CHAPITRE PREMIER
Considérations générales
Au contraire de ce qu'on pourrait supposer, le commerce de Fez est prospère et important. Cette ville qui, au point de vue intellectuel et moral, dort du profond sommeil de l'Islam, est réellement active au point de vue économique. Elle vit d'un véritable courant d'affaires et se distingue en cela d'un grand nombre de cités musulmanes, dont la décadence économique a suivi de près la déchéance administrative. A Fez, tout citadin est en principe commerçant ou industriel. L'industriel fournit une quantité de produits locaux encore très appréciable. Le commerçant vend sur place ou exporte ces produits. De pîus^ il importe des articles de fabrication marocaine, des denrées agricoles marocaines et surtout des marchandises européennes qu'il débite en gros ou en détail.
Ce commerce extérieur, tant d'exportation que d'importation, se fait suivant des traditions résultant de l'organisation très rudimentaire du pays; sécurité relative, impossibilité de communiquer directement avec certaines régions, manque de routes et de moyens pratiques de communication
prix élevé des transports, sont autant de facteurs qui déterminent la façon si spéciale dont on fait du commerce dans c^tte ville.
Il serait peu aisé de décrire Fez au point de vue économique en la considérant, sur ce thème, dans les conditions où se trouve une grande ville européenne ou européanisée. Il est d'ailleurs peu de cités, dans le monde qui, possédant une population d'environ 100.000 âmes comme Fez etMerrakech, soient aussi isolées que ces deux capitales de Torbe européen et civilisé. De sortequ'il est plus rationnel, quand on veut examiner le commerce et l'industrie de Fez, de considérer cette ville en elle-même^ telle qu'elle est, en faisant abstraction des grandes agglomérations humaines du globe terrestre avec lesquelles elle ne peut être assimilée. Ceci dit pour prévenir les lecteurs de ce rapport qui pourraient être surpris de certaines classifications adoptées dans ce travail.
Le commerce à Fez est essentiellement vivant. Tout le jour durant, ses rues marchandes sont envahies par une foule de négociants et de clients, tous âpres au gain. Elle alimente une partie du Maroc, s'y alimente elle-même et reçoit des produits manufacturés d'un certain nombre de pays européens.
On sait que ce qui caractérise les Marocains et plus particulièrement les Marocains de Fez, c'est l'esprit de tradition. Il est donc absolument nécessaire pour les fabricants qui désirent écouler leurs articles à Fez de se procurer au préalable des échantillons d'objets fabriqués par l'industrie indigène, ainsi que des échantillons d^articles de provenance européenne en usage dans la ville et dans le pays. Ils devront ensuite les imiter le plus possible, essayer de fabriquer meilleur marché, ne pas viser à faire solide et durable, mais clinquant et d'apparence résistante.
Il est devenu une banalité de répéter que TAUemagne, très au courant de ces manières de procéder, conforme les articles qu'elle fabrique pour Fez et pour le Maroc en général au goût des habitants du pays. La clientèle marocaine a, en effet, ses préférences bien nettes, quelquefois puériles, mais que les fournisseurs n'ont pas à essayer de contrecarrer. Elle veut, par exemple, des pièces de drap de x centimètres de large, et jamais de a? + ou a? — 1 centimètre. Elle les veut de telle couleur spéciale, de telle qualité à bon marché. Pour les pains de sucre, cette clientèle exige un empaquetage déterminé, un poids défini et invariable. De même, les bougies, les paquets de thé, les pains de savon doivent avoir un aspect qui plaît à cette clientèle, — et point d'autre.
L'Angleterre et TAllemagneont des voyageurs de commerce qu'on rencontre fréquemment, non seulement dans les ports de la côte Ouest mais encore sur les routes de FezetdeMerrakech. Ces voyageurs notent soigneusement les désirs de la clientèle. Leurs maisons y satisfont et prennent ainsi dans ces villes une place commerciale de plus en plus étendue.
Les producteurs, fabricants et exportateurs français paraissent n'avoir pas compris jusqu'ici toute l'importance de ces multiples petits détails. Ils ne veulent pas non plus faire de larges crédits : ce qui est une infériorité sur les commerçants allemands qui émettent des traites à quatre mois et les prolongent avec une certaine facilité; il ne faut cependant pas s'exagérer cette infériorité.
Les relations commerciales avec Fez exigent donc une véritable étude: étude du pays, des besoins, des coutumes locales, et c'est seulement lorsqu'elle est exactement renseignée qu'une maison doit songera trouver des débouchés dans celte capitale encore si séparée^ par la distance et par la routine, des grands marchés du monde.