CHAPITRE V Mégisserie (Deber
Le tannage et la mégisserie ont pris une grande extension à Fez ; cette industrie est une des plus intéressantes de la capitale du Maroc, parce qu'elle est appelée à se perpétuer, même en dépit de la concurrence industrielle étrangère qui peu à peu envahira le pays.
Les opérations du tannage, en effet, n'ont pas de secret pour les tanneurs de Fez ; ils arrivent à produire des maroquins de qualité pour ainsi dire inaltérable. Les peaux sont préparées au moyen d'écorces et d'essences spéciales, qui demeurent excellentes pour ce genre de travail. On sait, d'ailleurs, la réputation des peaux de chèvres ou de boucs maroquinées.
Les maroquins à gros grains sont généralement obtenus avec des peaux de boucs ; ceux qui ont un grain serré sont obtenus avec des peaux de chèvres ou de chevreaux. Leur souplesse est extrême et
s'acquiert par une manipulation longue et compliquée, qu'on ne saurait obtenir en Europe, où les tannages chimiques tendent à remplacer de plus en plus la préparation végétale.
Presque toutes les peaux de chèvres des Beraber situés au sud-est de Fez passent par les tanneries de la capitale ; celles qui viennent du Tafilelt sont en partie préparées, mais les tanneurs de Fez savent imiter à la perfection le filali, dont le grain et la souplesse sont remarquables.
Les peaux s'achètent dans deux grands fondaqs : le Fondaq Sbitrin (quartier de Chemaîn), où on trouve le matin des peaux de chèvres (venant en partie du Tafilelt, ayant subi ou non une première préparation) ; le Fondaq Rah' bat Zebib (au quartier de Rah' bat Zebib), où on trouve à midi des peaux de bœufs. C'est dans ces mêmes fondaqs que l'on vend les peaux lorsqu'elles sont tannées.
Il y a quatre grandes tanneries à Fez (Fas-elbali), échelonnées le long de l'Oued Fas :
Dar debar sidi Moussa (quartier de Guerniz), près de Moulai Idris, — Korm (c'est-à-dire lieu interdit aux juifs et aux chrétiens, à cause de sa proximité d'un lieu saint). Plus de 400 ouvriers.
Dar debar chouara. Plus de 500 ouvriers.
Dar debar Aïn Azriten, — Korm (près du marabout de Sidi el hadj el Khiat). Plus de 300 ouvriers.
Dar debar Rahbat teben. Plus de 500 ouvriers. Les dar debar (tanneries) sont habous. Les petits patrons, qui sont une centaine, louent dans ces grands locaux la quantité de chambres aui est ïiécessaire à chacun d'eux. Ils ont chacun à leur solde un petit noyau d'ouvriers.
H y a deux « moulins à tan » (reh'at ed debar) ^ assez éloignés des dar debar : le reh'a de l'Oued Zerhoun et le reh'a de Beïn el Medoun. Ils appartiennent aux habous. Ils sont tenus par des patrons spéciaux .
Les 2.000 ouvriers tanneurs qui travaillent à Fez gagnent par jour 1 pes. 50 à 2 pes. 50, selon leur habileté. Un amin ed debaf in commande aux patrons, ouvriers et apprentis. Les peaux sont conservées dans des trous (mejar) remplis de chaux. Le tannage proprement dit se fait dans les qcari, jarres spéciales où on met le tan (debar), qui doit agir sur le cuir.
Il y a trois sortes de tan :
Debar' ouarini (originaire de Béni ouaràin) ; Debaf Yazri (originaire de Béni Yazra) ; Debaf melouia (originaire de la Moulouia), Enfin, pour le tannage du cuir jaune ou ziouani, il vient du Tafîlelt des grains (grains de beVom^ probablement), appelés thakaout.
Le cuir rouge du Tafllelt est expédié en Europe. Le cuir jaune, ziouani, ne trouve pas de débouchés en dehors du .Maroc (sauf sous forme de babouches), mais il pénètre en pièces dans tout le R'arb,. à Tanger, El-Ksar et Rabat. Le cuir violet (bouqqami) est envoyé à Sefrou et Meknès, et de là dans les tribus berbères, pour servir à la fabrication de babouches de femmes.