LXXIV
Réponse de M. de Cy pierre, du 16 octobre IIOS .
M. — Los détails dans lesquels vous avez la bonté d'entrer par votre lettre du 14 et la confiance que vous m'y témoignez me pénètrent de sensibilité. J'ai la même impatience d'être à portée de m'entretenir avec vous sur l'objet des grains ; je n'abonde pas dans mon opinion ; j'irai m'instruire auprès de vous ; je sens que les lumières supérieures qui président à l'administration générale et qui voient l'ensemble doivent mieux [voir] que ceux du second ordre qui, bornés dans un département particulier, ne peuvent deviner les grands ressorts elles ressources. J'ai le plus grand désir de penser comme vous ; vous êtes animé du bien, vous avez plus d'expérience, vos lumières doivent me diriger ; aussi, je ne cherche qu'à être convaincu, et je conviendrai que, si les marchés peuvent être garnis et les subsistances assurées par la liberté du commerce des grains, cette loi doit subsister sans y apporter des précautions ni des modifications qui alors seraient inutiles et en arrêteraient l'effet. Mais les circonstances actuelles ne paraissent pas favorables à cette liberté indéfinie et illimitée, et je me contente de vous déférer les faits elles détails dont jai successivement connais' sance pour vous mettre à portée de balancer les avantages et les inconvénients, toujours dans la vue du bien général et sans la plus légè[re] prévention pour mon opinion. Mais, puisque vous me permettez des réflexions, je vois que le peuple a connaissance des arrhements et s'en plaint, que le pain est plus cher qu'il ne devrait l'être au moment d'une récolte, que les officiers de police prennent des précautions et vont même peut-être trop loin dans les ordres qu'ils donnent, notamment à Chartres et à Gien ; que les circonstances les forcent à ces précautions et à ces ordres subits et non
prévus, que le murmure des peuples exige sur-le-champ ; je vois que partout où les débouchés ont été faciles, partout le pain est cher ; que la communication étant impraticable dans l'élection de Clamecy, c'est le seul arrondissement où le pain n'excède pas deux sols.
Ces détails me conduisent à penser, du moins à présumer que cette liberté est peut-être susceptible de précautions qui en assurent l'effet sans y porter atteinte, et je vous défère mes réflexions avec confiance et empressement, parce que je ne dois agir et me conduire que d'après l'intention du Conseil et les lumières de mes supérieurs. Ainsi, M., j"ai le plus grand désir, je le répète, d'être convaincu par vous, et je vous supplie d'avoir la bonté de prévenir M. le Contrôleur Général que, mes départements elles opérations qui en sont la suite étant prêts à finir, je me propose de me rendre à Paris vers la Saint- Martin pour avoir l'honneur de vous voir et de conférer avec vous sur cet objet important. J'attendrai l'honneur de voire réponse avant de me rendre à Paris, afin d'être autorisé dans ma marche et d'être instruit de la vôtre.
En attendant, M., je ne pourrai que vous répéter que le peuple souffre et se plaint. Vous me rappelez le cri du peuple contre les prétendus sorciers dont on parlai! autrefois ; mais il tenait du préjugé, et le cri actuel tient du besoin. Grande est la différence ; on revient des préjugés, dont la plupart sont indifférents ; mais le besoin exige des secours, et voilà notre position. Si vous pouvez, M., nous faire passer encore quelques quintaux de riz, vous rendrez le plus grand service à la province, et j'ose vous- en prier avec insistance.
A l'égard de la Compagnie Malisset, je suis bien éloigné d'avoir pris des impressions défavorables contre elle, ni de m'être livré à des coùjeclures injurieuses à l'égard de ses associés. Je vous suppHe de vous faire représenter ma lettre. J'ai dit que ses commissionnaires avaient peut-être outrepassé leur mission, qu'ils avaient du moins enhardi les spéculations d'autres marchands. Mes réflexions n'ont pas été plus loin et ne peuvent les blesser. J'ai toujours présumé leurs intentions droites, et je le répète avec d'autant plus de plaisir que l'un des principaux qui s'y était livré par zèle et dont vous me faites l'honneur de me parler est mon ami et très connu de moi par le bien qu'il fait dans sa terre de Chaumont, située dans mon département, où il fait travailler les malheureux et leur répand des secours efficaces et abondants. J'ai
même cru devoir vous faire son éloge dans une lettre que j'ai eu riionneur de vous écrire l'été dernier, à l'occasion du renchérissement subit du blé à Blois, au moment d'une grêle que ce canton éprouva, et je vous rendis compte alors des heureux effets de son zèle et de son désintéressement, puisque, par les ordres qu'il donna à son correspondant, il fit sur-le-champ garnir les marchés et baisser le prix du blé. Je pense si bien de lui que l'éloge que je fais de son zèle n'est qu'un suffrage de plus en sa faveur. Ainsi, M., je vous supplie de n'inférer dans mes lettres qu'une confiance entière de ma part en vos lumières, qui me porte à vous rendre compte des faits qui viennent à ma connaissance. Si je hasarde quelques réflexions, elles naissent des détails mêmes ; mais je n'y apporte ni chaleur ni présomption ; je suis bien éloigné de juger personne; je m'abstiens de prévention et de partiaUté dans une matière d'oîi dépend l'aisance et le bonheur des peuples. Je serai ravi et bien plus à mon aise si je peux mé trouver de votre avis ; je suis sûr qu'il doit être le meilleur puisqu'il est le vôtre, et je vous assure que j'aurai la confiance des nouveaux convertis. En attendant. M., ma conduite est la même et telle que vous pouvez le désirer. J'affiche l'avantage de la liberté indéfinie ; je blâme tous les ordres qui peuvent la contrarier ; enfin j'ai la satisfaction de voir que la ville de ma résidence est la plus tranquille de mon département, et j'ose me flatter d'y avoir un peu contribué. Je suis, etc.