LXXXV
Réponse à M. de Montigny, du 2 îiovembre il 68.
M. — Je réponds à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 80 du mois dernier. Je sens comme vous combien il est important que ceux qui sont chargés de l'administration dans les provinces n'aient pas l'air d'autoriser la conduite des officiers de pohce qui excèdent leur pouvoir et attaquent directement la liberté du commerce des grains. De tous les abus, c'est celui qui a et peut avoir les suites les plus fâcheuses. Je m'élève fortement contre leurs principes et les dispositions de leurs ordonnances. A Orléans, ils ne font rien de contraire aux vues du Conseil ni à la loi ; le peuple y est plus tranquille que partout ailleurs, et, autant qu'on peut répondre de l'avenir, je crois pouvoir me flatter que tout y restera tranquille, d'après l'attention que j'ai eu de rassurer les esprits. A Komorantin, lors du voyage que j'y ai fait pour l'assiette de la taille, j'ai blâmé tout haut ce qui s'était passé vis-à-vis quelques marchands dont les blés avaient été saisis. Le lieutenant de police les avait fait vendre au marché et, par sa sentence, en avait ordonné la saisie au profit des pauvres. Le marchand s'étant adressé à moi pour avoir le prix de ses blés, j'avais obtenu du
(1) Le texte porte : « Si vous connaissez quelque séditieux, plus coupable que les autres et qui se soit fait remarquer dans ces émeutes, ayez la bonté de me mander son nom et .sa demeure, et je demanderai à M. de Saint-Florentin des ordres pour les faire enlever chez eux et les faire mettre en prison. »
lieutenant de police qu'il ferait cette restitution, et il me l'avait formellement promis. Cependant, à mon retour, cet officier me marque, parla lettre dont la copie est ci-jointe, que son ordonnance, connue du peuple et rendue sur réquisitoire du procureur du Roi, ne peut être détruite que par une nouvelle rendue sur un nouveau réquisitoire, en sorte que l'effet de mon zèle se trouve arrêté par des obstacles qu'il n'est pas en moi de vaincre. Ces obstacles renaîtront à chaque instant, d'après la conduite et les principes outrés de ces officiers de police.
A Montargis, ce sont les ordonnances de ces officiers dont le peuple s'est prévalu pour se porter à l'émeute dont vous avez eu connaissance, ainsi que vous le verrez par la lettre ci-jointe ; et, tant que ces ordonnances subsisteront, notre zèle devient sans effet. Indépendamment de la cherté du pain, le peuple se croit autorisé par les ordonnances, et le ministère de la maréchaussée n'y pourra suffire. Vous en avez la preuve encore à Montargis. Elle (1) a escorte les blés à la sortie de cette ville, et tous sont passés sans la moindre émotion d'abord; mais lorsque les voitures ont été éloignées, d'autres villages se sont attroupés, et l'émeute s'est renouvelée. On a arrêté six personnes qui paraissaient les plus vives, et je souhaite ardemment quon en puisse faire un exemple qui contienne et en impose à l'avenir. Mais comment s'en flatter, tant que le peuple s'y croira autorisé par les ordonnances des juges et lorsqu'il alléguera que, ces blés n'ayant pas été achetés au marché, ainsi que l'exigent les officiers de police, il s'est cru en droit, pour l'exécution même des ordonnances de police, d'arrêter ces blés et de les rétablir au marché pour y être vendus, conformément à l'ordre établi par ces juges ? Et ce que je prévois est d'autant plus à craindre que, dans l'affaire particulière de Montargis, sur la première résistance du peuple, il s'est tenu un siège extraordinaire de police le 24, lors duquel il a été ordonné, sur les conclusions du ministère public, que le blé serait porté au minage pour y être vendu au prochain marché. Le peuple ainsi soutenu se portera chaque jour à de nouveaux excès qu'il sera peut-être difficile d'arrêter, si le Conseil ne prend un parti pour arrêter l'exécution de ces ordonnances. Dans ma position, je ne peux que tenir un langage conforme aux intentions du Conseil et animer le zèle des officiers de maréchaussée. J'ai, pour cet effet, vu et encouragé le prévôt général, qui doit écrire à ses officiers de veiller de plus
(1) C'est-à-dire la maréchaussée.
près au maintien du bon ordre et de la tranquillité en prêtant main-forte à tous les marchands et autres qui feraient des achats et des transports de blés. Si vous pensez que mes précautions doivent aller plus loin, je vous prie de me donner vos conseils. Je m'y porterai avec autant de zèle que d'empressement ; car, je n'ai jamais eu rien tant à cœur que de voir rétablir la tranquillité et l'abondance.
Vous avez eu la bonté de me promettre un secours de riz ; je vous supplie de ne pas l'oublier ; nous en avons le plus grand besoin ; le pain augmente tous les jours à Chartres, et le pain y coûte 27 s. 6 d. les 9 livres, ce qui fait plus de 3 s. la livre. Je suis avec respect, etc.