XX
Lettre à M. de Montigny, du 7 septembre llGS.
M. — .l'ai reçu avec bien de la reconnaissance la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 4 de ce mois. L'intérêt que vous paraissez prendre à ma peine me console et soutient mon zèle, et je ne puis assez vous exprimer combien je suis sensible à la confiance que vous avez la bonté de me témoigner. .l'adopte avec autant de plaisir que d'empressement le conseil que vous a dicté votre amitié pour moi ; je serai fort aise de rester dans l'inaction dans les circonstances actuelles. Mais je crois devoir insister pour que les officiers de police puissent du moins agir efficacement, et je ne peux m'empécher de réclamer contre l'inaction dans laquelle ils se tiennent et qui paraît leur être prescrite soit par les réponses qu'ils ont reçues de M. le Contrôleur Général, soit par la conduite qu'a tenue le sieur Legrand de Mel. leray, lieutenant de police, dans l'affaire du nommé Lasaillie, don l'impunité a étendu les abus, soit enfin par les propos que tient journellement M. Le Trosne, avocat du roi, auteur dune brochure sur la liberté de l'exportation et qui est connu pour faire le com-
merce de grains, et lellemenl haï, pour ne pas dire méprisé dans celte ville, que le peuple, en le voyant revenir de Paris au moment de l'augmentation du blé, l'a cité en plein marché pour être le principal auteur de sa misère.
Vous aurez sûrement vu deux lettres que j'ai eu l'honneur d'écrire successivement à M. le Contrôleur Général, les 3 et 4 de ce mois; vous y jugerez de la nécessité d'arrêter promptement les monopolos des marchands et de quelques boulangers aisés qui font nailre la disette au sein de l'abondance en arrhanl les blés soit en route, soit à leur arrivée dans le marché, pour se revendre ensuite ces mêmes blés à un prix beaucoup supérieur à leur première acquisition, afin de soutenir le prix du blé dont ils ont des approvisionnements faits dans la campagne, l'ayant arrhé dans les granges, même sur pied. Ces derniers faits sont constatés par ma lettre du 1"'' do ce mois, en étant moi-même le témoin dans les environs de ma terre, et par la lettre du subdélégué de Romoranlin, dont j'ai fait passer copie, le 3 de ce mois, à M. le Contrôleur Général.
H m'est impossible d'entrer en négociations avec la Compao-nie au nom de laquelle se font les arrhements sur les routes et les enlèvements aux marchés. Je ne la connais que par le cri du peuple, qui m'est unanimement transmis par mes dilïérents subdélégués dans les élections susceptibles de fournir à l'exportation.
Vous me faites l'honneur, M., de me marquer que les auteurs des propos séditieux et insolents auraient dû être arrêtés sur-lechamp. Mais par quelle autorité auraient-ils pu l'être, puisque, d'un côté, je dois rester dans l'inaction, et que, de l'autre, les officiers de police n'osent rien prendre sur eux, d'après les réponses qu'ils ont reçues ? Les monopoleurs profitent de cette faiblesse d'autorité, et le peuple qui s'en trouve la victime croit voir en moi l'auteur de sa misère, parce qu'il fait la comparaison de mon silence avec la fermeté que M. Barentin,mon prédécesseur (1), a montrée dans de pareilles circonstances, sans vouloir entendre que la loi n'est plus la même.
Puisque vous avez la bonté, M., de me demander ce que je désire que me réponde M. le Contrôleur Général, permettez que je vous expose ma façon de penser, que je soumets à vos lumières supérieures. Je connais tout l'avantage de l'exportation ; c'est la
(1) Charles-Amable-Honoré Barentin, chevalier, seigneur d'Hardivilliers La Malmaison et des Belles- Rueries, intendant d'Orléans de 1746 à 1760. '
loi la plus essentielle à maintenir : mais je suis convaincu que, pour la soutenir, il faut commencer par assurer la subsistance du peuple, surtout dans les villes : ce qui ne peut se faire qu'en tenant la main à l'exécution des règlements pour la police des marchés, et je regardé comme très contraire à cette même liberté que de tolérer sans nécessité une Compagnie se rendre (sic) maîtresse d'une denrée de première nécessité pour la maintenir ensuite au prix que lui dicte sa cupidité, d'autant que cette tolérance enhardit les petits marchands et les boulangers, qui, voyant l'inaction des supérieurs, imaginent journellement de nouvelles manœuvres. Or, ce sont ces manœuvres que je regarde comme très instant de faire réprimer. J'ose donc vous demander, puisque vous me donnez, M., la liberté de vous dire mon sentiment : 1° que M. le Contrôleur Général convint (sic) avec M. le Comte de Saint- Florentin de m'écrire [de rester] dans l'inaction. Comme ces deux ministres, dont vous avez copies des lettres, m'ont écrit sur cette matière dans des principes différents dont l'exécution serait contradictoire, je désire : 2" avoir une règle précise et déterminée pour m'y concentrer. Je ne suis point jaloux de l'autorité, pourvu que le bien, d'ailleurs, se fasse, que les abus soient proscrits, que la tranquillité du peuple revienne, avec la certitude de sa subsistance par la police des marchés, n'importe par quelle voie; je serai très satisfait de n'y entrer pour rien, si les officiers de police peuvent y pourvoir. Mais alors il est nécessaire qu'ils reçoivent des lettres plus positives que les premières qui leur prescrivent aussi l'inaction. Il me parait indispensable qu'ils soient autorisés : 1" à renouveler l'ordonnance, qu'ils ont rendue il y a deux ans, portant défense d'arrher les blés sur les chemins, les jours de marché ; 2" à défondre'aux marcliands et aux boulangers d'entrer dans le marché que deux heures après que le marché est ouvert et que la commune soit (s/c) fournie de blé ; 3° qu'ils soient autorisés à arrêter et punir toutes les personnes qui tiendraient des propos séditieux et insolents. Car, encore une fois, ils se croient les mains liées par les lettres de M. le Contrôleur Général, et, si je leur ai donné connaissance de la lettre qui m"a été écrite sur l'affaire du nommé Lasaillie, j'ai cru y être forcé par la nécessité, en leur faisant connaitio q -e c'était à eux d'y pourvoir, tandis que la plupart m'invitaient à y employer l'autorité.
Ainsi, M., si je dois rester tranquille d'après la réponse que je demande a M. le Contrôleur Général aux différentes lettres écrites depuis quinze jours, je désire au moins que les officiers de police
soient spécialement autorisés d'après les circonstances nouvelles (qui serviront de prétexte à la lettre que leur écrira M. le Contrôleur Général) à faire les défenses et renouveler les règlements dont je viens d'avoir l'honneur de vous parler pour la police des marchés, comme aussi à être autorisés à faire arrêter et punir toutes les personnes qui paraîtraient, par leurs discours et leurs propos, capables de nuire àla tranquillité de ces marchés. Car vous me recommandez dans votre lettre de la fermeté, et siuHout dans le principe, et j'ose vous demander qui de nous à Orléans s'est cru jusqu'ici en l'état d'en marquer et de la faire connaître, chacun se persuadant, d'après les réponses que nous avons reçues, devoir rester dans l'inaction. Lorsque les officiers de police n'auront plus les mains liées et sauront qu'ils peuvent agir, alors ils pourront en imposer, rétablir l'ordre dans les marchés, assurer la subsistance du peuple et le tranquilliser sur les manœuvres des monopoleurs, qui viennent enlever les blés à sa vue les jours de marché, avant qu'il soit ouvert et que la commune ait eu le temps de se pourvoir.
Une mission bien précise et une autorité donnée à ces officiers ne peut (sic) être critiquée ni être dangereuse vis-à-vis les Parlements, puisque ces officiers leur sont subordonnés et sont dans leurs mains. Et cette autorité ne peut porter atteinte à la liberté de l'exportation, puisqu'elle sera concentrée et bornée à l'exécution des règlements de pohce et des usages locaux, qui tranquilhseront le peuple et arrêteront les manœuvres. Voilà, M., l'objet de mes réflexions et de mes désirs. Je le répète, je ne suis point jaloux de Tautorité, surtout dans des circonstances aussi critiques. Arrêtez le cri du peuple par quelque voie que vous jugerez à propos, et je serai satisfait. Que la réponse que j'attends de M. le Contrôleur Général soit d'accord avec M. de Saint-Florentin, qui me donnait, il y a deux ans, des ordres contraires, ainsi que vous l'aurez vu par les copies dejettres que j'ai envoyées, et je serai content, parce qu'alors on ne pourra rien m'imputer. J'aurai ma sécurité vis-à-vis du gouvernement ; il ne me restera qu'à résister au cri du peuple ; je lui opposerai un couyage soutenu et une tranquiUité apparente, que les officiers de pohce réahseront, à ce que j'espère, lorsque vous leur aurez donné la faculté d'agir.
Il me reste, M., à vous remercier de la manière obhgeante avec laquelle vous avez eu la bonté de m'écrire sur cette matière. Votre lettre, écrite à titre de confiance, m'est précieuse, et sera pour moi seul. Je vous supplie, dans ces moments critiques, de conti-
iiuer, à ce luéiae tilreel par la même voie, une correspondance que je désire parce qu'elle me flatte et m'honore et qu'elle me met à portée de vous marquer ma déférence et mon zèle. Je vous serai infiniment obligé de me tranquilliser par une prompte réponse. Je suis, etc. . .