‹ Le commerce des grains dans la généralité d'Orléans: d'après la correspondance inédite de l'intendant CypierreChapitre 21 sur 74 · XXVII · texte numérisé non relu

XXVII

Lettre à M. le Contrôleur Général, du il septembre 17 08.

M. — J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 7, en réponse à mes précédentes concernant mes craintes sur les subsistances de la ville d'Orléans, et je ne puis trop vous remercier des marques particulières de bonté que vous voulez bien m'y témoigner ; mais je crois devoir continuer à vous exposer la situation critique de la généralité d'Orléans et des habitants de cette ville, tant que les circonstances qui l'ont fait naitre seront les mêmes, et je vous supplie d'être persuadé que, lorsque j'ai commencé à vous déférer les monopoles qui se commettaient à l'abri de la loi qui permet le commerce des grains, ce n'a été qu'après m'ètre bien assuré de l'exactitude des faits que je prenais la liberté de vous exposer. En effet, ces faits se réduisent à deux principaux, savoir : les arrhements faits dans les campagnes, sur la route et dans les marchés même avant leur ouverture, pour le compte d'une Compagnie particulière ; en second lieu, les manœuvres pratiquées par les boulangers riches et faisant commerce des grains pour forcer les officiers de police à augmenter le prix de la taxe du pain.

Je ne puis douter du premier fait, puisque, outre les avis que m'en ont donnés mes différents subdélégués, j'en ai été moi-même

le témoin, les commissionnaires ayant parcouru toutes les paroisses des environs de ma terre sous mes yeux. Je sais les noms de la plupart des commissionnaires, et la Compagnie pour laquelle ils travaillent est connue sous le nom des intéressés. J'ai encore eu hier occasion de voir trois lettres de voitures expédiées à un voiturier par eau par Preux, Maupassant frère et Maupassant de la Croix, de Saumur, pour trois bateaux contenant lOo sacs de blé nouveau adressés à M. Beaufils, négociant à Orléans, pour le compte et aux insques des intéressés. Les arrhements sur les routes et dans les marchés sont journellement constatés parles officiers de police qui, toutes les fois qu'ils ont envoyé des commissaires hors la ville, ont trouvé des délinquants. Mais ces officiers, arrêtés d'un côté par vos lettres, M., et, d'un autre, par les piincipes singuliers de quelques-uns d'entr'eux que j'ai déjà eu l'honneur de vous citer, tels que M. Legrand de Melleray, lieutenant-général de pohce, et M. Le Trosne, avocat du Roi, n'ont prononcé que de légères amendes qui n'ont pas même été payées. C'est précisément cette impunité qui a fait augmenter le mal sensiblement, au point que je n'y vois pas d'autre remède que la plus grande fermeté des officiers de police, soit pour rendre une ordonnance qui renouvelle les anciens règlements concernant la police des marchés, soit pour tenir la main à l'exécution de cette ordonnance afin d'assurer la subsistance du peuple.

J'ai déjà eu l'honneur de vous marquer. M., que, le mercredi 24 août, il n'y avait pas un seul sac de blé exposé au marché d'Orléans, qui contient 00,000 habitants ; mercredi dernier, 7 de ce mois, il n'y en avait à l'ouverture du marché que 40 sacs formant environ 8 setiers de Paris. Tous les vignerons et journahers des paroisses voisines qui étaient venus s'approvisionner furent obligés de s'en retourner sans grain, et les petits boulangers ont refusé de cuire, faute de matière, et prétendant d'ailleurs que la taxe de 2 s. 6 d. la livre était trop faible. Cependant, la veille, c'est-à-dire le 6 septembre, j"ai vu moi-même plusieurs charrettes chargées de blé sortir de la ville par la porte de Paris. Ce ne sont point là, M., des allégations vagues; ce sont des faits malheureusement trop notoires. J'ai continué d'engager sans affectation mes différents fermiers de mes paroisses à porter du blé au marché d'Orléans, précautions que vous avez approuvées. J'étais déjà prévenu de l'impossibilité où plusieurs se trouvaient de déférer à mes désirs, faute de blé vieux. Les maire et échevins faisant partie du siège de police ont, de leur côté, cherché secrète-

ment à faire faire des achats de blé pour le faire vendre au public et faire tomber l'effet du monopole; mais les mouvements qu'ils se sont donnés à cette occasion ont été inutiles et superflus et leur ont fait connaître que les greniers étaient absolument vides par la quantité prodigieuse de blé qui a été enlevée depuis environ deux mois, et le peu qu'ils en ont trouvé leur a été vendu au prix du dernier marché, c'est-à-dire à 7 1. S s. la mine pesant 50 livres et, conséquemment, sur le pied de 34 1. 16 s. le setier de Paris. Hier samedi, malgré toutes les précautions prises, il y avait peu de blé au marché, et le prix a été porté à 7 1. 12 s. la mine, ce qui fait 36 1. 9 s. 6 d. le setier de Paris ; en conséquence^ la taxe du pain a été augmentée de 3 d. par livre, de sorte que le pain bis coûte actuellement à Orléans 2 s. 10 d. la livre, le pain blanc ordinaire 4 s., et le beau pain blanc ordinaire 5 s. Vous pouvez présumer la sensation (1) qu'a faite hier cette nouvelle augmentation dans l'esprit du peuple, qui, au moment même des récoltes, se voit sans pain, sans vin et sans ouvrage ; car la cherté excessive de ces deux denrées de première nécessité a fait cesser tous les différents genres d'industrie ; conséquemment, les chefs de manufactures ne travaillent plus ; les ouvriers de toute espèce manquent donc de pain, et il est constant que le commerce est dans un engourdissement total à Orléans ; ce qui présente un tableau effrayant pour l'hiver prochain, et le peuple dans l'inaction, faute d'ouvrage, est encore bien plus aisé à s'échauffer, surtout lorsqu'il est pressé parle besoin.

Au surplus, M., j'ai eu l'honneur de vous exposer jusqu'à ce moment les motifs de mes inquiétudes qui ne se réalisent que trop. Je me bornerai toujours, d'après vos lettres, à vous rendre compte des événements, de la suite de notre position, et mes craintes ne sont que pour vous et M. de Montigny. .Je ne fais aucune confidence, ie ne donne aucun ordre ; je sens que toute perquisition, que le seul air de la crainte serait dangereux et pourrait alarmer autant que l'augmentation rapide du prix du pain et que j'avais prévue ; je ferai toujours bonne contenance ; mon courage est à l'épreuve, malgré le cri du peuple et la fermentation des esprits.

Je suis, etc. ..

(1) Le manuscrit porte : * Vous pouvez présumer que la sensation... » Mais la phrase ainsi faite serait boiteuse.

Jd —

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