XXXI
Lettre écrite à M. VÉvêque d'Orléans, de Romorantin, le 15 septembre 1768.
Les personnes les plus considérables de ce pays-ci, ainsi qu'une grande partie d'habitants qui ne sont pas moins respectables que ce premier (1), sont infiniment touchés, Ms"", de voir l'état du pauvre peuple, qui crie de toutes ses forces pour avoir du pain et qui ne peut que très-difficilement y parvenir à cause des enlèvements de blés qu'on fait depuis plus d'un mois. Us mont tous prié d'implorer vos bontés paternelles auprès des personnes en place
(1) Textuel ; il^faut probablement lire que « ces premiers. »
qui peuvent entrer dans cette affaire et y remédier. Enfin, M^^ le grain et le pain enchérissent tous les jours ; le peuple crie à tue-téte et est près de faire une émeute ; les boulangers ne sont point les maîtres de leurs fournées et n'y peuvent fournir, puisque le grain est tout vendu avant qu'il soit battu, et, dans ces contréesci, il a été vendu même avant que d'être moissonné. Ces manœuvres aftligent tout le monde et vont mettre la famine dans tout ce canton, ainsi que dans votre ville épiscopale d'Orléans, si votre charitable crédit n'y met un heureux obstacle. Vous ferez là une grande œuvre de miséricorde et qui sauvera tout ce pays-ci.
[XXXIl]
Réponse de M. de Cypierre à M. VÉvêque d'Orléans, du 23 septembre 1768.
M. — La lettre que vous avez reçue de Romorantin et dont vous avez eu la bonté de m'envoyer copie après en avoir conféré avec M. le Contrôleur Général, est une nouvelle preuve de tout ce que j'ai écrit et répété à ce ministre sur la position de notre province. Je me crois obligé, dans la place qui m'est confiée, de rendre compte de tout ce qui, dans mon département, intéresse l'ordre, la tranquillité et la subsistance des peuples ; j'ai annoncé à M. le Contrôleur Général le cri du peuple, ses murmures, ses besoins et notre disette au sein de labondance ; je lui ai prédit depuis un mois une augmentation sur le prix du pain, et le pain a renchéri. Est-ce là, Ms"", avoir la tète échauffée, quand j'ai remph mon devoir en citant des faits? Vous avez été témoin de ma tranquillité ; l'assurance que j'ai montrée à Orléans et que je soutiens en a imposé au peuple et le rassure, parce qu'il a confiance en moi ; je n'ai fait ni recherche ni perquisition, pour ne point jeter l'alarme ; lorsqu'on me parlait de la cherté du pain (et c'est le refrain de chaque jour), je cherche à rassurer en représentant toujours avec sang-froid que la cherté n'est que momentanée, qu'elle ne provient que du laboureur qui, occupé de la culture des terres et de les ensemencer, n'a pas encore eu le temps de battre ni de porter ses grains au marché. Mes craintes sur les véritables causes de notre disette n'ont été que pour M. le Contrôleur Général ; c'est à lui seul que je les défère, parce que je lui dois compte de tout ce qui se passe dans mon département. Si j'étais sans caractère dans
cétle province, je lui aurais, comme simple patriote, déféré le cri du peuple et les murmures, parce que je sais qu'il est ami de l'ordre et qu'il a le cœur sensible ; comme intendant, il était de mon devoir de ne rien lui laisser ignorer, et je continuerai avec le même zèle, parce que je connais ses intentions et la supériorité de ses vues pour maintenir l'ordre public et ménager des ressources aux sujets du Roi. Ce ministre est pour nous comme un confesseur, à qui nous devons tout dire parce qu'il a notre confiance et qu'il peut remédier à tout. Au reste, tous les détails que je lui ai fait passer sont les mêmes que ceux que l'on vous a adressés de Romorantin ; il aurait dû être bien mécontent de les apprendre par des tiers, lorsque je suis chargé par état de l'en instruire.
L'augmentation du prix du pain subsiste à Orléans ; le pain bis
vaut (1), et voici, Ms"", les précautions qu'on a prises, non pour le
faire diminuer, car nous éloignerions les marchands et nous augmenterions notre disette, mais pour empêcher qu'il n'augmente ; vous jugerez du mérite et de la sagesse de ces précautions.
J'ai commencé par sacrifier mes intérêts personnels ; j'ai obligé sans affectation tous mes fermiers de ma terre qui avaient du blé vieux à le porter successivement à Orléans les jours de marché, avec ordre de ne le vendre qu'au peuple et pendant les heures du marché. .l'ai engagé les maire et échevins à faire usage des revenus de la ville pour faire venir du blé de l'Auvergne ; il nous en est arrivé deux bateaux, et qui garniront successivement le marché pendant quelque temps; et nous aurons l'attention de soutenir, à peu de chose près, le prix actuel, pour ne pas éloigner les marchands, qui spéculeraient ailleurs, où il est peut-être encore plus cher, comme Étampes, mais pour empêcher que le prix n'augmente, pour arrêter le cri du peuple et arrêter la cupidité des monopoleurs qui, achetant le blé avant l'ouverture du marché, y mettaient le feu, se rendaient maîtres du prix et faisaient hausser la taxe du pain. Personne n'a été instruit de ces précautions ; on croit que mes fermiers ont été naturellement, et suivant l'usage ordinaire, porter leurs blés au marché, parce qu'on ignore que je leur ai fait raison du déchet qu'ils ont éprouvé en vendant. Chacun croit que l'arrivée des deux bateaux de blé à Orléans pour le compte des officiers municipaux est le fruit de la spéculation de quelque marchand qui n'aura travaillé que pour son intérêt. Remarquez, je vous prie, que, dans ces précautions, il n'y a eu ni ordre de ma part, ni perquisition, ni le plus léger prétexte donné
(1) Le texte porte ici une ligne et demie de points.
à la crainte. Groyez-vous, Us^, que c'est avoir la tète échauffée que de sauver ainsi le peuple et l'empêcher de se porter à des extrêmes dangereux, que d'user de moyens aussi doux, aussi secrets à la populace qui n'a même pas su qu'on s'occupait d'elle, pour arrêter l'augmentation du prix du pain et assurer la subsistance jusqu'à ce que le ministre, par ses vues supérieures et instruit de l'état général des subsistances, ait le temps de pourvoir à nos représentations et de tranquilliser le département? Tout notre espoir aujourd'hui est. non de faire baisser le prix du blé, mais d'empêcher, s'il est possible, qu'il n'augmente jusqu'à ce que M. le Contrôleur Général ait pu y pourvoir.
Un intendant, administrateur de sa province, en doit être le premier patron et l'ange tutélaire; mon cœur me répète chaque jour ma leçon et me retrace mes devoirs. Rendre compte aux ministres, leur déférer l'état de la situation du département chaque fois que les circonstances l'exigent, leur confier ses peines et ses craintes lorsqu'elles ont pour but la tranquillité et le bonheur des peuples, obéir et exécuter leurs ordres, voilà ma mission vis-à-vis d'eux. Mais j'ai encore d'autres engagements à remplir tout à la fois visà-vis le peuple : lui inspirer de la confiance, premier ressort de l'administration ; n'employer l'autorité que pour lui faire connaître, à ce peuple, que c'est toujours pour son avantage, lui ménager des ressources et lui faire aimer le gouvernement. Voilà ma profession de foi, Ms»", et quel est, je crois, l'objet de ma mission. Si je n'avais pas dans ce moment-ci le suffrage de M. le Contrôleur Général, je suis sûr qu'un jour il me rendra la justice que j'attends de lui avec confiance. Que serait-il d'ailleurs résulté, en supposant que j'aie pu l'alarmer mal à propos (et je voudrais que ce fait fût vrai)? Mes craintes n'ont été que pour lui; il est à portée d'en apprécier aisément le mérite et le fondement ; je suis persuadé qu'il viendra à notre secours, et je serai justifié. Car notre situation est toujours critique ; on vous la peint exactement par la lettre de Romorantin que vous m'avez communiquée. Le pain est plus cher que le journaher, l'artisan et le peuple ne peuvent le payer ; vous avez été témoin, à votre passage, des plaintes et des discours que les gens les plus sages tenaient à cette occasion. Que l'on consulte le prix des marchés de Chartres, de Rambouillet, de Dourdan, et des autres villes de mon département, on verra l'augmentation du prix du pain que j'avais prédite à M. le Contrôleur Général d'après les manœuvres des monopoleurs qui, après avoir acheté et -fait passer tous les blés vieux, ont acheté les nouveaux
dans les granges et même sur pied. Tous les subdélégués dénoncent les mêmes abus, la lettre de Romorantin vous le dit positivement ; il a donc été de mon devoir d'en instruire le ministre. Mais, pour n'avoir pas l'air d'une crainte puérile, je ne lui ai pas dit qu'il y a eu plusieurs batteries de femmes à Orléans, à la porte des boulangers, qui s'arrachaient le pain ; je ne crois pas lui avoir marqué qu'à plusieurs marchés le peuple avait suivi des voitures de blés enlevés de la place avant l'ouverture du marché et avait fait revenir de force les voituriers pour les rétablir sur la place; le même trouble a régné dans les marchés de Romorantin et y a été plus vif. Ces circonstances, assurément de nature à être citées, ne m'ont pas même assez frappé pour en étourdir le ministre, parce que le désordre a été calmé à propos. C'est moins dans les esprits qu'est le mal que dans l'effet du monopole; ce n'est pas la loi sur la hberté de l'exportation que l'on blâme ; jamais la loi n'a paru plus sage ; mais ce sont les abus pratiqués à l'ombre de la loi qui font crier. Le peuple ne verra jamais tranquillement ses marchés dégarnis, des voitures de blé traverser la place avec des destinations ultérieures, lorsqu'il n'aura pas de pain ; les raisonnements et les principes cèdent à la nécessité.
Aussi, tout mon but et l'objet de mes suppliques auprès de M. le Contrôleur Général a été de faire garnir les marchés pour tranquilliser le peuple, surtout dans un moment où les pluies continuelles donnaient des inquiétudes sur la préparation des terres et la semence de la récolte prochaine. Tant que les marchés seront garnis, le peuple pourra se plaindre du prix ; mais il sera moins échauffé et, par conséquent, moins à craindre, parce que, gémissant du poids actuel de la situation, il se verra encore à l'abri de plus grands maux par l'espoir que le blé n'augmentera plus, espoir que l'abondance apparente à ses yeux aux jours indiqués pour sa subsistance entretiendra. L'illusion est quelquefois nécessaire au peuple et devient un moyen pour le contenir : voilà toute ma politique et le sujet de mes lettres à M. le Contrôleur Général. Je n'ai ni désiré ni sollicité aucune autorité ; en lui rendant l'état du département et la crise du peuple, je ne lui ai demandé que d'autoriser les officiers municipaux à arrêter la cupidité des marchands en ne les laissant entrer aux marchés qu'après le peuple, afin que la commune et successivement les boulangers fussent fournis. Cette précaution n'est point une entrave [à] la liberté ; selon moi, elle en assure au contraire l'avantage.
Je suis, etc..