XXV
Lettre à M. de Montigny, du H septembre 1168,
M. — Les réponses dont vous m'honorez excitent de plus en plus mon zèle et ma reconnaissance, et je réponds avec une confiance qui me flatte d'autant plus qu'elle parait vous plaire. Je vous prie de me permettre encore quelques observations sur la position où nous sommes à Orléans. Quoique les boulangers de cette ville n'aient pas, d'après un ancien usage, la concurrence des étrangers à craindre, cependant, quant à présent, ils le prouvent par l'effet d'une ordonnance des officiers de police, lesquels, pour forcer les boulangers à faire du pain, ont permis aux boulangers des environs d'en apporter au marché, et cette légère précaution nous a sauvés de l'extrême disette depuis quinze jours. Mais les gros boulangers de la ville ne sont pas jaloux de cette concurrence ; dans ce moment, ils sont garnis de blé ; ils sont peu empressés de faire du pain, parce que, voyant les achats de cette Compagnie que j'ai eu l'honneur de vous annoncer et sûrs de la disette qui en résulte, ils espèrent et se proposent de faire successivement augmenter le prix du pain à chaque marché. Leur système réussit, et ce que j'ai prévu arrive : le pain a augmenté encore hier rapidement ; j'ai l'honneur de vous en adresser ci-joint la taxe avec un relevé du prix du blé au marché.
L'augmentation, M., a d'autres causes que l'épuisement des blés vieux; je le répète, ce sont les manœuvres de cette Compagnie qui s'en est rendue maître {sic) dans les greniers, qui les arrhe sur les chemins et les achète dans les marchés avant que la commune se soit pourvue. Je n'ai pas fait et n'ai pas eu besoin de faire
des perquisitions pour m'assurer de la vérité de ces faits ; ils sont notoires à Orléans, et, chaque jour, on en découvre de nouvelles preuves. Aussi le peuple coramence-t-il à suivre les voitures que l'on conduit chez les commissionnaires de ces intéressés, et oblige les voiluriers de force à rétrograder et à décharger leurs blés au marché. On peut aisément prévoir par ce seul trait a quel excès le peuple se portera lorsqu'il verra à chaque marché une augmentation sur le pain, puisqu'il est déjà assez échauffé pour user de violence envers des voituriers étrangers chargés pour le compte de ces intéressés. Ces intéressés, dont on n'ignore que les noms, ne cachent pas même leurs marchés ; j'eus encore occasion de voir hier trois lettres de voiture expédiées à des voituriers par eau par des nommés Maupassant, de Saumur, contenant 105 sacs de blé adressés au s"" Beaufils, négociant à Orléans, pour le compte et aux risques des intéressés. Les jours de marché, la place est garnie de leurs commissionnaires : on ne voit qu'eux sur les chemins, allant jusqu'à 7 à 8 heues en avant, pour empêcher le blé d'être porté au marché en s'en rendant les maîtres, en sorte qu'il est à présumer que les laboureurs, voyant que l'on vient au-devant d'eux et qu'ils peuvent s'épargner une journée de voiture, vendent leur blé à la rencontre de ces commissionnaires et finiront par ne plus en apporter au marché.
Voilà, M., les entraves dont vous me faites l'honneur de me parler et que vous désirez de connaître. Le blé qui arrive de Blois à sa destination se trouve également enlevé par le concert de ces intéressés. Les négociants honnêtes ne peuvent pas même spéculer sur cette denrée pour contenter le peuple et assurer sa subsistance ; car, ces intéressés s'étant rendus maîtres de tous les blés du département, dès qu'il en arrive au port, ils feront baisser les prix pour le moment afin de dégoûter les spéculateurs, et, ceux-ci une fois dégoûtés, le prix remontera suivant la cupidité des associés. Tous les faits que je cite dans ma lettre ci-jointe à M. le Contrôleur Général, que je préfère de vous adresser directement pour éviter le délai des renvois, tous ces faits, dis-je, sont notoires, pubhcs ou constatés.
Je suis fort aise que mes observations vous aient porté à proposer, comme vous me faites l'honneur de me le marquer, à M. le Contrôleur Général une lettre à signer pour les officiers municipaux, qui les autorise à agir pour le bon ordre et la pohce dans les marchés, ainsi que j'ai pris la hberté de vous le demander par mes précédentes lettres, et notamment par celle du 7 de ce mois.
Je continuerai, M. . . , à vous faire part de ce qui se passera et de ce qui viendra à ma connaissance. Car, ayant l'air de l'assurance, faisant bonne contenance, craignant ou d'alarmer ou de me compromettre dans les moindres perquisitions, vous jugerez que je ne peux vous rendre compte que de faits connus dans le public ou constatés par les officiers de police; et cette conduite est conforme aux vœux et [à] ce qui m'est prescrit par M. le Contrôleur Général. J'ai toujours été dans les mêmes principes que ceux que vous avez la bonté de me rappeler : rien de plus utile que la liberté de l'exportation, rien de plus sage que la libre communication des secours dans l'intérieur; mais je reste convaincu par l'expérience que c'est nuire à cette libre communication dans l'intérieur que de ne pas arrêter l'avidité des intéressés ou des monopoleurs, qui se rendent maîtres des blés d'une province, vont sur les chemins les jours de marché acheter ceux qui ont pu échapper à leurs recherches et qui ont pour destination la subsistance des habitants des villes, qui, occupés des travaux de leur profession, comptent sur l'approvisionnement du marché. Le peuple s'échauffera à mesure qu'il verra le prix du pain augmenter, lorsque les marchés seront dégarnis; en sorte que je ne peux pas répondre des événements. Ces réflexions ne sont que pour vous, M., et pour M. le Contrôleur Général; je les soumets à vos lumières supérieures ; ne regardez ma lettre que comme un récit de ce qui se passe et une preuve de la confiance que vos bontés m'inspirent ; ma conduite ne se démentira pas, et mes craintes ne seront que pour vous. Je vous supplie de vouloir bien continuer à me faire part de vos avis, de vos conseils et des précautions que l'expérience et la fatalité des circonstances pourraient vous [faire] paraître convenables, ainsi qu'à M. le Contrôleur Général. Vous ne pourrez jamais me donner une marque de vos bontés et de votre amitié à laquelle je sois plus sensible. Je suis, etc.. .