LVIII
Lettre à M. de Montigiiy, du 7 octobre 1768,
M. — Je réponds à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 3 de ce mois. Par la lettre de M. de Saint-Florentin, dont j'ai eu l'attention de vous adresser une copie, il m'était ordonné d'engager les officiers de police de mon département à faire e'xécuter les règlements de police pour assurer la tranquillité et l'abondance dans les marchés, en ne permettant aux marchands de n'y entrer que quelques heures après le peuple et les boulangers. J'ai eu l'honneur de vous envoyer une copie de la lettre que j'ai écrit[e] en conséquence aux officiers de police des principales villes de la généralité. J'apprends par le lieutenant de police de Dourdan que cette précaution a déjà produit d'heureux effets ; il m'observe qu'ayant veillé à ce que les marchands n'achetassent le blé qu'après que le peuple a été fourni, il en est résulté une diminution de 20 s. par setier et d'un sol sur le prix du pain du poids de 9 livres.
Le second objet de la lettre de M. de Saint-Florentin était d'engager les laboureurs à porter des blés aux marchés en proportion de leurs exploitations ; mais il n'a pas été question de l'ordonner, ainsi que vous le présumez ; je ne suis pas même autorisé à rendre une ordonnance à cet égard, et tout se réduit à de simples invitations que je serai peu à portée de faire à ces laboureurs, éloignés de moi dans un grand département, surtout dans le moment où je suis d'une tournée générale pour l'assiette des impositions. J'en ai déjà fait une partie, et je ne peux vous dissimuler que le cri du peuple est général sur le prix excessif du pain. Il y a eu une fermentation populaire et assez vive la semaine dernière dans le marché de Gien ; le lieutenant a rendu sur-le-champ une ordonnance dont j'ignore encore les dispositions, mais dont il a fait part à M. le Procureur Général. J'attends une copie de cette ordonnance et j'aurai l'honneur de vous l'envoyer.
Au reste, ma conduite est toujours la même. Le seul froid (szc) et l'air de tranquillité que vous m'avez recommandé et que j'observe paraît, en effet, rassurer ceux qui me parlent ; mais, la cherté subsistant, la réflexion cède aux besoins et à la crainte d'une cherté encore plus grande pour les arrhements des blés qui ont été faits partout dans les granges, sur pied et avant d'être battus.
.l'ai déjà eu l'honneur de vous faire passer deux déclarations à ce sujet ; je peux vous en faire passer successivement le nombre que vous désirerez. Mais ces arrhements sont si connus et d'une telle notoriété parmi le peuple que ces déclarations paraissent superflues. On ne peut aller dans une ville sans entendre le même cri sur ces achats anticipés, dont le but est de se rendre maître du prix des grains de la part des marchands et de leurs associés. Vous n'avez pas eu la bonté, M., de me marquer ce que vous pensez de ces déclarations et de la forme que j'ai observée en les prenant pour n'en pas même laisser deviner le principe et l'objet à ceux qui me les donnaient.
Notre marché d'avant-hier à Orléans a été très dégarni, ainsi que vous le verrez par le compte que j'en rends dans ma lettre ci-jointe à M. le Contrôleur Général, et je crains une augmentation pour le prochain. Au reste, je n'écris ni ne donne aucun ordre à cet égard dans mon département. Mes subdélégués n'y sont et n'y paraissent pour rien ; je ne fais ni perquisition ni recherche ; je sais combien la prudence et la circonspection sont nécessaires, et, s'il arrive quelque événement, je n'y aurai sûrement aucune part. Je vous prie d'avoir la bonté de me dire si vous désirez que je continue de prendre de nouvelles déclarations pareilles à celles que j'ai eu l'honneur de vous faire passer ; je n'ai et ne dois avoir d'autres vues et d'autres opinions que celles du Conseil et me conformer littéralement à ce qui m'est prescrit et qui est ma première mission. Si je hasarde des réflexions, si j'ose vous faire quelques observations, c'est toujours sans entêtement ni partialité ; car je les défère toujours aux lumières supérieures qui doivent me diriger. Je continuerai. M., à vous faire part de tout ce qui me paraîtra intéresser cette partie essentielle, et la confiance que vous avez la bonté de me témoigner ajouterait, s'il est possible, à mon zèle. Je suis, etc. . .