CHAPITRE V Paiements — Crédit — Spéculations
Les négociants de Fez sont en général honnêtes. Chez eux, les paiements sont très lents, car la plupart des petits détaillants qu'ils fournissent ne paient qu'après la vente ; mais les faillites sont rares. Plusieurs d'entre eux ayant passé une partie de leur existence à Manchester ou à Marseille comme courtiers ou comme associés, possèdent une remarquable expérience des questions commerciales.
§ I. — Paiements. — Crédit.
Lorsqu'il s'agit d'un achat peu important fait par un Fasi en Europe, le prix de la marchandise est payé à Tanger, lorsqu'elle est à quai, par le qehbal ou courtier. Ce dernier informe le Fasi que sa commande a débarqué, et lui envoie par la poste une traite qui est présentée au négociant, et que celui-ci paie en hassani (monnaie marocaine).
S'il s'agit, au contraire, d'une fourniture importante et onéreuse, le commerçant de Fez ne paie que lorsque les marchandises sont arrivées à Fez, et au terme convenu (i mois à 4 mois, et même 6 mois), par traites présentées par la poste. Comme ailleurs la question du crédit, à Fez, a son importance.
Les maisons allemandes, dans les débuts, ont accordé aux négociants de Fez les plus longs délais de paiement (de 4 à 6 mois). Elles ont été obligées de réduire ces termes trop généreux, car le Marocain paie rarement au jour Tixé et fait souvent
attendre un mois ou deux après la date prévue. Souvent il ne s'exécute que lorsqu'il sent la maison européenne impatientée et prête à faire agir la justice de Fez. A ce point de vue, le négociant de Fez agit comme presque tous les musulmans des autres pays.
Il n'existe pas à Fez d'établissement de crédit européen, mais la poste française et la poste allemande se chargent de l'encaissement des effets de commerce, moyennant un prélèvement de 1 %, quand il s'agit de sommes qui n'atteignent pas une trop grande importance.
Tant qu'il n'y aura pas une organisation sérieuse et européenne de crédit public et privé sur le marché de Fez, les fournisseurs devront agir avec prudence. Il faut cependant bien se dire que la majorité des commerçants musulmans de Fez méritent un large crédit et une réelle confiance. Il faut tenir peu de compte des nouvelles plus ou moins alarmantes qui circulent dans la presse européenne sur l'anarchie du pays. Cette anarchie bénigne est coutumière au Maroc ; les crises en sont chroniques et n'ont presque pas de répercussion sur le commerce. (Il faut excepter les transactions Oujda- Fez qui, elles, sont complètement interrompues.)
L'industrie du pays étant rudimentaire sur bien des points, en décadence sur l'autres, les commerçants sont tous plus ou moins tributaires de l'industrie européenne et ont intérêt à soutenir leur réputation d'honnêteté, sous peine de se voir refuser les commandes par les fournisseurs. En outre, les maisons françaises doivent continuer à, regarder le Gouvernement marocain comme responsable de tout ce qui pourrait léser son commerce sur le territoire de l'empire chérifien ; les intérêts du commerce sont donc garantis par les réclamations que pourrait faire la Légation de France au Makhzen.
Sur le marché de Fez, une vieille coutume veut
que ron établisse presque toujours un contrat de crédit, d'après lequel le négociant non solvable doit payer, à Téchéance de la traite, un intérêt annuel de 6 %, ou même davantage, suivant les conditions du contrat.
Les Fasi se donnent des recibo (reçus) d'argent pour les marchandises qu'ils s'achètent entre eux payables à terme. Pour les marchandises payées comptant, il n'est pas délivré de reçu (sauf pour les immeubles, les bêtes de somme et les esclaves).
Les gros négociants vendent aux petits détaillants sur paiements échelonnés, mais sans intérêts, conformément à la loi religieuse. Ils opèrent également avec les courtiers, qui parcourent les tribus voisines. Voici un modèle de blilet à ordre (khott el ied)^ tel qu'il en circule à Fez :
(( Louange à Dieu unique :
« Doit un tel fils d'un tel à . . .X. . . 100 rial, prix de « pièces de cotonnades (10 pièces;, payables à 4 mois de
< celte date, intégralement : cela à son su et à sa conve-
< nance, accepté sans réticences par le débiteur. « Fait devant les àdoul le 21 çalar 122;î. »
Il est d'usage que la maison européenne qui fournit un négociant de Fez, lui envoie une bolisa ou fitoura^ feuille qui arrive de la fabrique ou de la maison de commission avant la marchandise, et qui porte mentionnées la facture et toutes les indications relatives aux dates de départ, aux frais de transport, etc. Le Fasi avise alors son qebbal, à Tanger ou à Larache, pour qu'il lui expédie sa marchandise dès le débarquement.
Lorsqu'un négociant de Fez veut expédier de l'argent à Tanger, i.OOO rial par exemple, il va verser cette somme à un gros négociant qui lui délivre un reçu. Le Fasi envoie par la poste ce reçu à son qebbal de Tanger, qui va chez le qebbal du SrBcond négociant, et lui réclame la somme indiquée en restituant le reçu. Ce moyen n'est pas très
pratique, car il peut arriver que le qebbal du négociant débiteur n'ait pas en caisse la somme demandée.
Le moyen le plus pratique est encore celui des mandats-poste pour les petites sommes, et celui des lettres de change pour les sommes importantes. Les Fasi s'arrangent pour être payés, par leurs clients de l'extérieur, en lettres de change (litra, pi. litaH ; ou bien koubiana). Un Oranais (correspondant ou associé), par exemple, paie toujours le Fasi avec une lettre de change. Le Fasi, pour se procurer de l'argent, la vend à un commerçant au cours du change. Les négociants se servent de ce papier pour effectuer des paiements en Europe. Ils envoient les litra par la poste. Si le reqqaç (courrier à pied) est attaqué en route et la lettre de change pillée ou perdue, l'expéditeur va trouver celui qui lui a vendu la litra^ et le prie d'aviser la maison de Banque intéressée en lui indiquant le numéro du papier égaré (les Fasi n'expédient jamais une lettre de change sans en écrire au préalable le numéro). La maison de Banque itheqqef (suivant l'expression marocaine), c'est-àdire annnule la première litra^ et en délivre la skounda (la seconde, la remplaçante) au commerçant lésé.
Quant aux mandats-poste, s'ils se perdent, le remboursement en est fait suivant la réglementation administrative ordinaire.
§ II. — Spéculations.
Il est à remarquer que, sauf pour les petits détaillants, il n'y a presque pas de spécialisation dans le commerce de Fez. La plupart des négociants importants s'occupent indifféremment d'importations et d'exportations de n'importe quelles marchandises, et spéculent fréquemment sur leurs
cours. Les conditions dans lesquelles s'exerce le commerce portent, d'ailleurs, à la spéculation. La lenteur et la difficulté des communications avec les ports de mer, notamment pendant l'hiver, favorisent les accaparements et les hausses factices. La vente à la criée des babouches, des haiks, des soldes et fonds de commerce établit une sorte de cours, comme à la Bourse, et ce mode d'opérer donne lieu à des opérations variées semblables aux opérations de Bourse.
Les spéculations commerciales ne peuvent se faire que sur les marchandises importées d'Europe seulement, parce que, pour ce qui est des denrées du pays, le taux fixé chaque jour par le Mohtasib prévient les spéculations par trop éhontées. En ce qui concerne les sucres, par exemple, des groupes de négociants s'entendent pour les accumuler dans des magasins et pour refuser de les vendre aux boutiquiers, sauf à un prix de ...n.... plus élevé, naturellement, que le cours ordinaire. Ou bien ces mêmes groupes, apprenant qu'un groupe concurrent baisse ses prix, lâchent subitement leur marchandise à un cours inférieur, pour qu'elle inonde les boutiques, et que la population en achète des quantités par instinct de gourmandise. (Les musulmans des classes inférieures se laissent, en effet, facilement prendre par ces appâts.) Il en est de même pour les thés et autres marchandises importées. La difficulté et la longueur des transports n'est pas pour rien dans la réussite de ces spéculations commerciales.
Presque tous les gros négociants de Fez font de la banque, car il n'y a de véritables banquiers dans aucune ville de l'intérieur du Maroc. Des courtiers juifs passant de maison en maison de commerce pour l'achat ou la vente des lettres de change sur Tanger ou l'Europe, leur servent d'intermédiaires. Ces commerçants font donc euxmêmes le change selon les besoins de la place. La
Qaïçaria et l'Attarin, où se réunissent les négociants et où se centralisent l'offre et la demande, constituent une" sorte de Bourse.
Les spéculations de Bourse ou similaires se présentent sous des formes très différentes à Fez. La plus fréquente porte sur les variations du hassani {monnaie locale). A Fez, le hassani ne varie guère au delà de 150 à 163 % de la monnaie française. Pendant le printemps 1905, il a oscillé entre 160 et 163 %. Les commerçants se tiennent au courant des événements politiques ; ils se font traduire et lire les journaux ; ils se renseignent auprès du personnel des consulats. Le contre-coup des événements politiques a pour effet d'occasionner la hausse ou la baisse du change. C'est ainsi qu'au cours du printemps dernier, ils étaient très inquiets, au point de vue des oscillations du change, sur les résultats des négociations de l'ambassade française, de la visite de l'empereur Guillaume à Tanger, de la venue de l'ambassade allemande à Fez ; non point que cette série d'événements blessât leur amour-propre national, mais parce qu'ils étaient soucieux de deviner l'influence qu'auraient sur le cours du change ces différents •événements.
D'autre part, c'est dé Tanger souvent qu'on apprend que te change du hassani va monter. Quand un commerçant marocain prévoit la hausse du change, il se procure du hassani par tous les moyens possibles. Si la baisse du change se produit, il se procure alors de l'argent français, ou bien encore paie ses traites à la poste française, ainsi que ses mandats (ou à la poste allemande).
Il est, en effet, curieux de constater combien les plus gros négociants marocains font attendre leurs paiements ; non point qu'ils se trouvent en mauvaise posture (en fait ils finissent toujours par payer), mais parce qu'ils trouvent leur intérêt à retarder ces paiements le plus longtemps possi-
ble : et ceci est encore une spéculation. Les lettres de change des maisons de banque françaises (ou anglaises, ou allemandes), se vendent et s'achètent comme une véritable marchandise. Un négociant qui prévoit la hausse du change, achète des litra, qu'il conserve jusqu'au jour où la hausse survient. Evidemment, il ne peut le faire que s'il a une bonne réserve de numéraire en caisse, et s'il s'adresse à des confrères qui ont besoin d'argent. Lorsque la hausse arrive, il revend et se procure ainsi une grande quantité de hassani, qu'il gardera jusqu'au jour oii le change aura baissé. A ce moment-là, il paiera ses traites personnelles en argent français, et aura fait une opération de change fructueuse.
Evidemment, ces spéculations dépendent avant tout de l'isolement où se trouve Fez, des difficultés de communication avec la côte, de l'entente des négociants avec les muletiers et les chameliers qui monopolisent les transports. Si elles réussissent aux bourgeois aisés de la ville, elles portent de graves préjudices à la stabilité des transactions, et ce sont les petits qui en supportent le contre-coup. Lorsque Fez sera relié au monde civilisé par des routes, un télégraphe et aussi un chemin de fer, les sautes brusques du change' et du cours des marchandises, qui sont le fait de quelques gros spéculateurs ne pourront plus se produire.