CHAPITRE XIV Le Mellah
Le Mellah, ou quartier juif de Fez, qui renferme cinq à six mille habitants, n'a pas, au point Je vue commercial, l'importance qu'on pourrait croire. Les juifs de Fez n'y occupent pas, dans la vie économique, la même place que dans les villes du littoral et qu'à Merrakech. Dans les localités de la côte, l'Européen est venu modifier les conditions ■dans lesquelles s'exerçait le commerce. Les israélites, très souples, très aptes à se transformer, rapidement polyglottes, sont devenus pour les étrangers des intermédiaires nécessaires. Le même fait s'est, d'ailleurs, produit en Algérie et en Tunisie. Il est moins accusé au Maroc, parce qu'il y a maintenant plus d'Européens et surtout de Français parlant l'arabe, pouvant par conséquent entrer directement en communication avec les indigènes musulmans ; mais cependant, dans les ports, l'utilisation des juifs est un fait admis et leur situation est acquise dans le domaine de la vie économique.
A Fez, il n'en est pas de même. Les négociants musulmans de la Médina peuvent continuer à procéder suivant leurs anciennes méthodes, parce que les Européens n'ont pas suffisamment pénétré la ville. Les quelques voyageurs de commerce qui viennent à Fez ont affaire directement aux négociants en gros, qui sont les clients de leurs maisons. De plus, le Fasi est très commerçant et ne
ressemble pas au bédouin pauvre et imprévoyant de Merrakech, qui se laisse distancer et concurrencer par les juifs. De sorte qu'au Mellah de Fez la situation des individus est en général assez précaire.
Certes, les israélites sont là ce qu'ils sont partout, très commerçants et très industrieux. Nombreuses sont les échopes où travaillent des petits ferblantiers, des orfèvres, des tailleurs ; nombreux sont les boutiquiers qui font le commerce de grains, de métaux précieux, de boissons fermentées, de draps et cotonnades, de soieries, d'épicerie, d'articles de bazar. Mais ce qui faisait le plus clair des revenus de tous ces gens-là, c'était encore le prêl à la petite semaine, et à des taux qui en valaient la peine, au temps de Mouley Hassan (et aussi de ses prédécesseurs) ; les gros banquiers juifs rendaient de réels services au Makhzen, et, en retour, leurs coreligionnairies étaient soutenus en justice, lorsqu'ils attaquaient un musulman qui leur avait souscrit, un billet d'emprunt à 100 % . Aussi les intérêts de: l'argent rentraient-ils et le prêt à usure était-il' considéré comme une excellente spéculation.
Mais depuis l'avènement d'Abd el Aziz la situation a changé. Le Makhzen s'est adressé de plus en plus à des Banques européennes, de sorte que sa sollicitude pour les juifs s'en est ressentie. Ceuxci ne trouvent plus appui auprès des cadis lorsqu'ils revendiquent la restitution d'un prêt, ou même le paiement d'un intérêt. Le prêt à usure étant de plus en plus entouré d'aléas, les chances de perte finissent par concurrencer les chances de gain. Il a fallu baisser de beaucoup le taux de l'intérêt, et ne plus prêter qu'à des musulmans sûrs, offrant certaines garanties basées surtout sur leur réputation. Mais là encore le bénéfice est aléatoire, douteux.
D'autre part, les revenus de petites industries très prospères ont baissé depuis que les importa-
tions européennes deviennent de plus en plus nombreuses. Les ferblantiers qui produisaient tout le matériel de cuisine et de table de Fez, et surtout des régions environnantes, sont maintenant concurrencées par les produits émaillés de Tindustrie allemande. Les orfèvres, les fabricants de fils d'or et d'argent, qui fournissaient auparavant tout le marché de Fez, sont obligés de restreindre leur fabrication et de baisser leur prix à cause des importations de bijoux, de fils d'or et d'argent d'origine européenne.
Il en est de même pour le commerce. Tous les articles de bazar ne se trouvaient autrefois qu'au Mellah. On ne vendait à la Médina que les articles de fabrication locale, et les marchands avaient quelque répugnance à exhiber à leurs étalages les nickels et les fausses dorures de la camelote française ou allemande. Tous ces objets d'industrie européenne garnissaient les boutiques dû Mellah, et les bourgeois de Fez qui voulaient faire leurs acquisitions étaient obligés de venir jusque là pour se procurer un verre de lampe ou une boîte à sucre. Inutile d'ajouter qu'on leur demandait des prix exorbitants de ces articles dont ils ignoraient la valeur commerciale, et qu'on les écorchait consciencieusement. Mais, aujourd'hui, la bimbeloterie européenne a envahi la Médina, notamment à Bab Mouley Idris et aux Attarin. Les prix ont d'autant baissé, et la pacotille se vend maintenant à un prix raisonnable. Les juifs du Mellah ont dû diminuer leurs exigences d'autant, ce qui ne laisse pas que de les décourager quelque peu. a A quoi « sert de faire du commerce, me disait l'un d'eux, « si on ne doit pas gagner sur les marchandises de « 20 à 30 %. »
Actuellement, le Mellah ne monopolise plus, en fait d'importations européennes, que les souliers d'Espagne (les juifs portent de plus en plus la chaussure d'Europe), les pétroles, les alcools et les
liqueurs fermentées. (La vente des boissons alcoolisées est, en effet, interdite à la Médina.) Les Européens trouvent également au Mellah quelques articles dont n'usent pas les musulmans, et qui sont inconnus à la Médina : du cirage, des chaises, du blanc d'Espagne, des marmites en fonte, des passoires, des couteaux de table, etc.
Les boutiques du Mellah ressemblent en général à celles de la Médina. Cependant, de plus en plus, les négociants leur donnent l'allure de magasins européens, les agrandissent, les mettent de pleinpied avec la rue, y installent un comptoir et une petite barrière. La vie économique ressemble beaucoup à celle du quartier arabe. Les mêmes usages commerciaux président aux destinées du commerce.
Les juifs sont petits boutiquiers, petits industriels, changeurs-usuriers et courtiers. Il reste seulement quelques gros banquiers qui sont en rapport permanent avec Tanger. Les innovations commerciales à Fez débutent toujours au Mellah. Un Espagnol, aidé d'un personnel juif, vient d'y installer une fabrique de limonade gazeuse en bouteilles à billes. Les bouteilles sont transportées dans des caisses à dos d'âne. Cette industrie paraît très lucrative, car elle a trouvé immédiatement une clientèle importante dans toute la ville et au Makhzen, la limonade gazeuse étant une boisson agréable et autorisée. Cette fabrique tiendra jusqu'au jour où un musulman montera une machine à limonade concurrente dans la Médina. Mais il est intéressant de constater que les israélites de Fez sont les intermédiaires et les promoteurs de toutes les innovations d'origine européenne qui ont accès dans la ville.
• Il est à croire que ce sera là pour les habitants du Mellah un moyen de se relever. Leurs qualités d'assimilation, leur connaissance du français (grâce aux écoles de l'Alliance israélite qui y sont
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installées), leur permettront de jouer entre la civilisation musulmane et la civilisation européenne ce rôle d'intermédiaire qu'ils ont su accaparer dans les ports, du jour où des Européens (et, espéronsle, surtout des Français), viendront s'installer à Fez.
Voici, à titre de curiosité, une liste d'adresses commerciales du Mellah de Fez. Cette liste avait été déjà donnée par le docteur espagnol Cerdeira, dans un rapport commercial ; mais la plupart des noms ont dû être rectifiés sur place et rétablis avec une orthographe nouvelle, plus conforme à la prononciation :
Courtiers ea graius
Merdouch Azoulay. Jacob Eç Çeraf.
Moïse ben Azoulay. Rapbaèl Senego.
Merdoucb Attias. Mimoun Levi.
Judas Marchan. Koumeta Manzano.
Jacob Mesnani. David Coben.
Kbadia Danan. David Goben bel Kbazala.
Moïse ben Simon. Eiiaou Senego.
Saûi ben Souran.
Orfèvres
Merdouch llous. Jacob Senego
Mimoun Eç-Çerat Samuel Saboukh.
Ghaloum Garlan. Mesâoud Amour.
Abraham Dahan. Merdouch Dahan.
Isaac Sâdoun. Yousef Amour.
SalomoQ Siméon. Tazer Goben.
David Senego.
Marchands de Métaux précieux Mimoun ben Souran. Jacob Daraî
Fabricants de Vin cachir David Gohen. Isaac Cohen.
Cognac, Rhum, Genièvre (Marchands de)
Moïse Elias. Eliaou Azoulay.
Moïse ben Zimra. Yousef Afralo.
Abraham Eliaou. Moïse Eç-Çeraf.
Liqueurs diverses, Eaux-de-Vie et Vins
Eliaou Coben. Merdochée Mouial.
Yonsef Belilo. Eliaou Àtlias.
Ben haïm Cohen. Mesâoud Moullal.
Moïse Cohen Miguel ben Smaïn.
Merdouch Toledano. Isaac Hammou.
Distillateurs locaux d'Eau-de-Vie, de Raisins secs
et de Figues
Haïm Hassan. Sellam Ferez.
Merdouch Khalina. Abraham Mouïal.
Joseph Es Saghiri. Saûl Ferez.
Marchands de Draps et Cotonnades
Jacob Berremou. Merdouch Halo m f.
Moïse Senego. Abraham Chet riche.
Miguel Halout*. Jacob Haus.
Marchands de Soiories, Miroirs et Glaces, Cristaux, Horlogerie, Bimbeloterie, Articles de bazar, etc.
Benjamin ben Zimra. Joseph ben Teboul.
Davi i Sultan. Raphaël Azouelos.
Samue) Attias. Aaron Azoulim.
Moïse Danan. Chalom Hammou.
Courtiers en Pétrole Moïse Danan. Joseph ben Teboul.
Marchands de Sucres, Thés, Bougies, Savon, Epices, etc.
Isaac Azoulay. David Azoulay.
Eliaou ben Teboul. l»uben Zenati.
Abraham Melloul. Malihlouf Hammou.
Merdouch abou Ceraf. Eliaou Attias .
Eliaou Jekri. Kliaou eç-(>raf.
Moïse Ec-Çeraf (1). Isaac llous.
Isaac Serfati. Makhlouf Simon.
{l) Ce nom propre, qui revient souvent, veut dire « chan- -geur- usurier ».
Fabricants de Fils d'or
Ghaloum Cohen. Samuel Cohen.
Haïm Goubannis. Moïse Cohen.
YoDza Cohen. Isaac Âttias.
Judas Abou. Migael Gouhannis.
Mesâoud Abou.
Fabricants de Fils d'argent
Mesâoud Ilous. Judas Ben Tata.
Israël Bouhana, Tasol Mouïal.
Tailleurs
Salomon Nedan. Mimoun Hammou.
Abraham Sàdoun.
Importateurs d'Alcools en gros
Judas ben Chimol. Yousa Benchiton.
Ben haïm Toledano. RaphaëJ Serfati.
Yousef Beç-Çeraf. Yousef ben Teboul.
Médecins, Rebouteurs, pharmaciens
Abraham Ansili (juif es- Salomon Cahen( juif turc)
pagnol).
Makhlouf Amselem (juif Salomon Sapero (juif
français). russe).
Brodeurs en soie, Passementiers
Haïn Samuel. Hamin Bitoun.
Abraham ben Siméon. Aaron Azoulim.
Chalom Hammou.
Changeurs-usuriers
Benjamin ben Siméon. Eliaou Assala.
Judas Eç-Çeraf. David Mellal.
Mardochée Attias. Judas ben Siméon.
Isaac Cohen Arbia. Mesâoud ben Siméon.
Mesâoud Kadous. Samuel ben Siméon.
Judas Marchan. Jacob Mamam.
Yousef Attias. Amram ben Taboul.
Jacob Daray. Isaac Sàdoun.
Saûl Souran. Mimoun ben Sousan.
Habibi Marchan. Judas IVJarchan.