CHAPITRE VI
La Guerre. La Terreur
Le 20 avril 1792, l’Assemblée législative avait déclaré la guerre à l'Autriche. Dix jours avant, sur les seuls bruits de guerre, les armateurs nantais écrivaient au ministre de la Marine pour lui exposer: leurs craintes et lui représenter combien il importerait, dans le cas d’une rupture avec l'Empire, de protéger la marine marchande française contre les corsaires des îles anglaises : il était en effet permis de supposer que ceux-ci arboreraient le pavillon flamand.
Au lendemain même de la déclaration de guerre, de
Lacoste leur répondit :
«... Le roi, toujours attentif à tout ce qui peut contribuer, pendant la paix à la prospérité du Commerce national, et à sa protection pendant la guerre, a cru devoir, par précaulion, prendre des AC propres à remplir ce der-, nier objet, et j'ai donné des ordres conformes aux intentions de Sa Majesté à cel égard : vous pouvez compter, Messieurs, sur la surveillance que j'apporterai à leur exé-
cution. » (1).
Cela n'empêcha pas le Commerce de préciser ses deside-
(1) Z 11, — A1 avril. — Le ministre, au-dessous de sa signature, ajouta les mots suivants, de sa main: « Je recevray toujours, Messieurs, avec reconnaissance les avis que vous voudrez bien me donner. »
rata, de demander « protection et secours contre-les agressions » dort il était menacé, «des convois pour l'aller et retour de nos navires, des vaisseaux et frégates pour protéger notre commerce dans l'Inde, dans les colonies et à la côte d'Afrique, des frégates et des corvettes pour écarter les corsaires ennemis de nos côtes... » Il ajoutait que les nombreux marins Qinstruits, intrépides et dévoués au salut de l'Etat », que comptaient la ville et le département, étaient prêts à former des équipages pour les frégates et les corvettes de la marine marchande nationale: (1). Jusqu'au moment de la rupture avec le Cabinet de Saint- James, il semble bien que les armateurs nantais n’eurent pas à souffrir d'attaques de la part des Anglais. A noter même une curieuse déclaration de 49 négociants de l’île de Guernesey, protestant «contre les rapports calomnieux qui se propagent et qui ont pour but de faire croire qu'ils saisiraient l’occasion favorable des circonstances pour s’enrichir aux dépens de la France en armant des corsaires sous le.pavillon de ses ennemis... »; ils «renoncent à toute espèce d'avantage et de considération d'intérêt que présentent d’une manière peut-être facile, mais assurément infâme, des entreprises sur le commerce de leurs voisins... s'engagent solennellement à ne point s'intéresser directement ni indirectement dans aucun armement hostile contre
la France pendant que l’Angleterre sera en paix avec elle. »
(1 mai 1792). (2) |
(4) Z 16, 95 avril.
(2) Z12.— Copie remise à la Société d'agriculture par T. Dobrée, l’un de ses membres, et par lui certifiée conforme à l’original qu'il déclare avoir déposé au Greffe de la municipalité de Nantes,
La Société d'Agriculture et de Commerce ne manqua pas de remercier vivement les négociants de Guernesey de leur manifeste. Mais la France et l'Angleterre ne devaient plus être bien longtemps en paix. Le 24 décembre 1792, les négociants nantais écrivent à Monge, ministre de la Marine: « Les armements ordonnés par la Cour d'Angleterre donnent de l'inquiétude aux armateurs de notre place... » Monge, le 31 décembre, dit dans une lettre à la Société des Amis de la Liberté et de l'Egalité républicaine, que celle-ci communiqua à la Société d'Agriculture (1) : « Le gouvernement d'Angleterre fait armer, et le roi d’Espagne encouragé par lui se prépare à nous attaquer...» Et déjà, le Ministre parle de voler au secours des « républicains anglais », de faire une descente dans leur île, d'y lancer (50.000 bonnets de la liberté », et d'y planter «l'arbre sacré » — « Excitons-nous les uns et les autres à défendre la liberté des, peuples, — dit-il, — la nôtre y est attachée : dites, chers concitoyens, aux braves matelots français que la carrière va s'ouvrir, qu'ils peuvent tous offrir leurs services à la patrie, elle a besoin de leur secours. Le commerce qui les nourrit et les entretient ne pourra pas se soutenir s'ils ne le protègent à bord des vaisseaux de guerre... », etc... Et plus loin : «A ces considérations toutes puissantes pour des âmes républicaines, ajoutez-y celle de leur intérêt personnel... »
Monge invite, d'autre part, les négociants à se reposer sur ses sollicitudes et ses soins pour assurer la protection
du Commerce national, à l’instruire exactement de tout ce
qui pourrait arriver à leur connaissance, et à lui continuer leurs bons et sages avis (1).
La Société d'Agriculture s'empressa de profiter de cette dernière invitation lorsque l’on eut, à Nantes, la nouvelle que la guerre avait été déclarée, le 14 février 93, à l’Angleterre. Elle demanda au ministre un convoi pour les bâtiments marchands en armement pour Saint-Domingue : Q Il y aura à peu près — lui écrit-elle le 4 février — une vingtaine de bâtiments prêts à partir » à la fin du mois, si, sous huit jours, les armateurs ont connaissance du convoi (2). Ce n’est pas tout : il faut que la correspondance soit maintenue, active et suivie, entre Nantes et les colonies: à cet effet, il devrait partir de France ün ou deux avisos, tous les quinze jours environ. Enfin, les armateurs demandent que l’embargo, qui a atteint tous les bâtiments : français, soit levé à l’égard des caboteurs pour Bordeaux et
Lorient qui peuvent se passer de convoi.
En ce qui concerne le départ sous convoi des bâtiments pour Saint-Domingue, les armateurs durent avoir satisfaction par une décision prise en mai: ils furent invités à envoyer à l'embouchure de la Loire, pour la fin de ce mois, les navires allant aux colonies avec une escorte, et on leur recommanda le secret à cet égard (3).
Il n'était pas moins important d'assurer le retour en
France des bâtiments qui se trouvaient aux îles. Le 12 mai,
(1) Z 11, 29 décembre.
(3) Z 13, 8 mai 1793, copie d’une lettre de l’adjoint au ministre de la Marine à l’ordonnateur de la Marine à Nantes,
la Société d'Agriculture écrit au ministre de la Marine qu'elle a reçu la nouvelle de la traversée prâchaine d’un convoi de 50 voiles, qui avait dù appareiller de Saint- Domingue vers le 15 avril. Or, non seulement les équipages de ces navires étaient impatiemment attendus, et pour les navires de guerre et pour les armements de corsaires, mais encore leurs cargaisons, paraît-il, «forment à très peu près tout ce que nous avons à attendre, pour cette année, de [a récolte de Saint-Domingue : c’est là tout ce que le Commerce de France pourra recevoir en compensation de ses grandes avances... » On comprend de quelle étendue eût été la perte de ce convoi, lorsqu'on sait que les assurances, en pays étranger, étaient devenues impossibles, sinon à des prix représentant la moitié de la - valeur des cargaisons.
Or, les Anglais ne manqueront pas de faire tous leurs efforts pour s'emparer de ce précieux convoi, d'autant plus que « c’est le seul, depuis le commencement\e la guerre, sur lequel ils comptent pour compenser les prises que leur
ont faites nos corsaires... (1) ».
Les armements en course avaient été permis en effet, dès avant la déclaration de guerre à l'Angleterre, par le décret du 31 janvier. Le 2 février avait été rendu un décret relatif aux lettres de marque, que l'Administration au district de Nantes commença à délivrer le 7 février.
M. de la Nicollière-Teijeiro a relevé vingt armements de
(4) Z 16. — A Monge, 12 mai 1793.
navires en course pour le port de Nantes, entre le 7 février et le 27 juillet 1793 (1). Nous n'entreprendrons pas, après cet auteur, qui a consacré deux chapitres de son important et intéressant ouvrage aux principaux corsaires nantais pendant les guerres de la République et de l'Empire,
de refaire l'historique de la course à Nantes sous la Révolution. Qu'il nous suffise de rappeler que, par un décret des 22-29 juin 1793, un embargo avait été mis sur tous les corsaires «jusqu’à ce que les armements de la République soient terminés ». Tous les équipages, tous les navires disponibles passèrent au service de l'Etat. La course ne fut de nouveau autorisée que le 23 thermidor an IE, et ce n’est qu'à partir de l’an V que les armateurs nantais s'y adonnèrent avec fièvre. De 1793 au commencement de 1796, les bâtiments de l'Etat, noùs apprend M. de la Nicollière-Teïjeiro (2), « envoyèrent en Loire plus de 30 prises, dont plusieurs très riches ».
D’après l'inventaire des Archives de l'Administration de la Marine, il fut rendu 77 jugements de prises du 19 fructidor an V au 26 vendémiaire an VIII (3). « Le produit des prises faites par les bâtiments de la République et vendues à Nantes depuis 1793 jusqu'à la paix d'Amiens, donne le total, en assignats, de 24.000.627 Liv. » (4).
Mais il s’en faut de beaucoup que ce chiffre représente
(1) La Course et les Corsaires du port de Nantes, page 244 et suivantes. (2) Dans son étude sur les Conshrüctions navales de Nantes (Nantes et la Loire-Inférieure, 1898, T. ID). — Voir aussi, pour le relevé des prises, l’Introduclion à l'ouvrage du même auteur cité à la note précédente. (3) Archives de la Marine, 4.634.
& (4) De la Nicollière, La Course... p.16 n.
le riontant des prises effectuées par les corsaires de ce port: il faudrait y ajouter les navires dirigés après capture sur d’autres ports. La Feuille Nantaise de l’époque donne de nombreuses annonces de ventes de prises, et souvent aussi le récit des hauts faits de nos marins.
Au début de la guerre, le Commz2rce paraissait redouter les abus des corsaires. Dans une lettre à Monge (1), la Société d'Agriculture demande formellement que les neulres soient respeclés, et que les corsaires n’étendent pas, de leur propre autorité, la qualité de belligérant — reconnue seulement aux Autrichiens, aux Hollandais, aux Anglais et aux Prussiens, — aux bâtiments des autres nations, principalement aux navires des villes hanséatiques. Il faut ménager les puissances du Nord, dit-elle, et elle en donne une raison : c’est qu'il importe d'assurer nos approvisionnements en chanvre, goudron, mâtures, etc... À celte occasion, elle suggère d’ailleurs l’idée d’encourager au moyen de primes la culture du chanvre en France.
Ces conseils prudents s’inspiraient au surplus d’un autre motif, que le Commerce nantais fait valoir quelques jours après, dans une vigoureuse protestation contre l'embargo que le Gouvernement français a fait mettre sur les navires de Hambourg, Brême et Lubeck se trouvant dans nos ports. Voici, en substance, comment s'expriment les 200 signataires de la pétition qui fut adressée à Monge, à
ce sujet, le 9 mars (2):
(1) Z 16, — 3 mars 1793.
(2) Z 13 (minutes) et Z. 16 (copies de lettres),
ve
Le commerce français est exposé à perdre toute là confiance des étrangers ; ceux-ci vont exercer des représailles, et (nous ôter la ressource des pavillons neutres nécessaires à l’approvisionnement de nos flottes nationales en munitions navales, et de nos départements maritimes en subsistances de première nécessité. Cette saisie peut faire évanouir en un instant la confiance des banques éirangères sur nos maisons de commerce ; les pertes qu'elles ont essuyées dans les désastres de Saint-Domingue leur rendent ces crédits indispensables pour remplacer par l'activité de la circulation
ce qu'elles ont perdu dans la masse de leurs richesses... »
Cette dernière phrase, que nous soulignons, avait, dans le projet du rédacteur de cette lettre, un commentaire qui ne fut pas recopié pour le Ministre ; car la phrase suivante, qu'on lit dans la minute, a été supprimée au copie
de lettres :
« .… Une perte de 4 milliards dans les colonies a porté presque tout entière sur les négociants de France ; la cessation des rentrées eût occasionné la chute subite de la plupart d’entre eux, si, plus riches encore de leur réputation à l'étranger que de leur avoir effectif, ils n’y eussent pas trouvé des ressources assurées pour réparer les effets désastreux de leurs pertes réelles ou de la stagnation de leurs fonds. C'est en consolidant cette confiance des banques étrangères par des dépôts qui leur servaient de gage qu’ils en ont obtenu la continuité, et que les inquiétudes répandues chez nos voisins sur les suites financières de notre Révolution ont été,
ou affaiblies, ou totalement calmées dans leur esprit ».
Il nous a paru intéressant de mettre en lumière cet
incident, qui, d'une part, fournit une précieuse indication sur l’emploi que les armateurs nantais avaient tenté defaire de leurs fonds, et d'autre part, nous les montre dans le même temps patriotes, ardents, cerles, mais soucieux aussi, au milieu de la tourmente révolutionnaire, d'assurer la continuité de leurs relations traditionnelles. Les grandes vérités que notre illustre maître Albert Sorel a dégagées de l’histoire de la Révolution s'appliquent aux faits économiques tout aussi bien qu’à la politique.
Mais reprenons la pétition des Nantais. Si l’on jugea inutile de mettre sous les yeux du ministre les lignes qui précèdent, on ne craignit pas du moins, pour finir, de dénoncer « l’immoralité de cette saisie de marchandises faite contre le droit des gens.:. », de rappeler que «nous faisions la guerre aux Rois et non aux peuples », et que les traités prévoyaient en tout cas un délai pour permettre à chaque nation de se retirer sous son pavillon au cas d’hostilités.
« La sainteté des rapports commerciaux est le lien qui réunit après la guerre par des affections fralernelles les peuples divisés par une cruelle politique. Mais si nous brisons les liens de la civilisalion, les Rois nous dépeindront à leurs sujets comme des déprédateurs de leurs fortunes, et les violateurs du droit de propriété individuelle, La guerre ne sera plus une guerre de nation à nation, mais d'homme à homme et de tous les Européens contre chaque Français. » -— Le renversement de la célèbre proposition de Rousseau était de nature à faire impression sur l'esprit des Conventionnels.
N'y aurait-il pas danger à se priver d’auxiliaires et de
fournisseurs précieux, alors que l'on ne pourrait plus compter que sur les Etat-Unis, trop éloignés, et ayant une faible marine, et sur le Danemark et la Suède, absorbés par leur commerce national et colonial ? C'était s’exposer à toutes les exigences de ces trois pays pour la fixation du prix du fret. C'était enfin se priver de Fimportation des grains du Nord, dont les départements maritimes, comme la Loire-Inférieure, avaient un pressant besoin dans ce moment de troubles, où la circulation à l'intérieur était très difficile : aussi le Commerce ne manqua-t-il pas d’invoquer les besoins de la classe indigente, dont « des milliers de familles », depuis l’embargo, étaient sans ouvrage : « bientôt elles seront sans pain et ncus n’osons
envisager sans effroi quel sera le terme de leur désespoir. »
Cette longue protestation motivée eut-elle quelque influence sur la détermination des gouvernants ? Toujours est-il que la Convention, par son décret du 29 mars, déclara la course abolie à l’égard des navires de Hambourg : et des villes hanséatiques, et leva l'embargo mis sur eux.
Le Commerce n’entendait pas seulement poursuivre, malgré la guerre, une grande partie de ses opérations. La guerre pouvait aussi susciter d’autres entreprises que celles des Corsaires. Monge, à qui la Société d'Agriculture avait demandé de décider qu’il serait construit à Nantes 30 bâtiments de guerre (1), fit connaître à la Municipalité, le 22 février, que, comme elle, il pensait Qque, pour aug-
menter nos forces navales, la rivière de Nantes offrait des
(4) Z 16. — 4er février 1798.
avantages trop réels pour les négliger. J'ai donné ordre — continuait-il —, en conséquence d’y construire des frégates et des corvettes et il va être incessamment envoyé des plans sur lesquels on opèrera. Comme Indret n'était pas : le seul lieu dans lequel on püût travailler à ce genre de constructions, ceux dont les bassins y sont propres et dont le voisinage des bois peut les faciliter ont été compris dans mon projet ; la répartition des bâtiments à construire est facile et les chefs d'administration ont reçu les ordres
en conséquence. (1) »
Les renseignements sur l’activité des chantiers à cette
époque font malheureusement défaut.
Le ministre de la Guerre, de son côté, s’adressait aux fabricants d’étoffes de coton de Nantes, après s'être fait rendre compte « des moyens de rendre à Nantes l’activité de ses manufactures de coton », pour obtenir « des échantillons de chacune des étoffes de coton qui sont manufacturées à Nantes... la note de leur largeur, de leur poids et de la quantité qu’il sera possible d’en fournir aux époques que les fabricants eux-mêmes auront indiquées (2). Les fabricants répondirent immédiatement, et la Société d'Agriculture, appuyant leurs offres, écrivit à Pache : « En ‘traitant avec eux vous donnerez la vie à des milliers de citoyens, vous refleurirez les manufactures et vous vivifierez le commerce. (3) »
Au chapitre suivant, nous aurons l’occasion de noter
(1) Z 13, copie remise par la Municipalité.
(2) Z. 12. 2 décembre 1792.
(3) Z. 16. 12 décembre.
que quelques industries réussirent ainsi, grâce aux fournitures pour la défense nationale, non seulement à se maintenir, mais même à prendre un certain développement. Combien d’autres, par contre, sombrèrent brusquement ? Il est impossible de le dire. Le chiffre de 21 faillites relevé en 1793-1794 (1) ne peut permettre aucune appréciation, et ne correspond pas aux ruines réelles ; il suffit d’ailleurs de remarquer que notre tableau est muet sur les faillites en l’an IIT et en l’an IV pour se persuader qu'il serait vain de recourir à ce moyen de documentation pour cette période, et qu’on doit se borner à des hypothèses. Volney, qui passa par Nantes dans le courant de mai 1793, avec une mission du Gouvernement pour se livrer à une enquête sur l'Agriculture et les Arts et Métiers, ne reçut vraisemblablement jamais de la Société d’Agriculture les réponses aux questions d'économie publique qu’il lui avait posées. «Je suis loin de dire adieu à tant d’honnêtes gens dont j'ai entamé la connaissance » — écrivait-il de Rennes, le 13 juin, à Athénas, commissaire de la Société — « J’ai trop à me louer de Nantes pour n'y pas retourner achever mon travail ; mais dans la situation hasardeuse. des événements, il ne peut me convenir ni d'être assiégé, ni d’être pris par des Musulmans, moi | qui] ai médit
de l’Alkoran..….. » (2)
(1) Annexes, n° 3. 1
(2) Z. 43. — Il annonce en même temps à Athénas l'envoi de divers documents que celui-ci lui avait prétés, et il ajoute : «J'y ai joint les trois volumes d'Arthur Young, ouvrage précieux par le sujet du second et du troisième volumes. Je vous prie de l’accepter comme gage d’une liaison
que je me plairai toujours à cultiver. »
La guerre extérieure, la guerre de Vendée, et, à partir d’actobre 1793, la terrible dictature de Carrier, paralysent toute activité commerciale et industrielle. Les négociants cessent de tenir leurs réunions : en septembre, la Société d'Agriculture cesse ses travaux — sans d’ailleurs s'être dissoute.
Il nous faut rapporter ici l’un de ses derniers actes, inspiré par le double sentiment qui anima alors la nation française : l’amour de la Patrie et un immense désir de fraternité. Dès le mois de décembre 92, la Société d’Agri-
culture et de Commerce avait décidé de faire faire, de concert avec la Société des Amis de la Liberté et de l’Egalité (dite de Saint-Vincent) et avec la Société Mirabeau, des quêtes «au profit des veuves et femmes des citoyens aux frontières » ; sur la demande de la Municipalité, elle avait fourni vingt lits aux casernes. Elle fit plus : en juillet 1793, elle décida de lever, sur les négociants fortunés « une contribution bénévole », afin, selon son expression, de « subvenir au secours des femmes et des enfants des citoyens peu fortunés qui se dévouent à la défense de nos propriétés et de ce que nous avons de plus cher... » (1). Elle dressa à cet effet an tableau sur lequel furent portés 662 contribuables, divisés en cinq classes, d’après l'estimation qui fut faite de leurs ressources ; la somme totale prévue était de 105.400 livres. Ce tableau fut présenté aux administrateurs du département qui prirent un arrêté autorisant
le recouvrement de cette contribution. La Société ne reçut
qu’un nombre insignifiant de réclamations contre les taxations qu'elle avait établies.
Ce mouvement de générosité était d'autant plus méritoire qu’il se produisait dans un moment où les fortunes de la plupart des armateurs étaient sérieusement ébranlées. La Convention, par son décret du 27 juillet 1793, avait supprimé toutes les primes pour la traite des nègres (1). Le 29 août, les commissaires envoyés dans les colonies proclamèrent l’affranchissement de tous les esclaves. Cinq mois plus tard, par le décret du 16 pluviôse an IT, la Convention déclarait l'esclavage des nègres aboli dans toutes les colonies.
Il est probable que les derniers chargements de Saint- Domingue entrèrent à Nantes à la fin de l’année 1793. En septembre encore,le Commerce les attendait, etadressaitune pétition à la Convention pour obtenir « un convoi pour la flotte de Saint-Domingueréfugiée dans la baie de Chesapeake en Virginie... » et pour demander «que le Gouvernement traitàt avec les Etats-Unis d'Amérique le chargement des farines de ceux de nos navires qui n'auraient pas leur cargaison complète. » (2). Collot d'Herbois et Billaud- Varenne, au nom du Comité de Salut public, firent connaître à la Société d'Agriculture que cette pétition avait été renvoyée au ministre de la Marine (3).
Puis Nantes vécut les jours sombres et sanglants de
(1) La prime d'encouragement de 1784 avait déjà été supprimée par le décret du 11 août 1792, pris en considération de ce que «les primes et encouragements étaient contraires aux principes de la liberté ».
(3) Z 13, 30 vendémiaire an II.
l'an Il. Le mouvement commercial et industriel fut suspendu, et sur celte période, les informations font presque complètement défaut. Nous avons toutefois à citer trois événements: la réquisition de 10 millions de traites sur l'étranger, prescrite par l'arrêté du 23 ventôse an IL, l’augmentation’des frets et primes d'assurances, l'application
du maximum.
Arrêté du 23 ventôse an II. — Il fut pris par le Comité de Salut public qui voulait « forcer par une réquisition le Commerce à mettre tous les ressorts en mouvement pour l'utilité générale... »; son objet, ainsi qu'il l'exprime, était d’ « encourager l’agriculture, donner de l'activité aux . manufactures, et effectuer, sans détriment pour la République, le paiement des denrées de première nécessité importées de l’étranger... » en pressant « l'exportation de celles surabondantes... » En conséquence, le Commerce des différents ports fut requis en masse, de fournir une somme déterminée de traites sur l'étranger : celui de Nantes, en particulier, 10 millions, à fournir à raison d’un tiers pour chacun des trois mois qui suivent la date de l'arrêté ; il était autorisé, à cet effet, à vendre à l'étranger et à exporter & cinq millions en café, trois millions en
sucre, deux millions en vin » (art. 2).
En vue de l'exécution de ces dispositions, le Conseil général de la Commune nomma, le 25 germinal, une Commission de 24 ciloyens, € pris dans les différentes classes commerciales, lesquels seront et demeurent chargés de remettre le 1° floréal prochain les états réels des quantités
et qualités des cafés, sucres et vins qui sont dans le terri-
toire de la Commune, afin de former celui des marchandises dans ces trois espèces qui seront reconnues surabondantes et qui, aux termes de l’art. 2... devront être vendues et exportées à l'étranger 5 (1). |
Ce recensement fut effectué par la Commission des 24, et les tableaux des marchandises susvisées se trouvent dans les archives du Commerce (2). Mais une lettre, adressée le 16 floréal par « le Commerce en masse au. Comité de Salut public », affirme l'impossibilité de mettre à exécution l'arrêlé du 23 ventôse:
« Le produit, la vente et l’espace de temps supposés par
le Comité de Salut public sont traversés par une impossi-
bilité absolue...
» Le Commerce de Nantes est encore autorisé à exporter, s’il en est besoin, l'excédent des productions industrielles de la République. Mais il n'existe en ce moment, dans la commune de Nantes, aucun objet de fabrique susceptible d'être porté à l'étranger. Depuis l’anéantissement de la manufacture de Cholet, notre main-d'œuvre particulière se réduit à quelques manufactures de toile peinte établies pour les besoins du commerce colonial, et dont les productions analogues, plus abondantes et moins coùteuses à l'étranger, ne pourraient conséquemment y avoir aucun débit. Les traites que le Commerce de Nantes four-
nirait à l'étranger seraient Gonc, par l'entière nullité des
(2) Z18. Ces tableaux font reSsortir l'existence des quantités suivantes : Sucre brut : 2 537.370 livres ; sucre terré : 1.810.921 livres; café : 3.084.131 livres. Barriques de vin (nombre) : 3.056.
fonds pour y faire face, sans aucune valeur entre les mains du Comité de Salut public, car elles ne seraient ni acceptées ni payées... »
Deux négociants de: Nantes, Blanchard et Peyrusset, furent chargés de faire, auprès du Comité de Salut public, les plus pressantes démarches, en vue du retrait de la réquisition. Nous n'avons pas trouvé d’autre trace de leur mission qu’une décision de l’Assemblée des marchands, manufacturiers, etc..., du 29 messidor, qui déclare attendre « leur retour prochain ». Ce qu'il y a de sür, c’est que la municipalité, le 4 floréat, suspendit la réquisition mise sur les 3.056 barriques de vin, considérant ce chiffre comme bien insuffisant « à fournir à la consommation d’une population que les circonstances actuelles portent à plus de 80.000 âmes » : elle en ordonna même expressément la vente pour la consommation des habitants, « celle de la garnison des troupes, dont le mouvement est chaque jour répété, et les besoins des quinze hôpitaux tant civils que militaires... » Elle prorogea la suspension à l'exportation des cafés et sucres jusqu’à l’arrivée des représentants du peuple à Nantes, en en exceptant toutefois « la partie nécessaire à alimenter les marchands détaillants pour la consommation des habitants de cette commune... et pour les communes circonvoisines qui approvisionnent Nantes en denrées de première nécessité » (1).
Augmentation des frets el primes d'assurances. — Nous
nous Contenterons de mentionner que, en raison de la guerre générale, et pour diminuer les risques de contestations et de procès entre les commerçants, le Commerce en masse et la Société populaire arrêtèrent, le 17 thermidor an IT, un règlement détaillé fixant — d’après la nature des risques, c’est-à-dire les lieux de navigation, la date des voyages, etc... — les augmentations des frets et primes d'assurances (1). Pour la rédaction de ce règlement, on
s’inspira de celui qui avait été fait en 1779.
Application des lois de maximum. — Nous n’insisterons pas sur les conséquences désastreuses de cette mesure : elles ne sont pas spéciales à Nantes. Nous nous bornerons à citer une pièce du dossier de cette affaire qui montre, une fois de plus, que les éléments dont on s'était servi pour délerminer les prix maxima élaient le plus souvent sans valeur (2). Il s'agit d’une pétition des Commerçants, marchands et fournisseurs de navires, représentant à la Commission de Commerce et Approvisionnements de la République que les goudrons, mâtures, chanvres, « et généralement toutes les productions du Nord se trouvent taxées à Nantes, d’après la loi du maximum, à des prix qui les ruinent et les mettront hors d'état de continuer leur commerce, si la justice nationale ne vient à leur secours,
en ordonnant une exception sur ces articles ».
(1) Z 13 (imprimé).
(2) Archives Départementales, L 365 ; voir à cette cote : le « Tableau du maximum des denrées et marchandises qui se consomment ordinairement dans le districtde Nantes», diverses décisions du Conseil du district fixant des maxima, et de nombreux renseignements sur le prix des marchandises et le taux des salaires,
« La loi du maximum — ajoute cette pétition — oblige de prendre pour base des prix actuels les prix de 1790, avec le tiers en sus, mais précisément en 1790 il se trouva à Nantes une grande abondance de produits du Nord, et les prix furent moindres que dans les années antérieures. »
On n’est pas étonné de constater qu’en brumaïire an III l'agent national rappelle ses concitoyens à l’observation des lois du maximum, qui ne sont pas scrupuleusement observées dans la commune : « Plusieurs commerçants de cette cité sont dénoncés au Comité de Salut public de la Convention pour s'être rendus coupables de ce délit, et les moyens de répression sont mis en usage ».
On sait que, deux mois plus tard, la Convention, enfin éclairée, abolissait le maximum, et annulait les poursuites
commencées contre les délinquants.