‹ Le commerce des grains dans la généralité d'Orléans: d'après la correspondance inédite de l'intendant CypierreChapitre 7 sur 74 · IX · texte numérisé non relu

IX

Lettre à M. de Montigny, du i" septembre 1768.

M. — Je n'ai jamais varié dans ma façon de penser relativement à la liberté du commerce des grains ; j'ai toujours regardé cette liberté comme très-avantageuse en général, et particulièrement à la province de l'Orléanais. C'est d'après ce motif que j'ai été le premier à la demander et que je serai sûrement le dernier à en désirer la suspension. Je me crois cependant obligé de vous témoigner mes inquiétudes, non sur l'effet de l'exportation, mais sur les suites des manœuvres qui se pratiquent à l'ombre de la liberté du commerce des grains et auxquelles je regarde comme très-instant de remédier. Je vais. Monsieur, vous rapporter des faits dont je suis le témoin journalier.

Il y a à Orléans deux marchés par semaine, le mercredi et le samedi ; ce dernier est le plus fort, et c'est ce jour-là que les officiers de police font la taxe du pain en rassemblant les prix des

deux marchés. Mercredi, 24 du mois dernier, il n'y avait pas un seul sac de blé froment au marché, et, du samedi 13 au 27 courant, il y a eu successivement 14 s. 6 d. d'augmentation sur la mine de méleil, faisant les 7/32 du setier de Paris : ce qui, conséquemment, opère une augmentation de 3 1. 6 s. sur ce même setier de Paris ; aussi le pain de 6 1. a-t-il augmenté de 2 s. pendant cette quinzaine.

Le peuple, qui n'ignore pas que la récolte est faite et assez abondante, s'accoutume difficilement à voir augmenter le prix du pain dans un moment où il devrait diminuer, et ses alarmes augmentent lorsqu'il voit que le grain naturellement destiné à sa subsistance traverse la ville pour être conduit dans des greniers pour le compte d'une Compagnie particulière, qui, non contente d'arrêter sur la route les blés qui arrivent à Orléans les jours de marché, envoie des commissionnaires dans toutes les fermes et fait arrher les blés à quelque prix que ce soit. Je ne puis me dissimuler ce fait, puisque ces commissionnaires ont parcouru la semaine dernière, sous mes yeux, les différentes paroisses dépendantes de ma terre de Chevilly (1).

Ces arrhements sont, selon moi, contraires à l'esprit de la liberté du commerce des grains. M. le Comte de Saint-Florentin l'a pensé ainsi sur les avoines, objet bien moins intéressant que le blé ; je joins la copie d'une lettre que ce ministre m'a fait l'honneur de m'écrire à cette occasion, le o novembre 1766. Les petits marchands se modèlent sur cette Compagnie, et, ne pouvant aller de pair avec elle par l'insuffisance des fonds, se contentent d'arrêter sur la route les voituriers qui conduisent leur blé au marché ou achètent ce blé dans le marché même à son arrivée, sans attendre les heures indiquées pour faciliter l'approvisionnement du peuple, et, lorsqu'ils se sont ainsi rendus maîtres de la majeure partie du grain, ils en fixent le prix suivant leur cupidité, ce qui fait naître la disette au sein de l'abondance.

J'ai pris la liberté. M., de vous exposer ces abus, notamment les 20 et 31 juillet dernier ; j'ai reçu des réponses de M. le Contrôleur Général, bien différentes de celles du 30 juillet 1765, dont j'ai l'honneur de vous envoyer une copie. Les officiers de police en ont reçu, de leur côté, d'après lesquelles ils n'osent aller en avant. Cependant les esprits s'échauffent, et, lorsque le mal sera venu à

(1) Chevilly, départemeat du Loiret, arrondissement d'Orléans, canton d'Artenay.

un certain point, il ne sera pas facile d'y remédier. Je vous avoue, M., qu'il est douloureux pour moi d'être réduit à être simple spectateur de tous ces monopoles, dont tout l'odieux rejaillit sur moi, parce que le public ignore que j'ai les mains liées. On pousse l'esprit de vertige jusqu'à me taxer d'être moi-même marchand de blé, et j'ai le désagrément d'apprendre qu'il s'est élevé des voix pour mettre le feu à l'intendance si le pain continuait d'augmenter. Pour calmer les esprits, j'ai sans affectation fait dire à mes fermier^ de Chevilly de porter du blé au marché et de ne le vendre qu'aux heures prescrites par les règlements de police. Cet expédient.a déjà réussi pour le marché d'hier mercredi et pourra procurer une diminution sur le pain samedi prochain ; mais c'est une faible ressource, et qui n'est que momentanée. Il est constant qu'il ne reste plus de blé vieux. Or, les blés nouveaux étant arrhes dans les granges, comment pouvoir espérer de voir garnir les marchés, si ce n'est par cette même Compagnie qui, étant maîtresse du prix, le fera monter ou baisser à sa fantaisie et suivant les circonstances ?

J'ai l'honneur de vous répéter, M., que je désire plus que personne la liberté de l'exportation ; mais je suis convaincu que c'est soutenir cette même liberté que de s'en tenir à l'esprit de la loi qui l'autorise et de mettre un frein à la cupidité des gens qui se réunissent pour en tirer seuls les avantages en faisant gémir le peuple et le forçant, pour ainsi dire, à se porter à de fâcheuses extrémités. Ce tableau n'est pas satisfaisant, mais il est dans le vrai, et, si les choses restent dans le même état, je ne réponds de rien ; j'aurai du moins la satisfaction d'avoir prévu les événements et de vous avoir déféré le résultat de mes recherches. Dans cet état, je vous supplie, M., de me faire savoir promptement si je dois continuer de rester dans l'inaction qui m'est prescrite, ou, si vous présumez que les circonstances exigent quelques ordres particuliers, vous voudrez bien m'en faire passer de positifs, en vertu desquels je puisse agir sans aller au-delà de vos vues ni me compromettre. Je suis, etc..

Lettre de M. le Comte de Saint-Florentin^ du 5 novembre 1166.

M. — On m'a fait des représentations au sujet de marchands qui

vont dans les fermes ou métairies, aux environs de Nemours (1) et autres endroits, y retenir toutes les avoines, afin de les tenir ensuite au plus haut prix qu'ils le pourront. Rien n'étant plus contraire aux ordonnances et règlements, vous voudrez bien vous informer de ceux qui pratiquent cette manœuvre, et, à moins qu'on ne produise des ordres particuliers pour l'approvisionnement de Paris ou autres, il faut obliger les fermiers à faire vendre leurs avoines aux marchés, nonobstant les arrhes qui peuvent leur avoir été donnés, sauf à les restituer aux marchands. Vous me marquerez incessamment, s'il vous plaît, les ordres que vous aurez donnés et les mesures que vous aurez prises pour empêcher le cours de cet abus dans votre département, dont vos subdélégués devraient vous avoir rendu compte, s'ils sont attentifs sur des objets aussi intéressants. Je suis, etc.

Page 1