LXIX
Lettre à M. le Contrôleur Général, du 10 octobre 1168.
M. — J'ai reçu, avec la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 7 de ce mois, une copie de celle que M. Joly de Fleury a fait passer à M. de L'Averdy, par laquelle le lieutenant particulier de Gien se plaint du vide des marchés et du prix actuel des grains. Je suis d'autant plus en état. M., de vous répondre sur-le-champ que j'ai été informé des faits en arrivant à Gien, trois jours après, pour l'assiette des impositions. Le lieutenant particulier de Gien donne pour motifs du vide des marchés et [de] la cherté des grains Tenlèvement de la totalité des blés vieux et les arrhements faits dans les greniers et les granges des blés de la dernière récolte. Or, ces motifs sont les mêmes dans tous les cantons de la généralité d'Orléans, dont les débouchés par terre ou par eau sont praticables ; c'est le cri général de tous mes subdélégués, qui tous m'en fourniraient des preuves sans nombre, si vous le désiriez ; mais, comme on ne peut apporter trop de circonspection dans ces sortes d'informations, j'ai toujours eu la précaution de les prendre, et j'ai heu de présumer que les différentes déclarations
dont j'ai eu l'honneur d'adresser des copies successivement, soit à M. de L'Averdy, soit à vous, M., notamment celle jointe à ma lettre d'hier, ne vous laissent aucun doute sur les enlèvements inconsidérés, les arrhements dans les granges et les autres monopoles de toute nature qui occasionnent la cherté excessive que nous éprouvons aujourd'hui, au moment d'une récolte assez bonne.
J'ai passé à Gien le 29 septembre, trois jours après l'espèce d'émeute populaire prévue par le lieutenant particulier, qui a effectivement eu lieu et qui aurait pu avoir des suites fâcheuses, si le juge de police n'avait sur-le-champ rendu une ordonnance pour retenir le blé qu'on enlevait et en faire garnir le marché Dans une lettre d'hier, je vous ai rendu compte succinctement de cet événement, ainsi que de semblables arrivés récemment à Montargis et à Romorantin, dont vous serez peut-être informé directement, comme vous l'avez été de celui de Gien. J'ai vérifié sans affectation les motifs de la fermentation, et je me procurerai facilement, si vous le croyez convenable, des déclarations des vendeurs dont les blés vieux ont été enlevés et dont les nouveaux sont arrhes dans les granges par des commissionnaires pour des destinations ultérieures et inconnues. De pareilles manœuvres, aussi généralement pratiquées, paraissent indiquer nécessairement des compagnies puissantes pour les fonds. Celle autorisée par le gouvernement sous le nom de Malisset et dont M. de L'Averdy m'a fait l'honneur de m'annoncer la rupture par sa lettre du 26 septembre dernier, a peut-être un peu contribué au mal ; du moins elle parait avoir enhardi les autres spéculations de ce genre. Actuellement que cette Compagnie est détruite, ses membres et anciens associés sont intéressés à se défaire, à meilleur compte possible, des amas de grains considérables qu'ils avaient formés, et on présume que les arrhements qu'ils ont faits des blés nouveaux n'ont d'autre objet que d'entretenir la disette dans les marchés et de soutenir par là le prix des grains, sauf à perdre leurs arrhes et à laisser le blé aux laboureurs, lorsqu'une fois ils auront vendu celui dont ils se sont chargés aux dépens de la subsistance du peuple. Celte dernière observation, M., n'est qu'une conjecture que j'apprends avoir été tirée d'après les circonstances particulières dans d'autres provinces que celle d'Orléans et qui éprouvent la même disette, également occasionnée par l'abus de la liberté indéfinie du commerce des grains ; c'est la seule observation que je me suis permis de faire jusqu'à présent sans une certitude au mains morale des faits. J'ai cru pouvoir vous
In déférer, M., sauf à vous à en faire l'usage que vous croirez convenable, me référant à mes précédentes lettres, où je cite les personnes, les lieux, les faits et les circonstances pour établir l'existence des manœuvres qui se pratiquent dans mon département et contre lesquelles je réclame. Je suis, etc..