LXIII
Lettre à M. l'Evégue d'Orléans, du 9 octobre 1168.
Mgr. — Les réponses dont vous m'honorez soutiennent et animent mon zèle, et votre suffrage devient la première récompense de mes soins. M. d'Invau a eu connaissance de mes lettres des 24 et 28 septembre dernier à M. de L'Averdy. Il m'a répondu que les détails qu'elles contiennent méritaient la plus grande considération et qu'il y réfléchirait mûrement, et sa réponse satisfaisante me donne l'espoir de voir bientôt nos maux s'adoucir. J'acquiers tous les jours de nouvelles preuves des monopoles et des abus
qui s'exercent à l'ombre de la liberté indéfinie et sans restriction que M. de L'Averdy paraissait par ses réponses désirer de maintenir, et chaque jour les inconvénients qui résultent de cette trop grande liberté et le murmure des peuples devenu plus sensible.
Vous jugerez, xMgr., de ces abus et de ces inconvénients par la déclaration ci-jointe que je vais faire aussi passer à M. le Contrôleur Général. Elle prouve avec une évidence sans réplique le monopole, les arrhements faits dans les granges, la cupidité des marchands qui courent acheter dans les paroisses les récoltes des fermes en bloc et avant que les blés soient battus, l'intelligence et l'accord de* la plupart des commissionnaires entre eux pour partager le bénéfice de leurs manœuvres et se revendre de l'un à l'autre plusieurs fois dans les marchés le peu de blés qu'ils y font paraître pour en hausser rapidement le prix et tirer ensuite un meilleur parti de ceux qu'ils ont dans leurs greniers ou qu'ils réservent à des destinations étrangères. Tout est affligeant dans les réflexions que ces abus font naitre et dans les suites auxquelles ils peuvent donner heu. Vous y verrez le laboureur pressé par ses besoins, forcé de vendre ses grains à trop bas prix, tandis que ces marchands se le revendent entre eux plus d'un tiers du prix en sus. Quelle cupidité et quelles vues odieuses n'annoncent pas ces commissionnaires qui, dès le mois d'août, galopent dans les campagnes de grange en grange pour s'assurer de toutes les récoltes, donner de l'argent d'avance, se rendre maîtres des prix en abusant de la situation du pauvre cultivateur que la vue de l'argent tente et qu'il accepte comme ressource du moment pour éloigner celui de sa misère, car alors le besoin ne calcule plus ! On a vu des disettes quelquefois dans les mois de mai et de juin; de mauvaises récoltes, des greniers épuisés par une consommation nécessaire faisaient soupirer après les nouvelles récoltes, et la prudence humaine ne pouvait guère prévoir ce déficit de subsistance dans les deux derniers mois de l'année. Mais voir naître la disette à l'instant même de la récolte (récolte assez abondante), voir les grains vendus dans les granges, les commissionnaires allant audevant des voitures de blé les jours de marché pour en augmenter la disette apparente et en soutenir le prix excessif: l'édit de juillet 1764, je le répète, n'a pas eu pour objet d'accréditer ces manœuvres, d'autoriser ce> abus. L'objet dugouvernement a cerlainementété d'assurerla subsistance despeuples, de faire verser le superfludansles provinces qui en ont besoin et d'établir l'équilibre et le
niveau par un prix raisonnable qui paie le salaire du cultivateur et auquel l'artisan et l'industriel puissent atteindre.
La liberté exige donc des précautions et des ménagements, et c'est toujours le résultat de mes réflexions que je défère avec confiance aux lumières supérieures qui doivent me diriger. Si chaque jour on découvre de nouveaux abus pratiqués à l'ombre de la liberté, et chaque jour aussi le murmure du peuple augmente. A Gien-sur-Loire, il y a eu dernièrement une fermentation populaire qui aurait [eu] des suites fâcheuses sans l'activité des officiers de police à rendre une ordonnance pour retenir du blé, faire garnir le marché. A Montargis, le procureur du Roi et de police l'a prévenue à propos la semaine dernière. A Romorantin, il y a eu attroupement violent au dernier marché. Un des commissionnaires monopoleurs s'est porté lundi dernier, jour de marché, à Romorantin, sur les chemins, et a arrêté les voituriers qui y amenaient du blé ; il en a acheté six setiers. Le peuple, ayant vu ces achats, est accouru chez le lieutenant de police, homme sage et prudent, qui a fait apporter le blé au marché et l'a fait vendre sur-le-champ au profit des pauvres ; précaution momentanée et faite à temps, qui a arrêté les suites de la fermentation. Un autre a voulu faire passer par Romorantin ses blés pour une destination ultérieure. Quelques femmes l'ont assailli ; il a demandé main-forte ; la maréchaussée est survenue pour le défendre; les pierres ont volé de toutes parts; le voiturier a cru en imposer, le pistolet à la main ; la populace a été la plus forte ; la maréchaussée a eu le dessous ; le heutenant de police a encore pris le parti, pour arrêter les progrès de l'émeute, de faire conduire le blé au marché, et le peuple s'est un peu calmé. Pourquoi ne pas prévoir et permettre parun règlement ce que les circonstances forcent à faire, malgré la loi subsistante de cette liberté indéfinie? Peut-on se promettre et se flatter, dans la crise générale où sont les choses et d'après l:s preuves évidentes des monopoles et abus que j'ai annoncés et qui se trouvent consignées dans les déclarations que j'envoie successivement et prends avec discrétion, peut-on, dis-je, se flatter de voir régner la tranquillité et l'abondance dans les marchés ? Je ne répéterai pas les détails que vous m'avez permis de de vous faire par mes précédentes lettres. Celle-ci annonce encore de plus grands abus prouvés par la citation des lieux, des personnes et des faits ; elle détaille les suites qui en résultent, les murmures des peuples dans les différentes élections, les violences que ni les représentations ni la prudence ne pourra {sic) calmer
sans une loi générale qui apporte quelque restriction à cette liberté indéfinie en faisant revivre les règlements de police et usant des précautions nécessaires pour contenir la rapidité des monopoles. 11 y a plus de deux mois que le peuple souffre, et il est d'autant plus inquiet qu'il n'est pas encore soulagé et qu'il craint même pour l'avenir.
Le Roi veut le bonheur de ses sujets, le gouvernement ne cherche que le bien général ; j'ose me flatter que nos représentalions seront efficaces. Le peuple ne pourra soutenir cet hiver l.i cherté actuelle du pain. J'ai vu, Mgr., la misère de près dans la tournée que je fais actuellement pour l'assiette des impositions ; l'industrie cède aux circonstances et s'anéantit, le nombre et la concurrence des mains oisives diminuent le prix des journées, le salaire des ouvriers ne peut suffire à la cherté du pain, les chefs de famille s'épuisent par des travaux infructueux et insuffisants pour la nourriture de leur famille, les veuves se désolent, les enfants s'arrachent le pain ; dans plusieurs endroits, les boulangers en altèrent la qualité, et les juges des campagnes croient devoir le souffrir plutôt que de consentir à le voir encore augmenter. On est assailli de pauvres ; les mendiants, que nous commencions à contenir et à expulser, reparaissent, s'attroupent et jettent le feu dans les fermes de ceux qui leur refusent des secours auxquels eux-mêmes ne peuvent plus suffire. Le chapitre d'Orléans et les environs de notre ville viennent d'en faire la triste expérience. Je vous prie d'observer, Mgr., que ce tableau que je vous rends et que la sensibilité m'arrache, n'est point une vaine déclamation, une assertion vague ; je cite des faits, les lieux et les circonstances qui prouvent noti-e situation. J'ai demandé aux curés des villes principales, et sans affectation, les noms des pauvres qui paraissaient exiger des secours cet hiver, afin de leur distribuer les quarante quintaux de riz que j'ai reçus à cet effet. Les états sont effrayants et deviennent presque des rôles aussi nombreux que ceux des contribuables à la taille. J'ai suspendu les corvées ; je cherche à rassurer par mon air de tranquillité, et si, dans le malheur commun, je peux goûter quelque consolation et que (sic) j'espérais de ma conduite, c'est de voir que, dans presque toutes les villes du déparlement, il y a eu du murmure, de la fermentation, des commencements d'émeutes, tandis que j'ai su contenir, par mes discours et mon sang-froid, la ville de ma résidence, où, l'industrie autrefois plus considérable étant aujourd'hui plus diminuée, la misère est encore, par conséquent, plus sensible, et je
serais du moins justifié, par le fait même, de l'inculpation de M. de L'Averdy, si j'avais besoin de l'être. Vous m'avez inspiré tant de confiance que j'ai cru devoir vous faire ces détails, Mgr., parce que je connais votre sensibilité. Us intéressent votre diocèse, ils intéressent le bien général, et vous en serez sûrement touché. Une loi salutaire et mitigée qui ne porterait pas atteinte à la liberté, mais qui autoriserait les précautions et ferait revivre les règlements de police, nous rendrait le calme et l'abondance ; elle conserverait des cœurs et des sujets au Roi et ferait cesser les murmures que l'on hasarde contre le gouvernement, murmures condamnables et criminels sans doute, mais qui malheureusement existent et s'étendent par le cri général du besoin. Je suis, etc.,