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CHAPITRE II Corporations

Les membres d'un mémo métier, d'une même industrie, d'un même commerce, forment une corporation à part. La corporation est un des éléments inhérents à l'existence économique de Fez ; elle s'y est conservée telle qu'elle était au moyen âge, et nulle part ailleurs, peut-être, les vestiges des organisations ouvrières dii temps passé ne se sont maintenus aussi intacts que dans la capitale actuelle du Maroc.

La corporation s'appelle h' enta (pi. h'enati). Le mot Kenta s'applique à toute réunion d'individus exerçant le même métier ou vendant la même marchandise. Généralement, la corporation se trouve dans une seule et même rue ou souq. Elle est administrée par un Conseil appelé jemâa (jemâa d el Kenta), composé de toutes les personnes notables du même métier ou du même commerce, qui se choisissent mutuellement et instinctivement. En principe, tous les membres devraient avoir voix délibérative dans la jemâa, mais dans la pratique les membres jeunes ou pauvres subissent avec assez d'abnégation le fait de n'être pas admis à la jemâa.

Ce Conseil de la corporation se réunit d'ailleurs rarement. Il convoque les membres pour l'élection de Vamin ou président du groupe, pour les grandes fêtes, lorsqu'il s'agit d'aller en corps, étendard en tête, à la mecella du sultan, ou lorsqu'il faut faire partie d'une procession religieuse en l'honneur du tombeau d'un grand saint.

Le plus souvent, Vamin est un vieillard aisé, connaissant bien son métier, scrupuleux, et reconnu par tous comme remplissant les conditions d'impartialité indispensables. Il est élu et choisi par la jemâa, qui le présente ensuite au Mohtaseb ; c'est à celui-ci de l'accepter et de le nommer d'une façon définitive. Dès lors, l'amin représente la henta. En cas de contestation entre ouvriers et patrons, entre acheteurs et vendeurs, ceux-ci vont trouver soit le khalifa du pacha, soit le Mohtaseb^ qui fait appeler l'amin pour trancher le différend. Ce syndic est donc le juge naturel des conflits qui peuvent s'élever soit entre les membres de la corporation, soit entre les membres et les étrangers à la corporation. Cependant, dans certains cas, les litiges avec les gens du dehors, sur la qualité des objets vendus, relèvent de la compétence de deux experts, nommés chioiikh en nedhar^ et désignés par le Makhzen lui-même.

{Amin est le singulier du pluriel aminat, pluriel qui est employé exclusivement avec la signification de « syndic de corporation ». Dans les autres cas, on emploie la forme oumana,) Le syndic doit naturellement être musulman dans les corporations musulmanes. Les corporations juives ont des aminat juifs. Le syndic perçoit les impôts dans son groupe pour Vam^in el m,ostafadh (collecteur général des différentes redevances versées au profit du Makhzen) . Il perçoit aussi les taxes arbitraires imposées par le Mohtaseb. C'est à lui à être assez perspicace pour répartir entre chacun suivant sa fortune.

Les aminat sont en quelque sorte les auxiliaires du pacha ; lorsqu'une corporation est frappée d'une amende collective, l'amin est encore chargé de percevoir les fonds. C'est aussi à eux que l'on s'adresse pour désigner et rassembler les ouvriers ou les marchandises nécessaires en cas de réquisition du Makhzen. Les Maures de Fez évitent ainsi l'ingérence redoutée des Pouvoirs publics dans leurs affaires ; car, en fait, Vamin est bien moins un agent du Makhzen qu'un représentant de la corporation dont il fait partie. C'est la henta qui l'a présenté à l'assentiment et à la nomination du Mohtasib, et, par suite, du pacha, et c'est elle souvent qui réclame son changement quand, pour une raison ou pour une autre, il a cessé de plaire.

Si un nouveau gouverneur est nommé à Fas-el- Bali (vieux Fez), il convoque les Kenati (corporations). Chacune arrive, sous la direction de son amin^ pour saluer le nouveau pacha. Uamin, au nom de la corporation, se présente seul devant le gouverneur et fait les compliments d'usage.

Chaque corporation a ses règlements qui concernent la technique du métier. Ces règlements ne sont pas écrits, mais simplement traditionnels. Au-dessous de l'amin, il y a des maîtres-ouvriers (mâllem), assistés d'un ou plusieurs ouvriers (çanâ) et de quelques apprentis (metâllem). En somme, cette organisation est analogue à ce qui existait en France avant la Révolution ; elle n'existe dans son intégrité et ses détails que dans les grandes villes du Maroc : Fez, Merrakech, Meknès et Rabat.

Aucune des industries ne fait donc l'objet d'une entreprise en grand. La liberté du travail est absolue, en ce sens que n'importe qui (à condition qu'il soit musulman) peut installer un métier ou un commerce quelconque et faire partie d'une corporation. Le nombre des membres d'une henta quelconque n'est nullement limité. Il n'y a pas d'écoles professionnelles. L'enfant qui sort de

l'école coranique à Tâge de 7 ou 8 ans peut commencer son apprentissage chez un patron. Il est alors bou'jadi ou metâllem.

Il est certaines corporations qui ne paient pas de taxes, mais qui sont alors obligées de se soumettre à la koulfa (corvée) du Makhzen. Celuirci peut les réquisitionner au palais comme il veut (il s'agit des petits métiers, comme les zerzdi (portefaix), les guerrabin (porteurs d'eau). Il leur paie une redevance insignifiante (0 pes. 25 hassani par jour et par homme). Il arrive que certaines corporations, comme les guezzara (bouchers), reqqasa (courriers à pied), zerzdia (portefaix), guerraba (porteurs d'eau), s'entendent pour faire la r'oura (grève) ; mais ce chômage dure très peu de temps.

On peut citer parmi les corporations intéressantes, celles des plâtriers (guebbas), des ajusteurs de mosaïque (mâllem d ezzelaïj), des menuisiers (nejjar), des peintres (zouaq), ouvriers qui forment avec les maçons (bennaïa), l'industrie complète du bâtiment. Les métiers les plus délicats sont presque tous exercés par des habitants de Fez. Quant aux métiers vulgaires, ils sont abandonnés aux étrangers qui affluent pour gagner leur vie dans la capitale.

Les portefaix, les jardiniers et la plupart des manœuvres sont étrangers à la ville (Rifains, Jebala et Beraber) ; mais les industries locales sont, pour la plupart, exercées par des artisans natifs de Fez, qui se transmettent de père en fils leur art et leurs procédés. Ils forment avec les petits boutiquiers la classe modeste de la population.

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