CHAPITRE XII Marché aux besliaux
Le marché aux bestiaux de Fez a lieu deux fois par semaine, le lundi matin et le jeudi matin, à Souk el Khemis, large esplanade qui se trouve en dehors des remparts, à proximité de Bab Mehrouq, non loin des murs de la Kasba Gherarda. Le marché a lieu le jeudi (el khemis) jusqu'à 1 heure de l'après-midi, et le lundi jusqu'à 9 heures du matin seulement. On vend là les bêtes de boucherie, les bêtes de somme, les chevaux. Les acheteurs conduisent les moutons à Bar Rai (maison du berger), ou les animaux attendent leur tour d'abattage. Les autres bestiaux sont directement conduits aux différents abattoirs .
Lorsque plusieurs personnes s'entendent pour acheter une bête en commun qu'elles font abattre, et dont elles se partagent la viande, cette association temporaire prend le nom d'ouziâ. Si un vendeur consent à une petite diminution sur le prix,
au moment du paiement en espèces par Tacheteur, cet accommodement prend le nom de Bab Allah.
Voici la liste des animaux de boucherie qui sont amenés à Souk el Khemis :
Bœuf, tsour.
Vache, begra.
Veau, âjél, Taurassin, djmi.
Génisse, âjela.
Mouton, kebch.
Bélier, feh'eL Brebis, nâ^'a.
Agneau, kherouf.
Bouc, dtrous.
Chèvre, omdza.
Chèvre. au, jedi.
Chevrette, jedia.
Race bovine : hrgri.
Gros bétail ; mal khechin
Race ovine : r'elmi.
Race caprine ; dnzi.
Menu bétail : mal reqiq
Un bélier à quatre cornes est dit kerboub ; un bœuf à qui il manque une corne est appelé fert'as ; un animal de boucherie peut être vieux (charef), maigre (rahem), ou galeux (ajreb) : trois vices qui le déprécient.
Les chevaux, mulets, ânes et chameaux, sont vendus aux enchères par le déliai (crieur public) ; c'est Vamin des déliai qui a ce monopole à Fez. Le seul numéraire accepté est le numéraire hassani. Les propriétaires des mules les font courir et circuler rapidement dans la foule en criant les surenchères. Les ânes et les chameaux attendent placidement la venue des acheteurs.
Sur la lisière de l'esplanade, à 200 mètres de là, les propriétaires de chevaux font courir leurs montures d'un galop furieux, pour que les amateurs puissent admirer la gracilité et l'élégance des formes, la vitesse du galop. Ils reviennent ensuite et parcourent la foule en criant la surenchère comme les propriétaires de mules.
Des vétérinaires (mâllem ou bitar) se trouvent sur le marché. Ils examinent les bêtes achetées et leur trouvent facilement quelque vice rhédibitoire, ce qui fait réduire le prix d'achat ; le vétérinaire partage ensuite avec l'acheteur.
D'un cheval ou d'un mulet, on dit : ijelleb, il se cabre ; içokk, il rue : ce sont là des tares. On dit aussi qu'il est Kerran, rétif ; medbour (blessé).
Les bêtes de somme et les montures amenées au Souk el Khermis sont les suivantes :
Aoud^ cheval. i
^oM£^^, jument. I ^ u i- tt-,
MoK poulain. \ Race chevaline : ftW.
JJfoftm, ponliche. \ ^^^"^^ ^^ ^"^ = •^''«'"^•
Qidar, cheval de charge. 1
Bei'el, molet. • ) „ w I. I- i. •
Ber'la, mnl&. ^es mulets : behtm on. hemxr.
i-fenmVÀ, petit mulet j Bete de somme : ôeftzma.
H'emar^ àne.
iT^mara, âne sse. \ Des ânes : /iVwitr.
Jeh'ech, ànon.
Jemel^ chameau.
Naga^ chamelle. \ Des chameaux : ibel.
ZZ'ouar, jeunechameau.
Les deux principales maladies (dib) des bêtes de somme sont les suivantes : nehja, la pousse, et bou chekher, la morve (pour les chevaux). En général, tous ces animaux sont en assez piteux état et ont besoin d'être remis par du repos et des soins.
Les achats de chevaux et de mulets donnent naissance à une sorte d'acte de vente dont la teneur suit (Exemple d'un constat écrit établissant l'achat d'une mule sur le marché de Souk el Khemis, et prévenant la vente d'une mule volée) :
« Lenange à Dieu :
« Le sieu Abbas ben el Mâati a acheté pour le compte « de X..., devant les âdoul, et a payé au compte de X..., « son maître, au vendeur Elidou ben Yâcoub Cohen de Fez
« une mule de taille moyenne, de couleur marron, âgée « de 4 ans, exempte du feu (cautérisation), du prix de « 72 rial (défalqué le rial de la Bab Allah). Vente parfaite, 4t exempte de toute cause de rachat, conforme aux règles « de vente. Fait après constatation des vétrrinaires et accepte tation entière de l'acheteur qui connaissait le prix con- « venu. Témoigné et certifié valable.
« Nous avons pris le signalement du musulman et du « juif. Le vendeur (juif) est de taille moyenne ; c'est un « adolescent qui a quelque duvet au visage. Ses yeux et € ses sourcils sont noirs.
« Fait par les signataires le 3 Moharrem de Tannée € 1323.
< Signatures : Abd el Hadi et Abd el Hakim (les âdouls- « notaires), que Dieu les conserve. »
Le percepteur du nekas (droit de marché), qui est généralement l'employé de VAmin el Moustafadh, est assis dans une tente à proximité du marché. Le vendeur et l'acheteur présentent les bêtes vendues, paient la taxe et reçoivent un acquit (mefoula). Le nekas est de 1 peseta pour un bœuf, 6 centimes pour un mouton ou une chèvre, 5 % ad valorem pour les chameaux, chevaux, mulets et ânes. Les deux parties acquittent chacune la moitié du nekas. Il faut de plus régler VAmin ed Dellalin, qui perçoit un tant pour cent.
Sur ce marché de Souk el Khemis, les paysans des environs apportent, en outre, des œufs, des poules et du sel. Il fut un temps où ce marché forain avait une très grande importance, et cela jusqu'à la fin du règne de Mouley Hassan. A cette époque, le pays n'était pas dans l'état d'anarchie où il se trouve à présent. La route de Fez à Oudja, de Fez à Meknès et à l'Océan se trouvait libre ; de sorte que les tribus voisines de Meknès et de Taza venaient jusqu'à Fez conduire leurs bestiaux et apporter les produits de leurs douars (œufs, volailles, beurre, charbon, miel, bois à brûler, sel, balais, nattes, corbeilles, etc.), le tout en très grandes quantités.
De plus, il venait de TOuest beaucoup de bœufs, de chevaux et de mulets, que des maquignons d'Algérie ou de la frontière algérienne achetaient sur place pour les conduire ensuite dans la direction d'Oudja et de Marnia. Le marché de Souk el Khemis battait alors son plein, et les taxes multiples qui y étaient prélevées étaient une source appréciable de revenus pour le Makhzen.
Aujourd'hui, par suite de la révolte de Bou Hamara, par suite de l'insécurité qui existe à quelque distance de Fez, seules, les tribus voisines alimentent Souk el Khemis, de sorte que ce marché n'a pas plus d'importance actuellement que les marchés arabes analogues et hebdomadaires des villes secondaires d'Algérie, telles que Mostaganem et Médéa. Quant aux grands marchés de Boufarik et de Maison-Carrée, ils ont une autre importance que Souk el Khemis. Le bétail d'abattoir pour la consommation de Fez vient seul sur ce marché, plus quelques mulets, chevaux, chameaux et ânes, dont les propriétaires locaux veulent se défaire, et c'est tout. Il n'est plus fait d'achats pour l'Algérie, toutes les communications étant coupées dans la direction de Toza.