HISTORIQUE DE LA TEINTURE
L'idée des couleurs provient de ce fait que, dès qu'il a commencé à se vêtir, l'homme a ressenti aussitôt le désir de se distinguer de ses semblables et de se créer une individualité et un aspect qui lui soient propres. Il était donc logique qu'il fit pour cela usage d'étoffes de couleurs différentes.
En Chine, en l'an 3000 avant J.-C., l'empereur Hong-Ti portait un vêtement bleu couleur de ciel et les diverses castes se reconnaissaient à la couleur de leurs vêtements.
Nous n'avons guère de données précises sur les procédés de teinture employés avant le XIe siècle, époque où les Croisés rapportèrent en Europe les principes de l'art de la teinture dont les secrets étaient jalousement gardés par les Orientaux.
C'est dans l'ancienne Phénicie que débuta l'industrie de la teinture et la première matière colorante, dont il soit fait mention dans l'histoire, semble être la pourpre, dont l'invention remonterait à l'an 1400 avant J.-C.
Le mot pourpre ne s'appliquait pas seulement, comme aujourd'hui, à la nuance rouge que nous désignons sous cette dénomination. Il y avait des Pourpres violettes, noires, grises, bleues, rouge foncé, etc..
La renommée de la fabrication était accordée à la ville de Tyr, où on se servait pour cela de vases en étain.
Les Egyptiens, dont la civilisation était au moins aussi avancée, connaissaient et pratiquaient déjà l'usage des mordants. (V. Pline.)
Ce furent les Phéniciens qui répandirent en Europe les différents procédés de teinture ; ils les apportèrent d'abord à Tarente, dont les teinturiers ne tardèrent pas à acquérir la même réputation que ceux de Tyr.
De là, cette industrie se répandit dans toute l'Italie, ce qui explique pourquoi la teinture était déjà assez développée chez les Romains plusieurs
siècles avant J.-C. ; le roi Numa créa du reste une corporation de maîtresteinturiers.
Le teinturier portait alors le nom générique d' « infector » ou « affcctor », et il recevait une dénomination spéciale selon la couleur de la teinture qu'il pratiquait. Ainsi le teinturier en violet s'appelait « violarius », celui en safran « crocotarins », en brun « spadicarius », en rouge « flammarius », en pourpre « purpwarius ».
Les matières tinctoriales employées étaient toutes d'origine animale ou végétale ; il y en avait très peu de minérales. Le plus beau des rouges s'extrayait du lichen roccella (fucus orscillc) (v. Théophraste), et du ver kermès (coccus ilicis) genre de la cochenille (v. Pline).
La teinture la plus estimée était la pourpre, et toutes les affaires de teinturerie étaient aux mains des négociants en pourpre.
Cette couleur était extraite d'un coquillage appelé « murrex » et du coquillage à pourpre « purpura, pelagia » (Pline).
Les teintes étaient variables. selon leur provenance et les pays de production ; Vitruve énumère quatre tons : noir, bleu noir, violet et rouge.
Au moyen de bains successifs des deux sortes de coquillage, on obtenait des tons variés.
En mélangeant au suc du coquillage à pourpre, de l'eau, de l'urine ou de l'orseille dans différentes proportions, on obtenait trois couleurs claires : bleu héliotrope, bleu mauve et jaune bouton d'or (v. Pline). On créait les torn intermédiaires en mélangeant ces deux sortes de teinture. Les coquillages employés venaient de la Méditerranée et de l'Asie.
Au début du Ve siècle, il y avait neuf manufactures impériales de pourpre, dont les principales étaient à Tyr, Tarente, Syracuse, Telo-Martino (Toulon) et Narbonne.
Il est permis de supposer que les plumes noires et rouges qui garnissaient les casques des soldats prétoriens à Rome étaient teintes par ces procédés.
Une famille romaine patricienne de l'époque des Rois, la famille dite des o Fabii Purpurconcs », avait une coquille à pourpre dans ses armes. L'usage de la pourpre fut réglementé par César, Auguste et Néron. Des manufactures de pourpre furent la propriété de certains empereurs depuis Tibère, et Alexandre Sévère en possédait plusieurs dont il tirait profit.
Il est fait mention de la manufacture de Tyr dès l'an 300 (v. Eusèbe, Histoire de l'Eglise).
Du Ve au VIIe siècle, cette industrie marque un temps d'arrêt, et c'est l'Italie qui vit renaître les premières teintureries; en 1429, parut dans ce pays le premier traité de teinture connu.
Il serait injuste de ne pas mentionner ici les alchimistes qui, à côté de leurs recherches chimériques de la « pierre pJiilosophalc » et de la « panacée », contribuèrent par leurs travaux à la plus exacte connaissance de cette industrie. La notion de la teinture joue, en effet, un rôle fondamental dans la pratique et les théories alchimiques; la couleur leur paraissait susceptible d'être
communiquée aux corps par Fart du chimiste. Ils distinguaient la teinture superficielle et la teinture profonde qui pénétrait toute la masse.
La plupart de leurs pratiques et de leurs raisonnements reposaient sur le principe de l'assimilation.
A partir de la fin du XVe siècle, la découverte de l'Amérique fit faire un grand pas à cet art en procurant aux teinturiers une foule de substances nouvelles, telles que le bois de campêche, le quercitron, l'indigo, etc.; à cette époque, en Europe, les cultivateurs tiraient bénéfice de la culture d'une plante de la famille des crucifères, appelée « pastel »
{Isaris tinctoria), d'où l'on extrayait la couleur bleue du même nom, très employée en teinture.
Ateliers et outils de teinturier au XV 1' Siècle.
Cette plante était encore cultivée à la fin du XYITIe siècle en Normandie, où on la connaissait sous le nom de « vouede » ou « guesde ». (Dictionnaire des Arts et Métiers. 1773.)
L'indigo vint faire une concurrence très grande au pastel, un toile général s'éleva contre ce produit nouveau, qu'on appelait <( teinture du diable » et sa généralisation en fut très retardée.
En 1609, Henry IV prononçait la peine de mort contre quiconque ferait usage de cette drogue « fausse et pernicieuse », et c'est seulement en 1737 que les teinturiers obtinrent de Louis XV l'autorisation de s'en servir librement.
Dans un édit de 1599, il est stipulé que les plumassiers ont le droit de teindre les fleurs pour mettre sur les autels des églises, sur les buffets et sur les lits des personnes de condition, mais ce privilège ne concernait que les fleurs en plumes d'oiseaux.
Nous représentons ci-contre les armoiries de la corporation des teinturiers et les jetons adoptés au XVe siècle pour constater la présence des maîtres aux assemblées du métier.
En 1691, les corps de métiers furent divisés en quatre classses par un édit de Louis XIV; les teinturiers faisaient partie de la première et payaient au roi un droit annuel de 30 livres.
La teinture des fibres végétales ou des poils des animaux a toujours été
EE COMMERCE ET h INDUSTRIE
plus avancée que celle des plumes et cela se comprend si l'on veut bien remarquer qu'ellle s'appliquait au finissage des vêtements, objets de première nécessité, alors que les plumes ne sont que des objets de parure et par cela même un complément utile mais non indispensable du costume.
Les teinturiers en plumes avaient donc recours à des méthodes empiriques et tiraient souvent les matières colorantes, qui leur étaient nécessaires, des objets teints par leurs confrères, les teinturiers de tissus ou de filés.
L'historien Agrippa d'Aubigné (1552-1630). relate l'infinie variété de nuances alors en vogue; nous en citerons quelques-unes, dont les dénominations bizarres nous prouvent que celles adoptées de nos jours ne constituent pas une nouveauté.
ZlNZOLlN (Violet rouçeâtre, tire de la >e-
mensc de sésame.
Tristf. ami.
Ventre de nonnain.
Fleur de seigle.
Céladon (Vert).
Face grattée.
Merdoie.
Couleur d'Ormus.
Couleur de sfi. a dos.
Couleur de temps perdu.
Couleur de trépassé revenu.
Couleur de baise-moi ma mignonne.
Etc. etc..
Ventre de biche (Vioiet roussàtre).
Nacarade (Rouge clair, entre cerise et rose). Orangé pastel.
AstrÈE (Couleur du ciel éclairé par les
astres).
Fleur mourante.
Couleur de judas.
Singe mourant.
Couleur dE veuve réjouie.
Couleur de constipé.
Couleur d'Espagnol malade.
Couleur de désirs amoureux
C'est ce qu'on appelait la teinture « au débomlli » et cette dénomination
s'explique facilement comme on peut le voir par l'exemple suivant, que nous donnons à titre de curiosité, du procédé de teinture en rouge.
Les plumassiers achetaient des écheveaux de laine grossière teinte en rouge foncé dans le ton voulu.
Ils faisaient bouillir cette laine clans de l'eau alunée pendant quelques minutes et la matière colorante qui l'imprégnait se dissolvait presque totalement dans ce bain. On teignait d'abord les plumes en orangé dans un bain alcalin de rocou, puis dans le bain de « débouilli » on ajoutait au bain du jus de citron, puis on en faisait d'autres successivement en les additionnant d'abord d'alcool, puis de salpêtre. Le moine Bacon, dans ses « Observations tirées de l'histoire de R. Windovcr et de Mat, 1725 », raconte qu'on tirait la pourpre de Tartarie du sang d'une certaine espèce de singes que l'on prenait « en les ■cnyvrant avec une certaine bierre forte ».
Les nuances employées dans la mode furent toujours assez nombreuses à toutes les époques, mais c'est vers la fin du règne de Louis XVI que leur variété devint considérable; leurs dénominations furent, comme toujours, extraordinaires et tirées, le plus souvent, de faits qui s'étaient passés à la cour.
Telles étaient les suivantes :
Soupir étouffé.
Vive bergère.
Gens nouvellement arrivés.
Etc., etc..
C'est de cette époque que date la nuance puce ; un jour d'été, Marie-Antoinette se présenta au roi avec une robe de taffetas de couleur brune, « C'est couleur puce », dit le roi, et voilà la mode lancée. Mais bientôt on créa des variantes comme : la vieille ou la jeune puce, ventre de puce, dos de puce, cuisse de puce.
Un autre jour, le roi trouva qu'un sathi était « couleur des cheveux de la reine », et sur-le-champ, cette nuance fit fureur et détrôna instantanément la couleur puce.
A l'époque de la Convention, les nuances à la mode pour les plumes étaient, en dehors de la cocarde tricolore, dont le port fut imposé aux femmes de 1793. oour l'autruche, le héron et le coq : argenté, doré, noir, blanc, bleu, jaune, vert, saumon, lilas. En été, il était de mode d'avoir deux plumes, dont une jaune et l'autre verte, en automne une jaune et pour le deuil une plume de héron noire et une plume d'autruche blanche.
En 1827, la mode s'affole à nouveau et nous relevons encore une fois des dénominations bizarres pour les nuances en vogue, telles étaient celles de : « souris effrayée », « crapaud amoureux », « brun osage » (du nom d'une tribu d'Indiens), et « araignée méditant un crime ».
Les procédés de teinture restèrent les mêmes jusqu'à l'année 1834, où Rùnge découvrit le noir d'aniline, qui devait révolutionner cette industrie.
En 1857, les nuances à la mode sont : le cramoisi, le vert Pompadour, le rouge Solférino et toutes les couleurs criardes.
A partir de cette époque, de nouvelles matières colorantes chimiques furent trouvées, la fuchsine en 1858, le bleu d'aniline en 1860, le vert à l'aldéhvde en 1862.
Depuis, on peut dire que chaque mois apporta un nouveau progrès ; mais il faut reconnaître que c'est surtout en Allemagne qu'ils furent réalisés.
La découverte des couleurs d'aniline permit de donner aux plumes les aspects si séduisants et si variés qui ont contribué, pour une très grande part. au développement de cette industrie.
Il est à remarquer, cependant, que les couleurs d'aniline n'ayant pas été découvertes toutes en même temps, mais bien successivement, les procédés de teinture pour certaines nuances dérivaient des méthodes anciennes modifiées par l'emploi partiel des matières colorantes nouvelles.
Nous croyons intéressant de donner quelques exemples de teinture telle qu'on la pratiquait encore dans la deuxième moitié du XIXe siècle.
Pour les nuances rouges et roses, on employait le safran, le bois du Brésil, le campêche, la cochenille comme produits végétaux, et la crocéine, l'éosine, la fuschine, la rocelline, le rose Bengale, le rose de Magdala, etc., comme produits minéraux.
On teignait en rose dans un bain de safran froid additionné d'acide citrique. Pour obtenir la nuance gros rouge, on faisait tremper la plume dans de l'eau alunée pendant cinq à six heures, puis dans une décoction chaude de campêche pendant autant de temps.
La cochenille donnait des teintes plus brillantes et on mordançait avec l'alun et la crème de tartre.
Pour les nuances jaune et orangé, les couleurs végétales employées étaient le benjoin, le curcuma, le rocou, la gaude, et les minérales l'acide picrique, la chrysoïne, le jaune acide, le jaune naphtol, l'orangé d'aniline. Pour la teinture en bain de curcuma ou de gaude, on mordançait à l'alun et pour le rocou à la potasse; on employait aussi quelquefois un bain d'acétate de plomb suivi d'un bain de bichromate de potasse.
Pour les nuances bleues, on employait le campêche, l'indigo ou diverses couleurs d'aniline.
On faisait dissoudre l'indigo soit dans la soude (bleu de cuve), soit dans l'acide sulfurique (bleu de composition). Il fallait 100 grammes d'acide sulfurique pour dissoudre 50 grammes d'indigo; quand l'effervescence produite avait cessé, on y ajoutait 50 grammes de potasse ; cette solution était versée dans l'eau bouillante et formait le bain de teinture.
Pour teindre en nuances violettes, on employait l'orseille suivie d'un bain de potasse ou le violet de Paris et le violet sulfo.
Pour la teinture en noir, on utilisait différents procédés basés sur l'emploi
des couleurs d'aniline, mais qui ne donnaient pas un beau noir ni une grande solidité.
L'emploi des mordants présentait de grands inconvénients, car les duvets étaient souvent détériorés ou brûlés, mais, d'autre part, ces teintures étaient beaucoup plus solides que celles à l'aniline employées presque exclusivement aujourd'hui pour la couleur ou le noir.
Cartes de nuances. — La Chambre syndicale des Fleurs et Plumes prépare chaque année, avec le concours des autres chambres syndicales de la mode, une carte des nuances nouvelles créées pour chaque saison.
Ces cartes sont établies afin de paraître au mois de mai pour l'hiver et au mois d'octobre ou novembre pour le printemps suivant ; d'autre part, une carte spéciale réunit toutes les nuances classiques.
Une autre carte de nuances fort estimée et très employée par les fabricants et les acheteurs, est éditée, vers les mêmes époques, par MM. Claudefrères, les grands échantillonneurs mondiaux de la rue d'Uzès ; cette maison fort ancienne possède une collection unique au monde et remontant au début du siècle dernier.
Ce sont, en somme, ces deux cartes qui servent de base aux teinturiers, ainsi qu'à toutes les maisons qui s'occupent de la fabrication des articles de mode dans tous les pays du monde.
Les nuances portent des numéros et chaque groupe reçoit un nom qui est parfois fort peu en rapport avec celui qui devrait s'y appliquer réellement.
Pour certaines teintes, les noms donnés rappellent des faits contemporains ou veulent marquer une époque, comme ceux que nous donnons ci-dessous :
Eté 1900 : Madagascar (marron) ; Commandant Marchand (bleu) ; Nuances « Nouveau Siècle » (pastel).
Hiver 1900 : Bocr, Roberts, Pretoria (marron); Alexandre III (violet); Nansen (bleu violet).
Eté 1901 : Shanghaï, Pékin, Tien-Tsin (gris-bleu); Tokio, Japon (rose).
Hiver 1901 : Ranavalo (marron foncé); La Veine (jaune); Royal purple (violet).
Eté 1903 : Nuances Loïc Fiillcr (changeants ombrés). Hiver 1903 : Sarto (blanc pape).
Hiver 1904 : Corée (rouge brique). Hiver 1907 : Tanagra (marron rouge).
Eté 1908 : Joe onde (beige).
Eté 1910 : Blériot (bleu foncé); Dirigeable, Aéroplane, Monoplan, Aviatiou, Chantecler (vert gris).
Eté 191 1 : Bowling (marron clair).
Eté 1912 : Benghazi (coq de roche).
Hiver 191 2 : Nuances futuristes.