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CHAPITRE PREMIER

L'extraction de l'alcool du vin et des liqueurs fermentées est attribuée généralement à Aboucasis (1), alchimiste arabe qui vivait au xrr° siècle.

Il est probable cependant que cette découverte est beaucoup plus ancienne, et un auteur du xvur' siècle, Dutens, dans ses Recherches sur les découvertes allribuées aux modernes, a cherché à établir, par des citations tirées des auteurs grecs ét romains, que l'antiquité avait déjà connu l'art de la distillation (2).

Quoi qu'il en soit, ce n'est que par Raymond Lulle, qui

avait étudié les livres arabes et voyagé en pays musulman,

(1) Wurtz, Dictionnaire de Chimie pure el appliquée, Art. Alcool, (2) Louis Dutens, Recherches sur les découvertes attribuées aux modernes, 1766 et 1802.

que la pratique de la distillation paraît au x siècle avoir été conue en Europe.

Arnaud de Villeneuve, ami de Raymond Lulle, et qui vers la même époque professait à l’Université de Montpellier, fit connaître à ses contemporains dans son traité de Vinis la pratique de la distillation et vulgarisa en médecine l'usage de l'alcool.

Il semble avoir été le premier à parler de l’alcool d'une manière claire et précise. C’est sans doute ce qui lui a valu à tort l'honneur de se voir souvent attribuer la découverte

de ce produit (tr).

Les usages de l'alcool ont d'abord été exclusivement médicaux.

Pour Arnaud de Villeneuve, comme d'ailleurs pour ses successeurs, « l'eau-de-vin, que quelques-uns appellent eau-de-vie, aqua vilae, » est une panacée universelle. Ce nom (eau-de-vie) lui convient, parce qu'elle fait vivre plus longtemps. Elle prolonge la santé, dissipe les humeurs superflues, ranime le cœur et conserve la jeunesse. Seule ou réunie avec quelque remède convenable, elle guérit la colique, l'hydropisie, la paralysie, la fièvre quarte, la pierre, eic.un

Enthousiasme auquel ne souscriraient pas sans réserves les médecins d'aujourd'hui !

Ce n'est qu'au xvn' siècle que l’eau-de-vie, cessant d'être

(1) Arnaud de Villeneuve, Opera omnia. Bâle, 1585.

exclusivement un remède fabriqué par les chimistes ou les apothicaires, devait commencer à servir de boisson.

L'époque approximative où se produisit cette transformation nous est donnée par l'arrêt du Conseil du 28 mai 1659 qui étendit aux eaux-de-vie le droit de détail jusqu'alors perçu seulement sur les vins, « l’eau-de-vie étant tournée à l'usage de boisson (1) ».

Le commerce de l'eau-de-vie fut d’abord le privilège exclusif des maïtres-vinaigriers.

Une ordonnance de Charles VE, enregistrée au Châtelet par sentence du 28 octobre 1394, avait érigé en corps de jurande la communauté des maïîtres-vinaigriers et rangé au nombre des matières dont la fabrication leur était permise la distillation des eaux-de-vie et esprits de vin.

Louis XIT, par lettres - patentes de septembre 1514, confirma, tout en les modifiant sur quelques points, « aux maîtres-vinaigriers, moutardiers, saulciers, distillateurs en eaux-de-vie et esprits de vin, buvotiers de la ville, faux-bourgs, banlieue, prévôté et vicomté de Paris », les privilèges accordés par Charles VI à Ja corporation.

Ces lettres-patentes constituent réellement la première réglementation de la fabrication et de la vente de l'alcool (2).

(1) Conférence sur l'ordonnance des Ayÿdes, 1703, cilée par René Stourm.

(2) Blanchard, Compilation chronologique contenant un recueil abrégé des ordonnances, édits, déclarations el lettres-patentes des rois de France. Paris, 1715, p. #20. « Lettres-patentes portant confir-

Henri IT en janvier 1548 (1), Charles IX,en avril 1567 (2), Henri IV, en 1594 (3), confirmèrent à leur tour les ordo nnances antérieures.

Sous Louis XIV, en août 1658, les statuts de la Corporation furent renouvelés, mais l'opposition des maîtres tonneliers fit que ce n’est que près de trois ans après, le 14 mai 1661, que ces statuts furent enregistrés au Parlement (4).

Mais un peu avant cette époque, une autre corporation était venue partager pour la distillation des vins et eauxde-vie le privilège des maîtres vinaigriers.

Un arrêt de la Cour des Monnoyes, du 5 avril 1639 (5),

mation de celles du 28 octobre 1394, concernant les maistres vinaigriers de la ville de Paris. À Paris au mois de septembre 1514. » — Cf. aussi Ordonnances des rois de France, t. XXI, p. 572.

(1) Blanchard, op. cif., p. 635. « Lettres-patentes portant confirmation de celles des 28 oclobre 1394 et septembre 1514, qui concernent les statuts des maistres vinaigriers de la ville de Paris. A St-Germain-en-Laye, au mois de janvier 1548. »

(2) Blanchard, op. cit., p. 921.« Lettres-patentes portant confirmation de celles des 28 octobre 1394, septembre 1514 et janvier 1548 » qui concernent les maistres vinaigriers de la ville de Paris. A... au mois d'avril 1567. »

(3) Blanchard, op. cit, p. 1256, « Lettres-patentes portant confirmation des privilèges des maistres, jurez et communauté du métier de buffetier, vinaigrier et moutardier de la ville de Paris. À Paris au mois de mai 1594. Réo. le 20 juillet de la mesme année. I volume des Ord. d'Henry IV, Cotté 2 R,folio 145. — Cf. aussi Isambert, Recueil des anciennes lois françaises, &. XV, n° 69.

(4) Blanchard, op. cit., p. 2090. « Lettres patentes portant confirmation des statuts des maistres vinaigriers de la ville de Paris. À Paris, au mois d’août 1658. Reg. le 14 mai 1661. 8° volume des Ord. de Louis XIV. Cotté 3, 2, fol. 285.

(5) Jacques Savary des Bruslons, Dictionnaire universel du Commerce, 1741.

érigea en eflel en corps de jurande la communauté des distillateurs de Paris.

Les maîtres sont qualifiés dans l'édit de « Maîtres de l'art et métier de distillateur d'eaux-fortes, eaux-de vie, et autres eaux, esprits el essences, circonstances et dépen-

dances, dans la ville, faubourgs et banlieue de Paris ».

Dès l'origine du commerce de l'alcool la distillation fut l'objet de la part du pouvoir d’une surveillance étroite. « La distillation, si utile pour la santé et pour le commerce, peut être néanmoins très contraire à l’un et à l’autre par le mauvais usage qu'il est aisé d’en faire, et si c’estelle qui fournit d'excellents remèdes pour la conservation de la vie, c'est elle pareillement qui sert à fabriquer les poisons qui tuent et les eaux régales qui altèrent les monnoyes, qui sont comme la base de tout commerce ».

Aussi, en dehors des maîtres vinaigriers et des maîtres distillateurs, nul, à Paris surtout, ne pouvait avoir chez lui « des alambiques, des cornues, des récipiens et autres vases et instrumens propres à cette partie de la chimie qu'il n’en ait obtenu Lettres du Roy ou des permissions des magistrats » (1).

Une des principales raisons pour lesquelles l'Elat se réservait l'approbation des règlements corporatifs des

anciennes maîtrises et jurandes, était, on le sait, en de-

(1) Jacques Savary des Bruslons, op. cit,

hors des préoccupations d'ordre politique, le désir de veiller dans l'intérêt général à la bonne qualité des produits (1).

Tout particulièrement, le commerce de l’eau-de-vie était à cet égard l’objet de mesures très strictes qui portaient à la fois sur la qualité des matières premières mises en œuvre et sur celles du produit offert à la vente.

Le Midi de la France brûle aujourd’hui encore de préférence les vins faibles en degré ou de conservation douteuse, et qui sont, par suite, d'un écoulement difficile à la consommation directe. Il peut ainsi produire à meilleur compte les eaux-de-vie communes.

Cette pratique existait déjà à cette époque, et Les ordonnances la visaient qui défendaient aux maîtres vinaigriers la mise en œuvre ou la distillation des vins gâtés, raisins ou autres malières, avant que ces marchandises n'eussent élé au préalable visitées par les jurez (2).

(1) « La loi a érigé les corps de communauté, créé des jurandes, établi des règlements, parce que l'indépendance est un vice dans la constitulion polilique, parce que l’homme est toujours tenté d’abuser de la liberté. Elle a voulu prévenir les fraudes en tout genre et remédier à tous les abus. La loi veille également sur l'intérêt de celui qui vend et sur l'intérêt de celui qui achète ; elle entretient une confiance réciproque entre l’un et l’autre. » Remontrances de l'avocat général Séguier sur l'édil de 1776 supprimant les jurandes et maîtrises. Cité par Esmein, Histoire du droit français, 6° éd., p. 693.

(2) Ordonnance de septembre 1514. Art. 16. « JZtem. Qu'aucun marchand forain ne pourra amener vins, lyes, ne rappez servans audit mestier, pour vendre en ceste ville, que préalablement, et avant de les exposer en vente, ils n'aient été veus et visitez par les jurez

dudit mestier, sur peine de vingt sols parisis d'amende, à appliquer comme dessus. » Ordonnances des Rois de France, t. XXI, p. 574.

LES ORIGINES DU COMMERCE DE L'ALCOOL Do0

Le côté fiscal ne perd d'ailleurs pas ses droits dans les préoccupations du pouvoir et se mêle étroitement au souci de la bonne qualité du produit.

C'est ainsi que, pour éviter un trop grand abaissement du degré d'alcool mis en vente, la déclaration du 9 décembre 1687 défendait, à peine de la confiscation de la marchandise, d’une amende de 100 livres et en cas de récidive, du quadruple, d'en faire aucun commerce avec de l'eau (1).

On pourrait faire remonter à cette mesure les antécédents des prescriptions sur le mouillage.

C'est dans le même ordre d'idées qu'un demi-siècle plus tard, Louis XV, par arrêt du 10 avril 1753, prohibera le mélange de l’eau-de-vie forte à l'eau-de-vie faible (2) dans une proportion supérieure à 1/4 du volume.

C'est à la fois dans l'intérêt du bon conditionnement de la futaille et pour faciliter la perception des droits que, en 1743, un arrêt du Conseil, rendu sur les instances de M. de Barentin, intendant de la province d’Aunis, avait

méticuleusement réglé la fabrication du logement.

L'usage de l'alcool, en tant que boisson, ne devait pas

Le Ta

tarder à se généraliser, el le développement de la consom-

(1) Brunet de Grandmaison, Dictionnaire des Aydes, 1730, p. 180. — Cf, aussi Isambert, t.. XX, p. 53, n° 1273.

(2) Le passage de l’eau-de-vie forte à l’eau-de-vie faible, tel qu'il se protiquait alors, avait lieu à 50°,

mation fit des progrès très rapides à partir du règne de Louis XIV.

On peut croire que l'opinion générale qu'on avait toujours à cette époque, — les temps sont bien changés aujourd'hui, — des vertus hygiéniques de l’eau-de-vie, cet elixir de santé et de longue vie, y a puissamment contribué.

Ces progrès ont été tels qu'un siècle plus tard, Legrand d'Aussy pourra écrire, non sans en marquer un visible étonnement, que « ce breuvage àcre et brûlant, qui ne flatte ni les yeux, ni le goût, ni l’odorat, a pu cependant, d'une extrémité de l’Europe à l’autre, devenir la liqueur favorite du peuple ». Bien plus, dans toutes les parties où on l’a introduit, les populations le recherchent «avec une avidité, ou plutôt avec une fureur égale » (1).

Aussi, dès le xvn° siècle, l'alcool, au double point de vue du commerce intérieur et du commerce extérieur, donne déjà lieu à d'importantes transactions.

Le commerce de gros était en France entre les mains des maîtres vinaigriers et des maîtres distillateurs, seuls autorisés à fabriquer l’eau-de-vie, mais qui, sous le rapport de la vente, partageaient leur privilège avec les marchands épiciers droguistes à qui revenait, en fait, la plus grosse part des transactions, aussi bien pour le détail que pour le gros, et avec l'envahissante corporation des merciers.

Mais il y avait aussi dès celle époque de nombreux re-

gralliers, ancêtres de la légion de nos modernes débitants.

(1) Legrand d’Aussy, op. cil., p. 79.

Seulement, c'étaient des débitants sans boutique, des débitants ambulants.« Pauvres vendeurs d'eau-de-vie» del'un ou de l'autre sexe, ainsi les nomme l'Edit du Parlement du 20 janvier 1678 qui, confirmé par ceux de 1680 et 1681, autorisa et réglementa leur commerce.

À l'aube, iorsque commençait à renaître la vie de la cité, les artisans qui se rendaient à leur travail, au lieu d'aller, comme de nos jours, « tuer le ver » au cabaret, s'arrêtaient au coin des carrefours et des places publiques.

Ils y trouvaient, déjà installés, des escabeaux et des tables derrière lesquelles des femnies débilaient de l'eau-devie et des fruits confits à l'alcool.

D'autres achetaient aux hommes qui, parcourant la ville en criant leur marchandise, « portaient tout le cabaret, bouteilles, verres et mesures dans une petite manne suspendue à leur col » (+).

C'est ce qu'on appelait « vendre à porte-col ».

Jusque vers le milieu du xix° siècle, notre commerce d'exportation des eaux-de-vie n’est guère alimenté que par les eaux-de-vie de vin.

Ces eaux-de-vie tiraient leur marque, non du pays où on les fabriquait, mais de la ville où s’en faisait le principal

trafic ou du port par où elles s’exportaient.

(1) Jacques Savary des Bruslons, op. «if.

C'est ainsi que Nantes d'abord, La Rochelle ensuite, donnèrent successivement leur nom aux provenances les plus estimées.

Nantes exportait les produits de l’Anjou. de l'Orléanais, de la Touraine, les eaux-de-vie renommées du Poitou et de ce pays Blaisois dont l'abbé de Marolles estimait si haut les clairets.

La Rochelle exportait les eaux-de-vie de l’Aunis.

À quelle époque faut-il placer le début de la renommée de Cognac ? Les documents précis manquent à cet égard.

IL semble toutefois que la distillation des vins ait été connue dans les Charentes dès 1620.et un auteur charentais fait remonter aux environs de 1637 le début du commerce d'exportation de Cognac.

Quoi qu'il en soit, sous le règne de Louis XVI,1a marque de Cognac, supplantant les autres, était devenue incontestablement la première de toutes (1).

Les exportations montaient dès la fin du xvur siècle à des chiffres importants qui n’allaient faire que croître par la suite.

En 1697, d’après le mémoire de l'intendant de la généralité de Bretagne, Nantes expédiait annuellement 7.000 à 8.000 barriques de 260 à 270 litres chacune.

Bordeaux passait pour en exporter plus du double.

(1) Consuller à cet égard le Lableau que donne le vicomte d’Avenel du prix des diverses eaux-de-vie au cours du xvur° siècle, His= loire économique de la propriété, t. IV, p. 251 à 255.

En 1756, le port de La Rochelle à luiseulexportait 40.000 barriques.

Il n'était guère à La Rochelle, Nantes, Rouen ou Bordeaux de chargement pour les colonies françaises ou les pays étrangers, dont les eaux-de-vie ne formassent une partie importante de la cargaison.

Les Anglais, Ecossais, Irlandais, Flamands ou Hambourgeois étaient parmi nos plus gros acheteurs. Mais le premier rang et de beaucoup appartenait à la Hollande, qui jouait à cet égard vis-à-vis de nous le rôle de commissionnaire, de transitaire dans lequel l'Angleterre lui a succédé de nos jours.

C’est par l'intermédiaire des Hollandais que se faisaient nos principales exportations d’eaux-de-vie dans presque tous les Etats de l'Europe et en Amérique.

Amsterdam était à cette époque le centre renommé du grand commerce des eaux-de-vie. Le système des grandes ventes publiques, — des ventes à bassin, suivant l’expression alors en usage, — y était très en pratique pour les alcools.

Les eaux-de-vie des Charentes y faisaient une forte prime ; celles du Languedoc venaient aux derniers échelons de l'échelle des prix, mais ces provenances trouvaient, à l'infériorité où les tenait le marché hollandais, une compensation dans le marché intérieur. Elles y rencontraient de nombreux acheteurs pour la fabrication des liqueurs variées et eaux médicinales qui n'avait pas tardé

à prendre un très grand développement.

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