LXXIII
Lettre de M. de Montigny, du i4 octobre 1768. Je vois, M., par plusieurs lettres que vous avez écrit[es] à M. le
Contrôleur Général, que vous continuez de croire que les arrhements et les enlèvements de grains sont les seules causes de renchérissement qu'on éprouve aujourd'hui, et vous voudriez laisser subsister la liberté du commerce des grains en défendant d'acheter ailleurs qu'au marché et aux laboureurs de faire le commerce des grains. Je ne crois pas devoir entrer ici en discussion avec vous sur une matière qui demanderait un long détail et plus susceptible beaucoup d'un entretien particulier que d'un commerce de lettres. Je vous avoue que je ne puis voir après cela en quoi consisterait cette liberté dont vous parlez ; car les plus ardents ennemis de cette façon de penser n'ont jamais cru qu'on dût pousser la gène jusqu'à empêcher que ceux qui ont besoin de blé n'en aillent acheter dans les marchés, et cette liberté serait réduite à bien peu de chose. Je vous avoue, M., que c'est avec une véritable peine que je vois que nous sommes si éloignés de façon de penser, et c'est pour cela que je désire avec la plus grande vivacité de pouvoir m'en entretenir à tête reposée et avec toute U confiance que vous me connaissez pour vous.
Vous n'avez pas pensé. M., que l'étendue même qu'on suppose aux spéculations dont vous parlez est une raison très forte pour douter de leur existence. Vous rapportez des preuves qu'on a acheté dans les granges et que quelques personnes même ont fait desi marchés avantageux. Mais, M., je n'ai jamais douté de ces faits, et pour peu que vous veuilliez faire attention à la marche du commerce, vous verrez que cela est impossible autrement. Il y a toutes les années deux ou trois mois, où il est de la connaissance de tous ceux qui connaissent la campagne que les laboureurs ne peuvent pas porter au marché ; tout le monde sait cela, et c'est ordinairement le temps où ceux qui ont quelques greniers de blés vieux, ou de leur propre récolte ou qu'ils ont achetés, garnissent les marchés et subviennent à la subsistance des peuples. Mais une infinité de circonstances font {sic) évanouir cette ressource et aggrave {sic) la circonstance du vide des marchés. L'année dernière, par exemple, le grain s'étant soutenu à un prix très avantageux pendant toute l'année, tout le monde a mieux aimé vendre que resserrer ; il en est résulté qu'il n'y a plus de ressource de blés vieux. Les pluies et d'autres malheurs de saison ont rendu la récolte si difficile qu'il a fallu y employer plus de temps et de chevaux. Les laboureurs, que vous ne croyez pas assez insensés pour refuser le grain quand il se présente, ont cessé de porter au marché, malgré le haut prix qu'ils pouvaient en espérer. Fallait-il donc, M.,
que, dans ce moment, les moulins demeurassent en chômage, faute de blf ? Fallait-il que les boulangers cessassent de faire du pain pour ne pas aller acheter au laboureur ce qu'il ne pouvait pas leur porter? Vous prétendez, M., que les marchés ne se trouvent pas garnis, parce qu'on achète dans les granges, et je ne puis m'empê. cher de croire qu'on a acheté dans les granges parce qu'on ne trouvait pas dans les marchés une denrée qu'il était impossible aux laboureurs d'y porter pendant les semences, encore plus importantes pour eux et le peuple que la garniture des marchés, qui n'est souvent qu'une vaine montre. La vraie cause du renchérissement est, à ce que je crois, la consommation de la récolte de l'année dernière, et que celle de cette année n'est pas encore battue.
Vous parlez, M., du cri du peuple ; mais ne savez-vous pas, M., que le cri du peuple, lorsqu'il a pour but un fait circonstancié et unique, peut conduire à la vérité ? Mais êtés-vous fait, avec les lumières que vous avez, pour prendre pour constant les vaines clameurs d'une populace aveugle sur un objet qui le touche d'aussi près ? Mais n'avez-vous jamais entendu les cris du peuple contre de prétendus sorciers qui causaient des grêles, des pluies et d'autres malheurs (1)? On vous prouvera sans doute que des meuniers, des boulangers et des négociants même, quoique je le crois plus rare pour cette dernière espèce de personnes, ont été dans les fermes acheter des blés dont ils ont besoin, et sans cela peut-être auriezvous éprouvé la famine ? Ce qu'il faudrait prouver, c'est qu'il y a
(1) Ce préjugé populaire avait de lointaines origines, et trouva écho jusque dans la jurisprudence en matière de grains. Herbert rapporte un capitulaire de Gharlemagne où il est dit en propres termes que des démons avaient provoqué la disette (vaçuas annonas a daemonibus devoratas). « Il ne faut pas s'étonner, ajoute-t-il, que cette opinion ait eu cours du temps de Gharlemagne Chaque siècle a ses préjugés, ses travers. Un des plus judicieux écrivains de l'antiquité (il s'agit de Plutarque) raconte que les démons causent souvent la famine pour faire périr les humains. D'autres ont cru que Dardanus, fameux magicien, disposait à son gré des moissons, et pouvait par son art amener la stérilité ou l'abondance... Quand l'idée des démons et des magiciens s'est évanouie, l'on a cru trouver des causes de disette plus vraisemblables dans les manœuvres des usuriers, des avares, des monopoleurs, autres espèces de monstres pour qui les jurisconsultes ont conçu tant d'indignation qu'ils ont inventé de nouveaux noms pour accabler d'injures les marchands de grains, sans alléguer aucun fait, sans rapporter aucune preuve et sans songer à mettre à profit la cupidité des hommes, toujours avantageuse au public, quand des lois savent la gouverner. » Essai sur la Police générale des grains, pp. 9-13 de l'édition citée.
des gens assez mal intentionnés et assez puissants pour acheter en même temps toutes les récoltes d'une grande province, et qu'ils ont risqué de perdre plusieurs millions pour se procurer le hasard très incertain de gagner quelque chose sur des amas de grains qui seraient entre leurs mains. Un fait de cette nature mériterait d'autant plus d'être approfondi qu'il serait plus étonnant et plus extraordinaire. Ne croyez pas. M., d'après ce que je vous mande ici, que je sois insensible aux maux de ceux qui soulTrent ; je donnerais au contraire ma vie pour les soulager ; mais il faut voir de sang-froid les moyens pour y pourvoir, et je crains que les barrières, les obstacles de détail n'y soient un grand empêchement.
Vous parlez. M., de la compagnie de Malisset. Mais M. de L'Averdy ne vous a pas écrit pour savoir si elle faisait des achats ; car je puis répondre très affirmativement qu'elle n'en a pas fait depuis le mois d'octobre 1767 ; et comme son but était, sous les yeux du gouvernement, de conserver un approvisionnement pour Paris, elle n'a jamais rien fait qui puisse donner lieu au soupçon. On a cru devoir ne pas donner suite à cet arrangement, parce qu'on n'a pas voulu que le commerce se fit par une Compagnie protégée par le gouvernement ; mais il n'y a aucune apparence qu'elle ait cherché à faire augmenter le prix des grains, et ses opérations sur cela ne pourraient être que des mois de septembre et d'octobre de l'année dernière. Je doute même fort qu'il y ait d'autres compagnies qui fassent ce commerce ; mais si cela est, il faut le savoir et quel peut être leur but. Vous sentez au surplus, M., que tout ce que je vous dis ici ne doit être regardé que comme des réflexions auxquelles je vous prie de donner votre attention. Il se peut que je me trompe, et je puis vous assurer que, sur une matière de cette importance, je n"ai ni ne peux avoir aucune présomption. Il faut faire de son mieux, chacun de son côté, consulter et entendre tout le monde, et faire de son mieux pour ne pas révolter les esprits et pour ne pas se conduire uniquement par les préjugés populaires. Je reviens à la Compagnie de Malisset. Je suis sûr. M., que, si vous en connaissiez les membres, vous seriez fâché d'avoir conçu des conjectures aussi injurieuses à leur honneur. Un des principaux, qui s'y était livré par zèle, est très connu de vous et ne mérite sûrement pas qu'on puisse avoir de telles idées sur son compte (1). Au surplus, elles tombent toutes,
(1) Il s'agit de Le Ray de Ghaumont, comme le prouve la pièce suivante (LXXIV).
puisque tous les amas de grains faits par cette Compagnie ont été pris par le Roi et pour son compte, en exécution de son marché, il y a près de quinze mois, et que, depuis ce temps, elle n'a été occupée qu'à la conservation et à la mouture des blés du Roi. Je n'ai point encore pu causer avec M. le Contrôleur Général de l'objet de votre correspondance ; je sais qu'il doit vous faire incessamment réponse ; mais je désirerais fort que nous pussions en causer ensemble, afin de rassembler au moins nos idées, et que nous puissions nous entendre.