III
Lettre du subdélégué de Pithiviers, du 30 juin i768.
M. — Je ne dois pas vous laisser ignorer que la cherté du pain cause ici une grande misère dans la ville et dans les campagnes. Nombre d'habitants qui n'ont jamais mendié leur pain et que l'honneur empêche de chercher leur vie souffrent considérablement de la faim ; tels laborieux qu'ils soient, ils ne peuvent pas gagner de quoi nourrir leurs femmes et leur grand nombre d'enfants. Le manque de récolte en grains et en vin leur a enlevé toute ressource, et ceux qui n'ont uniquement que leurs bras ne trouvent aucun crédit pour emprunter du pain. Je suis instruit qu'il en est beaucoup qui ne vivent que de son détrempé daias du lait et de l'eau. Je sais même des laboureurs de cinq chevaux hors d'état d'acheter de l'avoine pour les nourrir d'ici à la moisson, et qui les
font paître comme les bestiaux ; ils se retranchent même sur le pain pour attendre jusqu'à la moisson.
Pour surcroît de malheur, les levées considérables de blés que font les marchands de grains dans les marchés ont causé une grande augmentation du prix du pain depuis quinze jours et en faisaient appréhender une nouvelle. 11 en est arrivé des émeutes à Pithiviers (1) et à Malesherbes (2), aux deux derniers marchés ; le peuple s'était attroupé pour empêcher le grain de sortir de la ville. Sur l'avis que j'en ai eu lundi dernier, je me suis rendu sur le lieu, où je suis venu à bout de tout pacifier avec les officiers de pohce. Les principaux auteurs sont venus chez moi le soir ; je leur ai fait tellement sentir les conséquences de leur conduite que je ne pense pas qu'ils récidivent. Je me suis rendu hier à Malesherbes, et j'ai vu avec satisfaction que le prix du blé avait diminué de 20 à 30 s. environ par sac. J'apprends aussi qu'il est diminué de même à Étampes (3) et à Mennecy (4), près Corbeil ; il a lâché à peu près de même aujourd'hui, jour de foire, en cette ville ; ce qui donne l'espérance d'une plus grande diminution.
Cependant, M., nonobstant les approches de la moisson et qu'il y ait encore du blé dans la province amplement pour sa subsislance, il est à craindre que le prix n'augmente encore si les levées continuent; mais, quand il diminuerait encore, les pauvres ne peuvent y atteindre, et ils ont encore près d'un mois à souffrir en attendant la moisson. Je crois que, dans de telles circonstances, il serait bien avantageux d'obtenir de la bonté du Roi une certaine quantité de riz pour la subsistance des pauvres ; j'en ferais la distribution dans les paroisses qui en ont le plus besoin, du nombre desquelles sont celles d'Ascoux, Bondaroy, La Neuville, Boigneville, Orveau, Courcelles (5), dont on m'a cité des exemples affligeants.
(1) Pithiviers, département du Loiret, chef-Ueu d'arrondissement.
(2) Malesherbes. département du Loiret, arrondissement de Pithiviers, chef-lieu de canton.
(3) Étampes, département de Seine-et-Oise, chef-lieu d'arrondissement (autrefois généralité de Paris).
(4) Menecy, département de Seine-et-Oise^ arrondissement et canton de Corbeil (autrefois généralité de Paris).
(5) Ascoux, département du Loiret, arrondissement et canton de Pithiviers. — Bondaroy, département du Loiret, arrondissement et canton de Pithiviers. — La Neuville, département du Loiret, arrondissement de Pithiviers, canton de Puiseaux. — Boigneville, département de Seine-et-Oise,
Les laboureurs aisés, d'autre part, sont épuisés par les charités qu'ils sont obligés de faire aux mendiants ; mais ils ne soulagent pas les pauvres honteux, qui ne veulent pas paraître et qui ne demandent pas. Je vois encore un avenir fâcheux dans les dommages que la grêle vient de faire depuis un mois. L'on compte déjà douze paroisses dans ce département qui en ont été affligées, les 18 et 27 de ce mois.
Tous ces motifs sont plus que suffisants. M., pour vous porter à procurer des secours aux pauvres qui en ont actuellement besoin et à solliciter au Conseil une diminution proportionnée sur les impositions pour le prochain département.
Je suis avec respect, etc.