‹ Le commerce des grains dans la généralité d'Orléans: d'après la correspondance inédite de l'intendant CypierreChapitre 16 sur 74 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

Réponse particulière de M. de Monligny, du 9 septembre 1768.

C'est avec grand plaisir, M., que j'ai reçu, dans votre dernière lettre, les témoignages d'une confiance et d'une amitié que je m'efforcerai toujours à mériter de votre part. Je désire fort, M., m'expliquer entièrement à cœur ouvert sur cette matière avec vous. Elle contient deux objets absolument distincts et séparés : la liberté de l'exportation, que je crois utile pour trouver un débouché du superflu des denrées du royaume dans les temps de trop grande abondance, mais que je regarde comme peu considérable et comme devant devenir tous les jours moindre à mesure que la population prendra de l'accroissement; l'autre branche, infiniment plus importante et formant à elle seule tout le bien que cette liberté peut procurer en même temps aux cultivateurs et aux consommateurs, c'est la libre communication de secours dans l'intérieur, et cette communication, pour être prompte et utile, doit être entièrement libre et dégagée de toutes sortes d'entraves : c'est ce qui maintiendrait une égalité de prix constante entri! les différentes parties du royaume, et la liberté de l'exportation venant ensuite établirait l'égalité de prix dans le monde entier, sauf les frais des voitures qui sont toujours assez peu de chose, eu égard au prix de la denrée en elle-même. Vous vous plaignez que le monopole tient le plus haut qu'il lui est possible le prix des grains dans la ville d'Orléans; il y a donc quelque entrave qui empêche qu'on n'en amène de Blois, où ils sont à beaucoup meilleur marché, ou qu'on aille en chercher en Auvergne, où une récolte très abondante a encore fait considérablement diminuer le prix. Je crois ces effets naturels infiniment plus puissants que tous les règlements du monde, qu'on trouve toujours moyen d'éluder aisément. C'est sur ces principes qu'est fondée la déclaration du 25 mai 1763, et, bien loin de donner abri au monopole, on l'a toujours regardée comme le moyen le plus certain de l'arrêter. Uy a quelques usages locaux qu'on a cru qu'il était possible de laisser subsister encore pendant quelque temps pour ne pas heurter de front les préjugés populaires : tel est celui

de distinguer les heures de l'approvisionnement du peuple et des achats des marchands. Il peut avoir l'effet de tranquilliser le peuple; mais au fond, je ne le regarde pas comme fort utile. Cependant, puisqu'il est encore observé dans plusieurs villes et qu'une innovation subite dans cette matière pourrait avoir des inconvénients, M. le Contrôleur Général a pensé qu'on devait n'y pas déroger. Je lui propose d'écrire dans cet esprit aux officiers de police. Il est, d'ailleurs, d'autres manœuvres qui seraient criminelles dans toute autre espèce de commerce, et qui ne doivent pas être plus tolérées dans celui du blé ; telle serait celle de supposer un prix à sa denrée qu'elle n'a pas, de livrer à fausse mesure ; enfin toute fraude doit être exactement réprimée. C'est un crime d'État d'animer les esprits du peuple à la révolte contre l'autorité, et tous les propos séditieux, tous les actes qui tendraient à ce but doivent être promptement réprimés et sévèrement punis : c'est en cela proprement que consiste la police des marchés. Les boulangers, dont l'intérêt est d'écarter toute espèce de concurronce du commerce de blé qu'ils veulent faire seuls, ne manquent guère d'animer le peuple [qui] saisit avec avidité ces accusations souvent trop légères. La peur s'empare de tous les esprits. D'un autre coté, les laboureurs, persuadés qu'on veut acheter leur denrée à quelque prix que ce soit, croient devoir la garder dans l'espérance de la mieux vendre. Les négociants honnêtes une fois écartés, ceux qui ont semé ces bruits restent seuls en possession de ce commerce, et ce sont les vrais monopoleurs quon ne pourrait arrêter que par l'importation des blés étrangers ou des provinces voisines, mais qu'on laisse tranquilles parce qu'on craint avec raison les propos du peuple qui ne percent que trop aisément dans ce qu'on appelle la bonne compagnie. Voilà, M., les véritables causes du renchérissement des grains et des différences incompréhensibles qu'on remarque d'un endroit à l'autre dans le royaume. Il faut espérer que des temps plus heureux pourront amener cette circulation générale, qu'alors tous les pays seront également approvisionnés. En attendant, vous désirez que M. le Contrôleur Général prescrive aux officiers de police de tenir la main à l'exécution des règlements. Croyez-vous, M., qu'il soit possible que la liberté subsiste avec les différents règlements qui ont été abrogés par la déclaration de 1763? 11 me paraît qu'on ne peut faire autre chose que de les (1) autoriser à tenir

(1) Il s'agit évidemment des officiers de police.

la main à ce que les premières heures du marché soient seulement destinées pour le peuple et le surplus du temps pour les boulangers et les marchands, et à ce qu'il ne se passe rien de contraire à la tranquillité et au bon ordre. Je vous ferai passer la copie de sa lettre (I). Il serait bien à désirer que vous sussiez plus positivement les noms de ceux que vous soupçonnez d'aller accaparer le blé dans les granges et quelles peuvent être leurs vues. Il n'est pas possible qu'ils aient dessein de le porter ailleurs. C'est donc pour le garder pour des temps où ils croient que les besoins seront encore plus pressants, et ces moments n'arriveront vraisemblablement pas puisque la récolte est passablement bonne. Ce moment-ci ne peut pas durer ; il est la suite de l'épuisement des vieux blés et de ce que les laboureurs ne peuvent pas encore en porter de nouveau à cause du battage et des semences. Il y a de la diminution déjà sensible dans plusieurs provinces ; cela ne peut pas manquer de s'étendre de proche en proche, et si, dans de pareilles matières, il est dangereux de se livrer aux spéculations purement théoriques, il y a aussi de l'inconvénient à ne juger^que d'après des faits rapportés par des gens du peuple et qui sont pour le plus souvent destitués de vraisemblance. Je suis on ne peut plus surpris de ce que vous me mandez de M. Le Trosne; je le connais plus par ses ouvrages que personnellement ; mais c'est sûrement un homme de beaucoup d'esprit et de mérite ; les cris de quelques femmes du bas peuple ne me feraient pas changer d'avis à son égard, et les faits avancés contre un homme de son mérite doivent, avant d'être crus, avoir des garants plus imposants que des clameurs populaires, fondées sur ce qu'il soutient par écrit et de vive voix la nécessité de la liberté du commerce des grains, preuve assurée qu'il ne veut pas faire le monopole. Je puis vous assurer que des personnes bien plus élevées en dignités et respectables par la pureté de leur conduite ont essuyé de la part des mêmes gens du peuple ces mêmes infâmes soupçons qui ne serviront jamais qu'à tenir ce pays-ci dans la barbarie où il est depuis longtemps sur cet objet important. Je suis, etc.

[XXII] Lettre à M. de Montigny, dit 9 septembre 1768. M. — Je réponds sur-le-champ à la lettre particulière dont

Cl) La lettre du Contrôleur Général.

vous m'avez honoré le 8 de ce mois. Rien ne sera plus aisé à prouver que la manœuvre des boulano-ers que j'ai annoncée par ma lettre du 4, dont l'objet est d'augmenter fictivement le prix du blé pour obtenir une taxe plus avantageuse. Mais à quoi servira cette preuve et quelle en sera la peine? Seront-ce les officiers de police qui la prononceront, lorsque les lettres de M. le Contrôleur Général les invitent à l'inaction? D'ailleurs, comme vous l'observez très bien, M., rien ne serait plus dangereux que de prendre des informations dans le moment et d'avoir l'air occupé de perquisitions. Jusqu'à présent, mes craintes n'ont été que pour vous et pour M. le Contrôleur Général, comme à mes supérieurs immédiats auxquels je dois compte ; mais ici j'ai l'air de la plus grande sécurité ; je ne donne aucun ordre; je n'ai pas même l'apparence de m'en beaucoup occuper; ma confiance paraît réelle et soutenue, et j'ai, Dieu merci ! un courage à l'épreuve des événements, parce que mon cœur ne me reproche rien, après vous avoir successivement [décrit] le mal et ses progrès. Ainsi, M., ma conduite est et sera telle que vous le désirez. .le n'entre dans aucun détail ni aucun propos sur cette matière avec personne ; je n'en parle qu'avec le maire de ville (1), qui tient la police en l'absence du lieutenant de police et qui est un homme sage dont je me contente d'exciter le zèle de vive voix et tète à tète, de sorte que ma circonspection est égale à mon air de tranquillité et d'assurance. Je reviens de ma terre les jours de marché, et je traverse la place sans escorte ni appareil, comme autrefois dans les moments les plus tranquilles; et l'on sait que mes voyages à Orléans ont pour objet la distribution des secours que le Roi a accordés aux malheureux qui ont éprouvé par la grêle des pertes dans leurs récoltes et que j'ai remise aux jours de marché, parce que, les habitants de la campagne y venant pour leurs affaires, je saisis ce moment pour leur épargner un second voyage.

Ainsi, relativement à ma conduite et à mon air d'assurance, je vous prie d'être bien tranquille ; mais tout cela, dans l'état actuel, est bien insuffisant. Il faut une autorité aux officiers de police pour agir ; permettez-moi d'e me référer à cet égard à la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire à ce sujet le 7 et à laquelle je vous supplie de me répondre.

11 n'y avait que 40 sacs de blé mercredi au marché. J'aurai l'honneur de vous rendre compte de ce qui se passera demain, celui-ci

(i ) Massuau, élu maire en mars 1768,

étant le plus important et sur lequel le peuple compte pour sa subsistance. Je suis, etc.

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