LIX
Réponse de M. de Montigny, du 8 octobre 1768.
Les déclarations que vous m'avez envoyées. M., me prouvent que quelques personnes ont acheté des blés dans les granges ; mais je ne trouve pas encore un fait ni bien circonstancié e\.{sic) tel enfin qu'on puisse convaincre un homme d'avoir fait son possible pour enchérir le blé et se rendre maître de cette immense provision
qui couvre les campagnes. Vous avez très-bien fait de vous en tenir exactement aux instructions qui vous ont été données par M. de Saint-Florentin. Je souhaite fort que nous puissions nous voir pour comparer nos idées ; je vous dirai les miennes. Je ne puis vous dissimuler qu'il me semble qu'elles diffèrent un peu des vôtres. Je suis fort fâché que votre marché se trouve dégarni; il faut attendre la an des semences. Vous connaissez, M., etc.
Lettre à M. de Sartine, du 7 octobre il 68.
Vous avez eu connaissance, M., de la lettre que j'ai reçue de M. le Comte de Saint-Florentin, dont l'objet est d'assurer l'abondance dans les marchés. En conséquence de ses ordres, j'ai écrit aux officiers de police des principales villes de mon département, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous en prévenir, pour les engager à faire exécuter les règlements de police pour assurer la subsistance dans les marchés en n'y admettant les marchands qu'après les heures destinées pour l'approvisionnement du peuple et des boulangers. Le lieutenant de poHce de Dourdan me marque que cette précaution a déjà produit d'heureux effets, et qu'au dernier marché, le blé a diminué de vingt sols par setier et le pain d'un sol sur les neuf livres. J'apprends aussi avec reconnaissance que vous voulez bien vous en occuper.
Le second objet de la lettre était d'engager les laboureurs à porter aux marchés des blés en proportion de leurs exploitations ; mais, comme il ne s'agit que dune invitation, je souhaite plus que je ne l'espère que ces exhortations produisent l'effet qu'on en attend. Comme je ne connais pas les règlements dont l'exécution a été réservée par l'édit de juillet 1764 pour l'approvisionnement de Paris, je vous serai infiniment obligé, M., d'avoir la bonté de me faire passer un exemplaire des plus essentiels, dont vous estimez l'exécution importante: je n'en ferai d'usage que pour mon instruction.
Le peuple est aussi à plaindre dans mon département du côté de la Loire que dans les élections voisines de Paris. Par la cherté excessive du pain, le laboureur devient marchand de blé et ne devrait pas l'être ; la culture des terres suffirait pour animer son travail et exciter son industrie. Le peuple se plaint des arrhements de blés faits dans les granges et dont la soustraction dégarnit les
marchés. On commence à sentir qu'à l'ombre de la liberté, la vente et revente du même grain, faite quelquefois pendant le cours du même marché deux ou trois fois, produit nécessairement une augmentation rapide sur le 'prix du blé qui influe sur celui du pain, et sûrement redit de 4764 n'a point entendu autoriser ces manœuvres. La liberté exige donc des précautions, voilà mon refrain ; mais je me garde bien de dire tout haut mon sentiment. Je suis persuadé plus que personne combien la prudence et la discrétion sont nécessaires dans les circonstances. Je vous demande pardon, M., d'oser bégayer sur une matière que vous entendez mille fois mieux que moi. Mon objet n'était que de vous demander un exemplaire des règlements dont l'exécution est réservée par ledit, et je sens que je vous dérobe des moments que vous employez bien mieux qu'à me lire. Je suis, etc.
[LXI] Lettre de M. de Sartine, du 6 octobre il 68.
M. — Je crois devoir vous faire part des observations qui viennent de m'être adressées par le procureur fiscal (1) de Rambouillet au sujet de la cherté du blé. Il prétend qu'elle provient surtout de la liberté qu'ont les laboureurs et fermiers d'en acheter dans les marchés. Intéressés à le maintenir toujours au plus haut prix, s'ils s'aperçoivent qu'il diminue, au heu de vendre celui qu'ils ont porté au marché, ils ferment leurs sacs et achètent euxmêmes. On avait pris le parti à Rambouillet, pour faire cesser cet abus, de condamner à l'amende les laboureurs qui fermaient ainsi leurs sacs comme vendus, quoiqu'ils ne le fussent pas : mais lien a (sic) résulté un autre inconvénient. Ces laboureurs ont cessé de venir à Rambouillet et ont tous porté aux marchés circonvoisins 011 l'on n'exerce pas la même police ; ils dévastent ces marchés et enlèvent le blé à tout prix. Je vous supplie, M., de faire vérifier ces faits et de vouloir bien me faire part des éclaircissements que vous vous serez procurés. Je suis, etc.
(1) Officier établi dans une justice seigneuriale pour y maintenir l'ordre, soutenir les droits du seigneur et ceux du public, au civil et au criminel, veiller à la conservation du fisc (de là son nom) et poursuivre les droits et profits pécuniaires qui appartiennent au seigneur de la justice. Il remplit dans une justice seigneuriale les mêmes fonctions que le procureur du roi dans une justice royale. Voir Perrière, Dictionnaire de droit et de pratique (édition de 4755) au mot : Procureur fiscal.