ORLÉANS
Lettre de M. de Cypierre à M. de Monligny, intendant des finances, du 20 juillet il 68.
M. — D'après les intentions de M. le Contrôleur Général dont vous avez eu la bonté de me faire part, je fais ce qui dépend de moi pour soutenir la liberté du commerce des grains dont je sens tout l'avantage, et prévenir toute sensation dans les marchés : je suis même assez bien secondé par les officiers de police d'Orléans. Mais, pour parvenir à l'exécution de mon plan, il est bien essentiel d'empêcher les manœuvres dans les marchés, et je vais vous déférer un fait qui vient de se passer sous mes yeux.
11 y a à Orléans deux marchés par semaine, un le mercredi, et l'autre le samedi; ce dernier est le plus considérable. Depuis quelques mois, ces marchés sont peu garnis, parce que les boulangers et marchands vont jusques à deux lieues et plus au devant des voituriers qui amènent du blé du Berry, qui est actuellement la seule province qui nous en fournisse, la Beauce étant complètement épuisée. Les officiers de police ont envoyé des commissaires : ce qui a diminué l'abus pour quelques marchés.
Ce matin, à neuf heures, il n'y avait pas encore de bié sur la place. Entre neuf et dix heures, il en est arrivé quelques voitures et, entr'autres, deux de beau blé du Berry, qui seules formaient un tas. 11 est bon d'observer que le marché n'ouvre à Orléans qu'à midi pour la vente de ce que l'on nomme commerce, à deux heures pour les boulangers et à quatre heures pour les marchands. A dix heures et demie, mon secrétaire, passant sur la place du marché, a aperçu beaucoup attroupés (sic), qui se plaignaient amèrement de ce qu'on enlevait déjà le tas de blé dont il s'agit, d'autant que la vente ne devait naturellement s'en faire qu'à deux heures ou même quatre heures après midi. Mon secrétaire les a calmés par de bonnes raisons, et, ayant demandé pour qui on enlevait ce blé, il a appris que c'était le nommé LasaiUie, marchand de blé, qui le faisait conduire dans ses greniers. Ses informations ont sans doute donné de l'inquiétude au marchand; car, le moment d'après, il a renvoyé le blé sur la place, ce qui a achevé de tranquiUiser le peuple.
Cependant, comme la contravention est réelle et qu'il est essentiel de faire quelque exemple capable de tranquilliser les esprits, déjà inquiets par l'augmentation rapide du prix du pain, sans cependant nuire à la liberté du commerce des grains, j'ai envoyé mon secrétaire faire part aux officiers de pohce de ce qu'il venait de voir et les prier de faire constater le fait, afin d'infliger ensuite au nommé Lasaillie la punition qu'il mérite pour être contrevenu aussi grossièrement aux dispositions des règlements pour la munition des marchés et assurer la subsistance des peuples. Les officiers de police ont promis d'envoyer sur le champ un commissaire, qui n'aura pas manqué de témoins. J'ai de mon côté fait venir Lasaillie, qui ne m'a donné que de fort mauvaises excuses, et j'aurais fait un exemple utile en le faisant conduire en prison, seulement pour vingt-quatre heures ; mais j'ai cru devoir m'en tenir au jugement à prononcer par les officiers de police, sauf à vous en référer, M., en vous suppliant de me faire savoir si M. le Contrôleur Général aurait approuvé que j'eusse fait emprisonner le contrevenant et quelles seraient ses intentions en cas de récidive. Gomme le jugement des officiers de police ne prononcera qu'une amende, je persiste à proposer. M., qu'il serait à désirer que M. le Contrôleur Général m'autorisât promplement à faire arrêter ce marchand pour le punir par quelques jours de prison, afin d'en imposer par cet exemple de sévérité.
Je suis, etc. . .
Autre au même, du 21 juillet il68.
M. — Je suis effrayé des différentes lettres que je reçois de tous côtés pour m'annoncer la misère qu'occasionne dans la généralité d'Orléans la cherté du pain, dont cependant le prix est encore inférieur à celui de plusieurs autres provinces du royaume ; mais, cette cherté mettant le peuple dans le cas de ne songer qu'à se procurer du pain, il en résulte un déficit des autres consommations, conséquemment un engourdissement général dans toutes Ifcs branches de commerce et dans les manufactures ; ce qui fait refluer la misère sur les différentes classes de citoyens.
Je crois devoir, M., avoir l'honneur de vous envoyer entr'aulres des copies de deux lettres de mes subdélégués à Dourdan et à Pilhiviers, qui sont les villes qui ont fourni le plus à l'exportation et dont la majeure partie des habitants se trouve aujourd'hui dans l'impossibililé de se procurer du pain. Je vous supplie, M., de vouloir bien faire part à M. le Contrôleur Général du tableau que je présente en deux lettres et me faire savoir ses intentions. J'espère cependant que les approches de la moisson occasionneront une diminution sur le prix des blés semences et calmeront les esprits.
Je suis, etc. ..