CHAPITRE VI
La Situation en 1792
Les inquiétudes et les doléances du Commerce, dont nous avons noté les principales manifestations durant les trois premières années de la Révolution, étaient-elles corroborées par une diminution sensible du mouvement du port de Nantes ? Nous pouvons répondre à cette question en nous servant des chiffres d’un document officiel, la statistique de 1792, publiée en l'an I (1).
Il est facile de constater que, dans l’ensemble, le trafic, loin d’avoir diminué, a subi une notable augmentation, puisque, de 210.000 tonneaux environ en 1790, le tonnage total des navires entrés et sortis est passé en 1792 à 260.000 tonneaux.
Cette augméntation avait d’ailleurs porté presque entièrement sur lg petit cabotage (119.680 tonneaux contre 70.927).
Les relations avec les pays d'Europe occupent 498 bâti-
ments et 54.800 tonneaux environ (en augmentation d’environ 12,000 tonneaux sur les chiffres de 1790) ; avec l’Amé-
rique 205 bâtiments jaugeant 71.228 tonneaux : ici il y a
(1) « Extraits des Résultats du Commerce extérieur de la République française pendant l’année 1792... » présentés par le ministre des Affaires étrangères au Président de la Convention, le 18 nivôse an IL. — (Archives départementales de la Loire-Inférieure, L 366). V. plus lois, annexe I.
une diminution de 9.000 tonneaux. Cela ne saurait surprendre, étant donnée la situation troublée où se trouvait Saint-Domingue. Encore faut-il noter que le contingent de la Guadeloupe dans les importations de denrées coloniales fut sans doute plus fort en 1792 qu’à l'ordinaire : une lettre du Ministre de la Marine à la Société d’Agriculture- (1) fait connaître que les renseignements reçus de cette colonie représentent la récolte comme « magnifique », et qu’il sera nécessaire d'envoyer des navires et surtout de l'argent, car les produits que l’on y portera seront insuffisants pour payer les denrées coloniales. D'autre part, la Guadeloupe était, au début de l’année, assez tranquille « aussi tranquille qu’elle peut l’être au milieu des orages qui grondent de toute part », écrivait-on à un négociant de Nantes au mois de janvier (2).
La plus forte diminution proportionnelle que l’on ait à enregistrer en 1792 porte sur le trafic avec l'Afrique. 25 navires seulement, jaugeant 8.132 tonneaux, sont partis de Nantes pour faire la traite des noirs et de la gomme, au lieu de 40, jaugeant 14.245 lonneaux en 1790. En outre, trois bâtiments, formant un total de 500 tonneaux, sont revenus directement à leur port d'attache : le fait est caractéristique, et il est permis de l’attribuer à la suppression des primes, et aux craintes que faisait éprouver aux négriers et aux colons la révolte grandissante de la population noire aux Antilles.
Nous relevons encore, dans la statistique de 1792, six
(1) Z M, 2% mars. :
(2) Z 11 Extrait d'une lettre dont le signataire n'est pas nommé,
armements pour l'Ile de France, la Réunion et Mozambique, et deux pour les Etats de l'Inde. Ces huit navires réunis donnent un tonnage total de 3.169 tonneaux. De la pêche à Terre-Neuve vinrent trois bâtiments, jaugeant ensemble 280 tonneaux. |
Le port de Nantes occupe encore, dans le mouvement de la navigation maritime de la France, un des premiers rangs. Il se classe avant tout autre port pour la traite aux côtes d'Afrique, son tonnage étant à lui seul presque égal à celui des autres réunis (8.632 tonneaux sur un total de 18.000 tonneaux environ) ; après Bordeaux et avant Marseille pour la navigation avec l'Amérique (1), avec une part de 23 °/, environ sur le total du mouvement des ports français ; quant aux relations avec les pays d'Europe, moins importantes relativement puisqu'elles ne représentent que moins de 6 °/,, elles occupent néanmoins un tonnage de 54.800 tonneaux, mettant Nantes au cinquième rang.
En ce qui concerne le petit cabotage, qui ainsi que nous l’avons fait observer, a suivi une progression importante, le tableau de la «Navigation française entre tous les ports
de la République » (p. 20 et suiv.) enregistre pour Nantes:
À l'entrée... 1.271 navires avec 49.434 tonneaux.
A la sortie.. 1.498 navires avec 70.246 tonneaux.
Ensemble. 2.769 navires avec 119.680 tonneaux.
HBOTAEAUX A NL ATARI 116.944 tonneaux.
NADIES A PR RE 71 :228 — MAT SGTILe RENE CE CRE 52.316 — Rouen-Le Havre.......... * 28.886 = Dunkerquente trees 18.285 — Autres ports ensemble .:. 19.396 —
Dans ces chiffres sont comprises les relations avec les Etats-Unis.
Nantes se classe, sous ce rapport, au quatrième rang, — après Marseille, Rouen et Bordeaux, et avant le Havre, Dunkerque, la Rochelle, etc.
Le mouvement commercial du port ne dut par conséquent pas être inférieur, en 1792, à ce qu'il était dans les années précédentes, et plusieurs armaleurs retrouvérent par là une partie de l'argent qu'ils perdaient dans les troubles de Saint-Domingue. Leurs bénéfices allaient grossir les dépôts que bon nombre d’entre eux, nous en donnerons une preuve plus loin, possédaient chez des banquiers à l'étranger.
Cependant le numéraire se faisait en France de plus en plus rare. On souffrait déjà de la dépréciation des assignats, et de la nécessité d'acquitter les plus ‘faibles paiements en papier, faute de monnaie métallique : on n’y voyait qu'un remède, la créalion de coupures de plus en plus petites (1). Nous avons cité précédemment une adresse des Corps administratifs et des Amis de la Constitulion aux habitants de Paimbæuf, datée du 28 juillet 1791, préconisan! la création comme à Nantes, d’un bureau pour l'échange des assignats contre des cartes destinées à salarier les ouvriers (2). Ce document prévoit l'objection qu’ Qune nouvelle émission de cartes semblerait peut-être présager la disparition du numéraire ». Voici comment il
y répond d'avance : ‘
(1) La question des faux assignats n’était pas non plus sans préoccuper le Commerce : la Société d'Agriculture fut saisie par quelques-uns de ses membres de plusieurs études sur cet objet.
(2) Z 2. Noir chap. IV. '
« Cette crainte n’est qu'illusoire et le problème trouvera facilement sa solution. D'abord à Nantes, la création du papier-monnaie n'excédait pas la somme de 200.000 livres ; aujourd’hui elle est portée à plus de 800.009 livres, et est encore bien loin d'avoir alleint son maximum. Que conclure de là ? L’enlèvement du numéraire ? Non : désabusez-vous, citoyens ; ce n’est plulôt que le résultat, qu’une preuve de l’activité et de l'augmentation du Commerce ; car plus il y a de ventes et d'achats, plus il faut d'objets qui représentent les marchandises, disons mieux, plus la classe indigente est occupée, les cartes ne désignant qu'une valeur égale au salaire de l’ouvrier... »
Le fonctionnement de la caisse patriotique de Nantes fut, en tout cas, insuffisant pour ies besoins de l’industrie. Une pétition, adressée aux administrateurs du département par divers chefs de manufactures et ateliers, sollicite l'expédition, tous les mois, d’un nombre d’assignats de 5 livres égal à la demande de chacun d’eux, en vue du paiement des salaires de leurs ouvriers. (1)
La Société d'Agriculture et de Commerce, au début de l’année 1792, donne, d'une manière implicite, une indication utile à retenir sur le rapport entre la valeur de la
monnaie et celle des assignats. Sollicitée par les portefaix
(1) Archives Départementales, L. 366. Ce document, daté du 15 décembre 4791, indique, en même temps que les sommes nécessaires, le nombre d'ouvriers que chaque signataire emploie : GAUDIN, manufacture d’acier, limes, outils aratoires, 150 ouvriers : 8.000 livres par mois. — DULAU, fabrique de coton, 100 ouvriers, 5.000 livres. — L’entrepreneur de la bâtisse de !a Bourse, Etienne RAUTOUR, environ 60 ouvriers, 3.000 livres. DErivA, manufacture de faïence, 60 ouvriers, 4.000 livres.
de leur accorder une augmentation de salaires, elle prend la délibération suivante : (1)
«L'Assemblée, considérant qu’elle n’a aucun droit de faire des lois de police et qu’elle ne peut en aucune manière taxer le salaire des ouvriers, mais considérant aussi qu’il est de toute justice que le prix du travail des portefaix soit augmenté, a déclaré, d’après l’avis unanime de tous ses membres, que chaque négociant, membre de la Société, s'engageait de payer un quart en sus du prix accordé aux portefaix.lorsque son payement serait en papier, et que ceux qui payeraient en argent ne donneraient aucune
augmentation. »
La cherté des vivres et l'écart croissant entre les assignats et le numéraire pèsent de plus en plus sur le peuple, qui invoque ces deux motifs pour obtenir des aug-
mentations de salaires. Nous ne pouvons pas, à cet égard,
passer sous silence quatre documents curieux, dont nous donnerons plus loin le texte (2) : ce sont des accords, conclus entre patrons et ouvriers, d'octobre 1792 à janvier 1793, avec la médiation et même la participation de la Société d'Agriculture et de Commerce. Ces accords ont pour objet la fixation des salaires, soit à la tâche ou à Ja journée. La Société les définit elle-même : «des arrangements à l'amiable faits à l'arbitrage de la Société entre les différents ouvriers, les chefs d'ateliers et les.
négociants... » — elle fait remarquer que son rôle se borne
(1) Z 45. — 15 février 1792.
(2) Annôxes, No 4. \
à «servir de conciliateur », et qu’ « il n'appartient pas même aux Corps administratifs de fixer le prix de la journée de travail ; les membres de la'Société qui signent ces sortes de jugements par arbitrage ne s'engagent que pour eux-mêmes et non pour la Société ou pour le reste des négociants de cette place. » Mais le correctif suivant nous
renseigne sur la portée véritable de ces actes :
« Une heureuse confiance dans le zèle et les lumières de la Société a cependant opéré un effet général dans ces sortes d'accords, et les prix des journées arrêtés avec elle par les députés des ouvriers ont été adoptés comme faisant loi par tous les négociants. » (1).
Non seulement c’est le salaire, mais parfois aussi la durée du travail qui est déterminée (par exemple dans les règlements pour les charpentiers et pour les voiliers ; voir aussi la requête des marins-gréeurs que l'arrangement ratifie implicitement).
Il y a là un essai intéressant d'organisation du travail, nous dirions presque de contrats de travail, — organisation timide et rudimentaire, sans doute, et imposée par des événements extraordinaires, — mais ne sont-ce pas là les
caractères de toute organisation à ses débuts ?
Quel fut le sort de ces conventions ? Nous l’ignorons. Il semble bien que les ouvriers les accueillirent avec plus de satisfaction que les patrons. Deux mois après la signature
de l’arrangement les concernant, les cordiers remercient la
(1) Z 16, Lettres aux officiers de port de Paimbæuf, 11 mars et 17 mai
Société d'Agriculture du « service important » qu’elle leur a rendu, Çainsi qu'à leurs familles, en conciliant les différends qui existaient depuis longlemps entre eux et leurs chefs d'ateliers ». Mais ils se plaignent en même temps «de la rancune de plusieurs chefs d'ateliers, pour ne pas dire de tous... envers les commissaires députés par les ouvriers : ils ont juré ou de les perdre ou de les forcer à s’expatrier. Ils feignent de [ne pas| connaitre que s'ils font vivre l’ouvrier, l’ouvrier peut en dire autant d'eux. Un de ces commissaires a déjà été forcé de quitter cette ville. Un second eût été dans le même cas si les ouvriers ne s’y fussent formellement opposés. Faudra-t-il donc qu’à l'avenir les ateliers soient conduits par l'intrigue, la cabale ou la force? Non, cela ne peut-être... » (1).
De leur côté, les ouvriers charpentiers de navires réclament l'intervention de la Société d'Agriculture pour obliger des constructeurs de navires et des chefs de radoub à donner leur adhésion à l'accord intervenu en présence de quelques-uns d’'entre-eux, parmi lesquels il s’en trouve même qui refusent leur signature: mais, cette fois, la Société estima que son rôle était terminé, et elle engagea les ouvriers à s'adresser à la municipalité (2).
Quelques mois après, ce sont les ouvriers du port de Paimbœuf qui forment une demande d'augmentation du prix de la journée. Les officiers de ce port se chargent de
la transmettre à la Société d'Agriculture et de Commerce
(1) Z 12, 26 déc. 1792.
(2) Z 14, 14 janvier 1798.
de Nantes — exactement comme ils le faisaient en 87 et 89 aux Juge et Consuls —, « pour éviter, écrivent-ils, la marche ordinaire que prennent les ouvriers de cabales pour obtenir ce qu'ils veulent » (1). Les commissaires de la Société adressèrent aux officiers de port copie des quatre arrangements conclus précédemment à Nantes, en les invitant à communiquer ces documents aux ouvriers et négociants de Paimbœuf, et à leur faire connaître que s'ils « ne pouvaient se concilier, la Société les inviterait à envoyer de part et d'autre des députés à Nantes, et elle ne négligerait rien de ce qui dépendrait d'elle pour les mettre d’accord » (2). Aucun document postérieur ne nous fixe sur l'issue de ces négociations.
Une dernière augmentation de salaires à signaler, c’est celle que les portefaix de l’'Entrepôt obtinrent en août 1793: les prix de leur tarif de 1787, qui avaient été, nous l'avons dit, augmentés d’un quart en 1792, furent doublés: la Société d'Agriculture engagea les négociants à se conformer à ce nouveau tarif « provisoirement, vu l’augmentation excessive des subsistances, et jusqu’à ce qu’elles soient retombées au taux où elles étaient avant la Révolution. » (3).
On voit par ces exemples, comme par les démarches auprès de la Législative en faveur des colonies, que la Société d'Agriculture et de Commerce eut un rôle actif et
important en matière d'administration commerciale et de
(1) Z 43, 3 mars 1798.
(2) Z 16, 17 mai 1798.
(3) Z 15, 5 août 1793.
Rite
représentation des intérêts du Commerce. Des questions très diverses et d'ordre parfois plus secondaire occupèrent son attention : on voit à son ordre du jour « l'utilité d’un journal d'agriculture, de commerce et des arts, son plan, et les frais de la souscription », ou encore l'étude du « moyen d’avoir journellement des nouvelles de Saint- Nazaire et de Paimbæœuf, soit par eau, soit par terre ». Elle institue un concours pour encourager le perfectionnement de la filature au fuseau et décide d'attribuer un prix de 450 livres et un accessit de 150 livres. Elle adresse même — çar il faut bien sacrifier aussi à Cérès, voire à Bacchus, quand l’agriculture est le prémier des titres que l'on porte — un questionnaire à toutes les paroisses du département sur les moyens de perfectionner la culture des
vignes et la fabrication du vin (1).
Si la Société prend en mains les intérêts des ouvriers, se créant ainsi des droits à leur reconnaissance, elle n'hésite quelquefois pas à braver l’impopularité en émettant des demandes qui sont en opposition formelle avec le vœu de l'opinion publique. Ainsi le Directoire du département de la Loire-Inférieure, à la suite de la loi du 26 février 1792 qui prohibait provisoirement l'exporlation des laines, chanvres, cotons, cuirs et peaux, prit, le 29 février, un arrêté pour empêcher la sortie des marchandises embarquées avant le 6 mars, date de la publication de la loi. Les commerçants demandèrent le retrait de cet arrêté. Une
pétition intitulée : « Le Peuple aux Trois Corps adminis-
(1) Z. 15, 8 février 1792.
tratifs » en réclamait au contraire le maintien, Le Directoire de la Loire-Inférieure confirma son arrêté. Mais la Société ne se tint pas pour battue. Elle fit agir auprès du Ministre de l’intérieur ses députés Millet et Thébaudières, alors à Paris, et elle obtint gain de cause : Roland, par lettre du 4 avril, informa le Directoire que l'arrêté du 26 février était illégal (1).
En fait, donc, la Société représentait le Commerce. Elle avait des rapports non seulement avec le Corps législatif, les Ministres, les Corps administratifs, mais aussi avec les Sociétés populaires « des Amis de la Constitution » et « des Amis de la Liberté et de l’Egalité, séante à Saint- Vincent ». Ces rapports paraissent avoir été, d’une manière générale, plutôt bons. Conformément à son programme, la Société s’abstint presque totaiement de faire des manifestations politiques. Un moment, elle fut néanmoins suspectée.
Une note du 30 août 1792 relate une dénonciation dont elle a été l'objet de la part de Beaufranchet, officier municipal, auprès de la Municipalité, « sous le prétexte que les billets de convocation envoyés par la petite poste au nombre de plus de 300 annonçaient un fort rassemblement, et comme les séances élaient clauses /sic/, dans ce moment d’alarmes, des citoyens avaient des inquiétudes sur les délibérations qui pouvaient y être prises. » Et l'orateur avait conclu en demandant la publicité des séances, ce
‘que n’admit pas le Conseil général de la Commune. La Société décida toutefois d’avertir la Municipalité que,
désormais, ses portes seraient ouvertés, bien qu'elle ne
(4) Archives Départementales, L. 366. — Ch. Com., Z. 11.