XIIJ
Réponse particulière de M. de Montigny, du 4 septembre il 68.
Je ne puis vous celer, M., que votre lettre du l"" de ce mois m'a véritablement et sensiblement affligé. Je vois que vous pensez que, quoique la liberté du commerce soit une chose utile et même nécessaire, il est cependant à désirer de mettre des obstacles au commerça de quelques particuliers que vous regardez comme monopoleurs parce qu'ils vont chez les différents particuliers pour acheter les grains qui leur sont nécessaires pour remplir leurs engagements. Je vous avoue, M., que je ne crois cependant pas que la liberté puisse exister, s'il est des temps et des circonstances où on croit pouvoir y mettre obstacle. Cette conduite détruirait totalement la confiance si nécessaire à tous ceux qui font le commerce avec des vues droites et avec honnêteté et ne servirait qu'à appuyer le monopole, qui n'est jamais plus fort que dans les temps de prohibitions. Je ne suis point aussi étonné que vous du renchérissement qui paraît se faire sentir sur cette denrée dans un momentoù, les laboureurs n'ayant pas encore eu le temps de battre leurs gerbes et tous les vieux blés ayant été consommés, il y a nécessairement delà recherche. Il est de ma connaissance que la plupart des gens de cette recherche sont les boulangers et les meuniers dont les moulins sont en chômage, faute de blés, et vous sentez que ce sont deux espèces de personnes au commerce desquels il y aurait le plus grand inconvénient de mettre obstacle. Je sais que les artisans et ouvriers habitant dans l'intérieur d'une ville sont peu en état de sentir ces grands principes, qu'ils ne sentent que le renchérissement des denrées, sans en soupçonner d'autre cause que ceux qui les gouvernent, qu'ils regardent toujours comme faits pour leur procurer la subsistance, à quelque prix que ce soit. De là, les propos insolents et qui sont assurément moins faits pour vous que pour qui que ce soit et dont je ne suis pas étonné de vous voir affecté. Il est bien singulier que ceux qui ont été jusqu'à tenir les propos séditieux dont vous me parlez n'aient pas été arrêtés sur-le-champ et punis de manière à servir d'exemple aux autres. J'ai l'expérience, d'après plusieurs événements de même nature, avec quelle facilité on arrête ces fermentations populaires ; quelques cavaliers de maréchaussée sont suffisants dans ces occasions
pour en imposer ; mais il faut de la fermeté, et surtout dans le principe. Quant à la police des marchés, je ne puis rien vous dire de bien positif sur cet article, et la localité est de si grand poids dans ces matières qu'il est difficile de décider de trente lieues. Je ne vois pas un grand inconvénient à destiner une partie de la durée du marché à l'approvisionnement du peuple, surtout lorsque l'usage parait avoir consacré celte espèce de règlement. Mais, M., je vous ai écrit à cœur ouvert sur cette matière ; rien ne serait si dangereux pour vous que de vous compromettre à punir par des ordres de prison ceux qui y contreviendraient. Vous savez que de pareils ordres ont souvent eu bien de l'inconvénient pour plusieurs de vos confrères. Je vous assure que c'est pour vous éviter de pareils désagréments que je vous ai écrit ma façon de penser sur l'exemple que vous vouliez faire en la personne du nommé Lasaillie ; je vous conseillerai toujours bien plutôt de faire agir les officiers de police dans de pareilles occasions. Au surplus, M., vous vous plaignez d'avoir les mains liées ; je vous assure que je n'y ai nulle part. Je crois ne pouvoir mieux faire que de m'en rapporter à votre prudence et à votre amour du bien public. Je vous dis mon avis bien ouvertement, parce que je vous estime assez pour n'avoir vis-à-vis de vous aucune rélicence et que cette ouverture est très-conforme à mon caractère. Mais je n'ai et ne puis avoir aucune direction à vous donner; c'est à M. le Contrôleur Général à vous prescrire la conduite que vous avez à tenir. Pour moi, vous pouvez être sûr que je m'en tiendrai toujours au rôle de faire valoir auprès de lui votre zèle et votre prudence. Puisqu'il vous a autorisé à empêcher qu'on ne vende aux marchands pendant les premières heures du marché, vous ne pouvez mieux faire que de suivre ses instructions. Chargez les officiers de police d'y veiller ; tâchez de savoir plus particulièrement les vues et les liaisons de la Compagnie de commerce dont vous me parlez ; tâchez de l'engager à entretenir l'abondance. Ces voies de conciliation sont souvent plus efficaces que les règlements, qui ne sont jamais bons pour toutes les circonstances. Vous sentez qu'il est impossible de les diriger et que c'est de votre prudence et de votre connaissance du local que vous devez principalement prendre conseil. Vous voyez avec quelle confiance je réponds à celle que vous me marquez. Vous sentez que ce doit être pour vous seul, et je ne puis m'empêcher de vous rappeler que j'ai été instruit que vous avez montré une de mes lettres pour autoriser la punition du nommé Lasaillie. Je n'ai, M., et ne veux avoir aucune autorité ;
mais je veux conserver avec vous une correspondance de confiance qui m'honore et qui ne peut être utile qu'autant qu'elle demeurera entre nous deux. D'après tout ceci, ayez la bonté de me mander ce que vous désirez que M. le Contrôleur Général vous écrive pour vous rendre l'activité que vous vous plaignez d'avoir perdue. Souvenez-vous, je vous prie, que le conseil que je vous donne, dicté par rattachement le plus sincère, est de contenir le peuple et d'établir la hberté du commerce, et soyez persuadé de l'attachement respectueux avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.
[Xlli]
Lettre à M. le Comte de Saint-Florentin, du 2 septembre il 68.
M. — Je connais tout l'avantage de la liberté du commerce des grains; aussi ai-je été le premier à la demander, et serai-je sûrement le dernier à en désirer la suspension. Je me crois cependant obligé de vous déférer mes inquiétudes, non sur l'effet de l'exportation, mais sur les suites des manœuvres qui se pratiquent à l'ombre de la liberté de cette exportation, et auxquelles je regarde comme très-instant de remédier. Je vais. M., vous rapporter des faits dont je suis témoin journalier.
Il y a à Orléans deux marchés, etc.. {suivre littéralement la lettre écrite àM. deMontigny, le i*"" septembre 11 68, jusqu'au 4° alinéa : ces arrhements sont..). Ces arrhements sont, selon moi, bien contraires à l'esprit de la liberté du commerce des grains. Vous l'avez pensé ainsi, M., sur les avoines, objet bien moins intéressant que le blé; permettez-moi de vous rappeler la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire à cette occasion, le 5 novembre 1766.
Les petits marchands se modèlent sur cette Compagnie, et ne pouvant aller de pair {suivre le reste de cet alinéa de la même lettre). J'ai exposé ces abus à M. le Contrôleur Général, dont les réponses me réduisent au silence et à l'inaction. Les officiers de police en ont également reçu, d'après lesquelles ils n'osent aller en avant. Cependant les esprits s'échauffent {suivre la lettre de M. de Montigny jusqu'au der7iier alinéa).
Ce tableau n'est pas satisfaisant, mais il est dans le vrai. Je viens de le tracer également à M. le Contrôleur Général, en lui ajoutant que, si les choses restent au même état, je ne réponds de
rien. Je le supplie en même temps de me faire savoir Irès-promptement si je dois continuer de rester dans l'inaction qu'il m'a prescrite, ou, dans le cas contraire, de me donner des ordres positifs, d'après lesquels je puisse agir sans me comprometlre.
J'ai l'honneur de vous rendre compte, M., de l'état actuel des choses, ainsi que de mes démarches, parce que, s'il arrivait quelque fâcheux événement, j'aurais du moins la satisfaction de m'être mis à l'abri de tout reproche, vous ayant prévenu, M., ainsi que M. le Contrôleur Général, des motifs de la fermentation qui lègne dans les esprits et vous ayant demandé vos ordres que ji vous supplie de me faire passer incessamment. Je suis, etc.
[XIVJ
Réponse de M. le Comte de Saint- Florentin, du 8 septembre i76S.
M. — J'ai communiqué à M. le Contrôleur Général la lettre que vous m'avez écrite le 2 de ce mois, et vous recevrez incessamment sa réponse à vos observations. Je suis, etc.