‹ Le Commerce de Nantes et la RévolutionChapitre 44 sur 62 · RAS PE · texte numérisé non relu

RAS PE

sont, à Versailles, vingt représentants in partlibus des différents ports et des principales villes manufacturières : Assemblée Nationale décide que les‘motions et mémoires concernant, le commerce leur seront communiqués, et elle leur accorde une tribune particulière. Le jour où ils font leur entrée dans la salle des séances, ils y sont accugillis par des applaudissements qui témoignent de la sympathie.

que l’on a pour eux (8 octobre).

Si nous en croyons les frères Mosneron, l'Assemblée était loin d’avoir une opinion aussi favorable des représentants des colonies. En faisant le récit des journées des 5 et 6 octobre, ils n’ont garde d’omettre l'incident suivant comme un indice du peu de crédit dont jouissent les « Américains » :

« Croiriez-vous, Messieurs, que leurs députés s'étant mêlés dans la foule des poissardes qui vinrent avant-hier de Paris et qui allèrent demander à grands cris du pain dans l’Assemblée nationale, ils leur criaient de réclamer que la circulation des grains, qui avait été décrétée, n’eût pas lieu par mer et surtout pour nos colonies. Le comte de Mirabeau monta à la tribune, démasqua les perfides inspirateurs de la canaïlle, dit qu'il n'était question ni de farines, ni de colonies, mais de pain pour la capitale, mais de sûreté pour le roi, et leicoupable artifice tourna contre ses auteurs (1). » À

Aussi les députés de Nantes estiment-ils qu'il est superflu

de répondre à des articles de journaux inspirés par les

(1) 7 octobre 1789.

UN. 7 Ts

colons, et « de faire insérer — comme le conseillaient les Juges-Consuls — «detemps en temps, dans le Journal de Paris quelques pièces piquantes sur les fausses allégations, les surprises, l'ambition, etc., de ces Amériquains, dont le vœu serait de se détacher de la Métropoie. »

La question del’approvisionnement des colonies, surtout en farines, faisait le principal objet de ces polémiques violentes (1). Unejdécision du gouverneur par intérim de Saint- Domingue, M. de Vincent, prise le 15 août, vint leur donner un nouvel aliment : elle ouvrait aux Américains les trois ports d’amirauté de la colonie, pour l'introduction de farines, en paiement desquelles ils pourraient emporter des sucres et des cafés ; or, jusqu’à cette époque, ce paiement n’était autorisé qu’en sirops et tafias, et en lettres de change sur la France, Les Juges-Consuls de Nantes protestèrent aussitôt auprès du Ministre de la Marine contre une décision qu'ils jugeaient très préjudiciable au commerce et à la navigation (10 novembre 1789).

A la vérité, M. dela Luzerne encouragea bienlesarmateurs à envoyer des cargaisons de farines aux colonies. Nous le voyons demander aux négociants de Nantes de lui fournir un état, un mois à l'avance, des farines qu'ils se proposent d’expédier le mois suivant; et le Commerce de répondre :

«Nous allons tous redoubler de zèle pour l’approvision-

(1) Signalonsici un mémoire faitàala date du 20novembre par M. Joubert du Collet, Juge en chef, « sur la nécessité d'unir de la manière la plus avantageuse les intérêts des colonies et du commerce, et celui des colons et des commerçants ». Ce document tend, en résumé, à obtenir de l’Assemblée Nationale qu’elle communique au Comité du Commerce les règlements qui seront proposés relativement à l’organisation des colonies.

Mae EN

nement de Saint-Domingue, dans la confiance où nous sommes que les étrangers n’y seront plus admis » (1). I affirme même aux frères Mosneron que les Américains pourraient être assurés de recevoir 50.000 barils de farine de plus qu'ils n'en demandent « si les ports des colonies étaient à jamais fermés aux étrangers (2). »

En effet, la circulation des blés est rétablie en France : « Orléans en regorge, il y en a de grandes quantités en France, on en attend beaucoup de l'étranger, il en est déjà arrivé depuis deux jours 7 à 800 tonneaux »,et à Saint- Domingue le baril de farine ne valait, aux dernières nouvelles, que 66 livres, argent des îles (même lettre).

Mais, par la suite, les entraves à la circulation des grains se renouvelèrent, en raison des événements intérieurs, et les îles restèrent ouvertes aux approvisionnements étrangers.

A la nouvelle de la cassation de l'ordonnance du marquis Duchilleau, une insurrection éclata sur plusieurs points de Saint-Domingue. L’intendant de Marbois fut forcé de fuir. Les Juges-Consuls de Nantes recurent de la colonie des menaces anonymes pour le cas où ilsn’interviendraient pas en faveur de Duchilleau, rentré en France, et que ses anciens administrés croyaient exposé à une arrestation.

Et ce qui était encore plus inquiétant, c'étaient le mou-

vement de révolte qui se manifestait chez les noirs, et les

(1) Lettre du 15 décembre.

(2) Or, peu de temps auparavant, les colons réclamaient 400.000 barils de farine par an, «à raison — disent les Juges-Consuls, — d’un baril par tête de noir. » (Lettre du 12 septembre au comte de la Luzerne).

démarches de leurs défenseurs à l’Assemblée” Nationale contre la traite et l'esclavage.

Les mulâtres et les «gens de couleur » libres demandèrent à être admis comme citoyens : les Juges-Consuls, qui en furent prévenus par les Mosneron, leur répondirent que c'était « une’affaire à examiner avec beaucoup de sagesse », car, si on rejetait cette demande, les gens de couleur pourraient (se joindre aux esclaves et bouleverser Saint-Domingue », tandis qu’en l’accueillant on ménagerait «une addition de forces aux blancs pour conserver cette colonie ». (10 nov).

Les députés, par une lettre. du 18 novembre, donnèrent une information plus grave : quelques membres de l’Assemblée Nationale, Mirabeau en tête, formaient, disait-on, le projet de demander la suppression de la traite. Les temps prédits par Necker, à l'ouverture des États généraux, étaient proches. Le 21, une Assemblée générale du commerce décide de rédiger, sur-le-champ, une adresse à l’Assemblée nationale pour lui demander de rejeter cette € motion crüelle.…. si un organe corrompu osait la faire entendre. »

Il y avait bien un obstacle un peu gênant à l'entière

\ liberté de langage : c'était la déclaration des droits de l’homme. On l’aborde résolument :

« Ce genre de commerce, on en convient, peut paraître, sous certains rapports, contraire à l'égalité que la nalure établit entre tous les hommes ; mais si, dans l'état actuel . de l'Europe, il est tellement nécessaire à la France que sa prohibition dût entrainer sa ruine, n'est-il pas même criminel de vous proposer d’en prononcer l'interdiction ? »

Puis l'adresse fait entrevoir les « conséquences néces-

Rae El

saires » de l'abolition de la traite : perte des colonies, anéantissement de notre commerce maritime ; elle donne même cet avertissement :

« Les manufactures de cette ville, dont les établisse-

- ments sont faits pour le commerce particulier de la côte, sont disposées à renvoyer leurs ouvriers... »

Elle ajoute que les colons tremblent pour leurs jours, car on annonce que les nègres, à la Martinique, ont commencé à se révolter.

Enfin, si l'abolition était décrétée, « Agriculteurs, artistes, manufacturiers, Commerçants, navigateurs, ouvriers, gens de peine, tous frappés à la fois de la même calamité seraient forcés de quitter le Royaume, ou de s'unir pour venger la nation de cette criminelle et impolitique absurdité. »

C'est une affaire si imporlante pour la Cité nantaise que la Commune n'hésite pas à prêter son CONCOUrs au ComMmerce pour défendre «une cause qui intéresse si essentiellement tout le commerce et la navigation du Royaume, et « de cette place en particulier » : les officiers municipaux, conjointement avec les représentants du commerce, signent cette adresse, que l’on.fait porter à Versailles par un exprès. | | ; |

Quelques jours après les Consuls commentent ainsi la nouvelle qui les a si fort émus :

« Nous ne pouvons le dissimuler, si M. de Mirabeau et ceux de son parti sont parfaitement instruits des terribles conséquences qu'aurait la suppression de la lraite des nègres, et qu'ils persistent à faire la motion et à la soutenir,

; x d pa alors on ne peut s’empêcher de les considérer comme de

très mauvais ciloyens, des traîtres ou des gens vendus à l’Angleterre... »

| Cependant, sur le conseil que leur avait donné Guinebaud, ils écrivirent à Le Chapelier, député de Rennes, pour l’intéresser au maintien de la traite (1). La réponse qu'ils reçurent les rassura. Et Guinebaud leur avoua qu'il avait vu avec peine l'alarme qui s'était répandue sur la

place de Nantes.

\ Jusqu'ici nous n'avons guère vu le commerce de Nantes,

depuis le mois de mai 1789, préoccupé d’autre chose que des dispositions qui se manifestent dans l’Assen:blée nationale, d’une manière d’ailleurs indécise, relativement aux Colonies. Plusieurs mois vont encore s’écouler avant que la Constituante n’aborde le vote des lois commerciales, et que la situation ne s'aggrave aux Antilles comme dans le Royaume.

Avant de suivre la marche des événements, qui, peu à

(1) 26 novembre. — La réponse de Le Chapelier est du 30 : nous n’avons pu la retrouver dans les Archives du commerce où elle a dû figurer sous la cote C 626, si l'on s’en rapporte aux indications de Ja table des lettres reçues en 1789. En voici le résumé &'après le compte-rendu «le l’Assemblée particulière du 9 décembre, où 1l fut donné lecture de la missive du célèbre député de Rennes : «Du 30, de M. Le Chapelier, qui répond que le commerce et les habitants de Nantes se sont promptement allarmés sur les dispositions de l’Assemblée nationale, relativement à la traite des noirs; il entre dans un certain détail, et en homme d'Etat, sur cette traite, il dit « tandis que les autres nations feront le commerce des « noirs, ce serait évidemment nous ruiner, sans aucun profit pour l'hu- « manité, que de nous décider à l'abandonner, et quand même elles € y auraient renoncé, nous aurions encore, avant de les imiter, à examiner « quel sacrifice elles auraient fait en prenant ce parti, et quelles pertes « nous essuyerions en suivant leur exemple, » 1

Lg

peu, vont amener une suspension presque complète de la vie économique de Nantes, c’est-à-dire de ses -relations avec les Colonies, il nous faut enregistrer quelques événements de l’année 1789, intéressants pour le commerce de Nantes, ét, en premier lieu, sa renonciation volontaire à ses privilèges : il y procéda le 14 septembre dans une

Assemblée générale.

L'Assemblée autorisa « unanimement », et solennellement, — par une déclaration qui porte de nombreuses signatures de négociants au détail aussi bien qu’en gros, — « les députés de la Sénéchaussée de Nantes à renoncer au nom de tous les négociants et marchands de celte place à tous droits et privilèges mentionnés aux art. 25, 155 et 186 du cahier des charges et doléances de la Sénéchaussée... » Elle accorde sa « confiance entière » à l’Assemblée Nationale, elle espère qu’en «fixant pour toujours la constitution et leslois qui devront régir la France », on accélérera «davantage le bonheur et la tranquillité de la nation. » Elle se déclare enfin « heureuse d'offrir à la patrie le sacri- fice de tous les droits et privilèges qui pourraient contrarier ou retarder le bien général ... (1) »

On trouve d’ailleurs, dans certaines transformalions de. la représentation du Commerce même, des traces de l'esprit nouveau.

Déjà, le 25 juillet 1789, le mode de procéder à l'élection des nouveaux Consuls donne lieu à des protestations de la

part de négociants et marchands au détail, qui voudraient

Page 1