consommation dont l'alcool provientuniquement du vin, quelle que soil lu provenance de ce vin. |

D'autres pays semblent suivre ces désastreuses praliques (1), en sorte « qu'au moment où la législation française devenait plus sévère et protégeait,en délimitant les régions, les appellations de provenance, on créait, en dehors de chez nous, une industrie qu’on déclarait similaire en lui donnant nos propres noms, tout en frappant de droits prohibitifs le produit authentique, ce qui met le véritable cognac dans l'impossibilité de lutter contre son concurrent étranger, qui s'estemparé de son nom, et ainsi à couvert

cherche à s'emparer aussi de sa clientèle (2) ».

Nous en avons assez dit pour montrer dans leurs grandes

(1) Dans la séance de la chambre de commerce de Cognac du 25 avril 4908,il a été donné lecture d'une lettre de MM.Pellisson père et fils, attirant l'attention sur les droils dont sont frappés en Espagne les cognacs français. Les auteurs de la lettre font remarquer qu'il existe en Espagne des distilleries qui vendent leurs produits sous le nom de cognacs et même de fine champayune.

(2) Revue vinicole du 26 janvier 1911.La contrefaçon de nos cognacs à l'étranger, Rapport présenté par M. Rogée Fromyÿ au Congrès international du commerce des vins, spirilueux, et liqueurs de Bruxelles.

lignes les causes de la décadence de notre commerce d'exportation.

Tant que subsisteront les principes qui guident actuellement notre politique douanière, les remèdes resteront bien difficiles à appliquer.

En effet : « l’économie de notre régime douanier actuel ne permet d'atteindre les puissances étrangères dans leurs importations qu'en leur appliquant le tarif maximum qui est le même et fixe pour tous pays. Mais les gouvernements étrangers connaissant à l'avance ce tarif maximum, et comme ils n’ont pas à se gêner, ils frappent nos produits de taxes absolument prohibitives (1). »

Malheureusement pour nos exportations d'eau-de-vie, notre politique douanière semble s'éloigner chaque jour davantage du régime des traités de commerce. Mais un grand pas sera fait cependant si notre diplomatie s'emploie énergiquement, inlassablement, à la défense de nos marques de fabrique à l'étranger.

Il paraît impossible que l'appel fait à la loyauté des commerçants et industriels allemands reste indéfiniment sans résultat. Notre diplomatie trouvera dans cette tâche un appui sérieux dans l'initiative privée. Un Comité commercial franco-allemand a été fondé à Paris en 1908, en même temps que s'est fondé à Berlin un Comité correspondant. Les deux Comités ont pour but l'amélioration réciproque des relations commerciales des deux pays,

(1) Lettre à la chambre de commerce de Cognac, citée note 1, page précédente.

notamment dans les questions douanières, et de protection de la propriété industrielle (concurrence déloyale) (1).

Il faut espérer que les efforts de ces deux Comités qui lirent de la siluation de ceux qui sont à leur tête, une autorité particulière (2), joints à ceux de notre diplomatie, parviendront à amener entre les deux pays une convention de réciprocité s'inspirant des principes de la Convention de Madrid de 189r, et des résolutions du Congrès de Genève de 1908 (3).

Certes, il serait quelque peu téméraire aujourd’hui d'espérer que ces efforts, même couronnés d'un plein succès, soient suffisants pour rendre jamais à notre commerce d'exportation sa prospérité d'antan.

En matière de relations commerciales, il est souvent plus difficile de reconquérir des débouchés qui se sont fermés qu'il ne l’a été de les ouvrir. Les places qu'on a laissé prendre par les autres, nous l'avons déjà indiqué et il nous

faut y insister, ne se réoccupent pas aisément.

(1) Le commerce français el la nouvelle loi allemande sur les vins et Les spiritueux, Lucien Coquet, secrétaire général du Comilé commercial franco-allemand, op. cit.

(2) Le Comité commercial franco-allemand a comme président M. Pierre Baudin, sénateur, ancien ministre, et comme vice-présidents M. René Millel, ambassadeur, ancien résident général de France en Tunisie, et Alfred Omer Decugis, président de la chambre syndicale des commissionnaires en fruits et primeurs. M, Lucien Coquet en est le secrétaire général,

(3) Le Congrès international des vins et spiritueux de 1910 à adopté à l'unanimité une proposition très forlement motivée dans ce sens, déposée par un des congressistes, M. Gauchez-Calzadilla.

La réussite de ces efforts serait cependant de nature à exercer sur ce commerce une influence salutaire, et à enrayer les progrès du mal qui le menacent d’une irrémédiable décadence, Aucun moyen ne doit donc être épargné

pour obtenir tout au moins ce résultat.

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