CHAPITRE XV
Conclusion
Nous avons vu, dans la première partie de ce rapport, la situation du commerce extérieur de Fez, son rôle au Maroc en matière d'importation et d'exportation. Son commerce local rappelle beaucoup celui des autres villes musulmanes d'Orient ; il paraît cependant plus animé et plus vivant. Gela tient sans doute à Tâpreté au gain et au négoce de ses habitants qui s'ocupent presque tous de transactions économiques.
Les opérations locales se divisent en opérations commerciales et en opérations de Bourse. Au point de vue commercial, les boutiquiers (h'ouanti) achètent au marchand en gros (tajer ou mesoueq), et revendent en détail au mechteri (client). Ou bien encore, ils achètent certains articles aux paysans des montagnes environnantes. Ceux-ci vendent les produits de leurs douars, dans le quartier de Sara, aux particuliers. Des courtiers (semsar) servent d'intermédiaires entre le marchand et l'acheteur ; enfin, certaines marchandises, comme les babouches, se vendent à la criée aux enchères, sous les auspices d'un déliai.
Le centre des affaires (Oust el Médina) attire tous les accapareurs. C'est là que les gros négociants jouent sur la hausse du change ; c'est là que s'achètent et se revendent des lettres de change.
Malgré toute cette agitation, la vie économique de Fez est trop subordonnée à deux facteurs importants : la dif Acuité des communications et le manque de sécurité. Ces deux éléments sont une cause de hausse pour tout ce qui est importé ; ce qui rend Texistence à Fez coûteuse et difficile. Il en résulte que, seule, la classe vraiment aisée en supporte allègrement les conséquences ; la classe moyenne vivote, et ses conditions d'existence sont constamment menacées par un tel manque d'équilibre ; quant à la classe pauvre, ses moyens d'entretien sont un problème.
Les céréales, par exemple, arrivent à se vendre à des prix plus qu'exagérés. Les raisons en sont les suivantes : Tout ce qui se récolte dans la région agricole environnante (c'est-à-dire entre Fez et El Kçar) est accaparé et mis en silos par des spéculateurs qui sont généralement de hauts fonctionnaireSjComme le Mohtasib et l'Amin el Moustafadh, en vue d'une famine, ou tout moins d'une pénurie de grains. Les récoltes faites du côté de Meknès, et notamment entre Meknès et Rabat, vont plutôt vers l'Océan, parce qu'il est périlleux de les amener par terre à Fez, en raison de l'insécurité de cette région (les Béni Metir, par exemple, effraient les muletiers par leurs pillages incessants). Du côté de Taza et de la vallée de l'Innaouen, il n'arrive absolument rien non plus, puisque les communications sont complètement interrompues à partir du pont du Sebou, depuis l'insurrection du Prétendant. De sorte que les céréales vendues sur le marché de Fez proviennent le plus souvent de Rabat et de Casablanca, transportées par mer à Larache, et par terre de Larache à Fez. La cherté des transports augmente d'autant l'orge et le blé, qui finissent par atteindre des prix exorbitants : c'est ainsi que, cet hiver, l'orge coûtait 11 pesetas la mesure de 19 kilos, et plus de 100 pesetas le quintal de farine. On voit d'ici ce qui doit se passer
les années de sécheresse où les céréales sont en hausse. C'est alors qu'interviennent les accapareurs en écoulant une partie de leur réserve, qui leur procure des bénéfices excessifs.
Les bêtes de somme sont les seuls moyens de transports au Maroc. Leur nombre entre Fez et la mer est limité et ne dépasse pas les besoins ordinaires des transactions; de sorte qu'il n'est pas possible de réquisitionner, à certaines époques, des convois nombreux pour transporter vers Fez, à un prix de bon marché relatif, les céréales nécessaires. Les autres denrées comestibles d'origine locale sont relativement coûteuses. La présence du Makhzen à Fez augmente du double ou du triple le prix de la viande, des poules, des œufs, etc., et ce sont les classes moyennes et les classes pauvres qui en pâtissent.
^es articles importés subissent une majoration nécessitée par la cherté des transports ; de sorte que des objets lourds, mais de peu de valeur, arrivent à se vendre beaucoup plus cher en proportion que des objets légers ayant de la valeur. Un mulet porte de 1 quintal à 1 quintal 1/2, et le tarif de charjge est le même, quelle que soit la valeur de la marchandise. Un quintal de fer paie aussi cher de transport qu'un quintal d'étoffes précieuses. De telles disproportions, qui proviennent à la fois de la difficulté des communications et de l'insécurité des routes, ne peuvent que donner à la situation économique de Fez un équilibre instable.
Au Mellah, nombreuses sont les familles juives qui émigrent et quittent Fez après ruine complète : ceci est un indice que la capitale est sur une pente déclive en matière commerciale, puisque des unités qui s'y suffisaient autrefois sont obligées d'en partir. La sécurité du pays, il y a encore trois ou quatre ans, permettait à l'influence commerciale de Fez de rayonner partout sans difflculté, dans la direction de Rabat et de Meknès, comme dans
celle de Taza et Oujda. Actuellement, il n'en est plus de même, et son champ d'action décroît tous les jours, à mesure que l'anarchie augmente. Seul, un rétablissement de Tordre et de la tranquillité, accompagné de perfectionnements dans les moyens de transports, permettra à Fez de se remettre à niveau, d'obtenir pour ses marchés des mercuriales stables et raisonnables, et au besoin d'augmenter sa sphère d'expansion économique.
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