COMMERCE DES PLUMES D'AUTRUCHE
HISTORIQUE
Avant l'installation des fermes du Cap, les plumes d'autruche mises sur le marché provenaient pour la presque totalité des dépouilles d'oiseaux sauvages tués à la chasse; ces plumes étaient alors beaucoup plus estimées que celles produites par les quelques oiseaux domestiqués par les indigèi^ et récoltées dans des conditions défavorables à leur bonne conservation.
Nous allons passer en revue les différents marchés d'où étaient tirées les plumes d'autruches employées principalement en Europe jusqu'au moment où elles furent remplacées par celles des oiseaux élevés rationnellement au Cap.
Jusque vers 1830 le commerce des plumes d'autruche du Soudan et de l'Arabie était centralisé à Livourne, mais la conquête de l'Algérie modifia cet usage en barrant la route aux caravanes d'esclaves qui les apportaient de Tombouctou.
L'exportation se fait aujourd'hui par Tripoli, Benghazi et Mogador et aussi par la voie du Caire.
Une partie est dirigée sur Londres où elle va grossir les arrivages du Cap, mais une bonne part va directement à Paris. Il est impossible de se procurer les chiffres exacts des exportations de plumes de Barbarie, car les rapports consulaires français et anglais ne concordent pas ensemble avec Jes statistiques des douanes.
Egypte et Arabie. — Jusqu'en 1855, l'exportation des plumes d'autruche représentait une valeur de 250.000 livres, alors qu'à cette époque la prodcution du Cap n'était que de 230.000 livres; mais si nous arrivons jusqu'à l'année 1906 nous constatons que l'exportation n'est plus que de 36.000 livres pour l'Egypte, alors qu'elle atteint le chiffre énorme de t. 400. 000 livres pour la colonie du Cap.
Les plumes étaient autrefois apportées au Caire par des caravanes venant du Soudan, du Kordofou, du Darfour et du Wadaï ; puis du Caire elles étaient, après triage, portées à Alexandrie où on les embarquait pour l'Europe.
Au Kordofou, il y avait une certaine quantité d'autruches domestiques, mais l'usage des couveuses y était totalement inconnu. Tous les six mois on dépouillait les oiseaux de leurs plumes, après quoi on les frottait d'huile pour éviter l'inflammation de la peau.
Il est impossible de dire quelle était l'importance de la production des plumes récoltées sur les autruches privées, car elles étaient toujours mélangées avec celles des oiseaux sauvages avant d'être expédiées au Caire; d'après différents auteurs, on peut estimer que les plumes domestiques représentaient environ les trois quarts de l'exportation totale de ce pays.
Les plumes d'Arabie venaient du pays situé au Sud et s'étendant jusqu'au golfe d'Aden ; les caravanes les apportaient à Alep. mais depuis la création des services de steamers, leur exportation a changé de route ; à Alep, les plumes subissaient un premier triage avant leur réexpédition. Un peu plus tard, elles furent dirigées sur le Caire, mais elles conservèrent néanmoins leur dénomination de « plumes d'Alep ».
Ces plumes étaient de forme allongée et étroite et possédaient un duvet ondulé; elles provenaient pour une très faible partie d'autruches domestiques et étaient jadis les plus estimées sur le marché.
L'Arabie exportait trois qualités distinctes : Les plumes « d'Alep » produites par les autruches du désert de Syrie, et qui étaient les plus belles de toutes; celles du « Hedjiaz » qu'on désignait sous le nom de « faux Alep », et celles du « Yemen », faciles à reconnaître à leur éclatante blancheur et à la gracilité de leur duvet. Très souvent ces trois sortes étaient mélangées par les Arabes avant leur expédition au Caire par la voie de « Djcddah » ; de petites quantités étaient embarquées à Aden directement pour l'Europe.
Les plumes d'Egypte et d'Arabie étaient autrefois beaucoup plus estimées que celles du Cap, alors qu'aujourd'hui ces dernières leur sont de beaucoup supérieures.
Barbarie. — Ces plumes venaient de Tombouctou, du Housa et du Bornou en passant par Ghadamès, pour arriver au marché de Tripoli, celles du Wadaï venaient par le Fezzan et quelquefois par Benghazi ; l'exportation annuelle était de 100.000 livres et toutes provenaient d'oiseaux sauvages. On tirait aussi de ces pays les autruches sauvages destinées aux essais d'acclimatation en Europe. Les plumes de Barbarie ont toujours été très appréciées pour leur qualité et leur forme et sont encore aujourd'hui d'un emploi courant.
Algérie. — Les autruches y étaient très communes jusque vers 1850, sur les hauts plateaux situés au nord de Batna. Au moment de la conquête de lAlgérie, elles furent l'objet d'une chasse acharnée qui amena rapidement leur complète disparition.
Maroc. — L'exportation atteignait 2.000 livres sterl. annuellement ; ces plumes venaient de Tindoof et de Wadnor, d'où elles étaient dirigées sur Mogador, dont le marché était très peu important pir rapport à ceux du Caire et de Tripoli.
Cap de Bonne-Espérance. — Ces plumes provenaient primitivement des autruches sauvages (struthio australis) tirées ou capturées dans le désert de Kalahari et jusque dans le Congo portugais.
CVlles provenant du Transvaal et de l'Afrique orientale étaient appelées plumes de Jamani et leur qualité était inférieure à celles des autres parties de l'Afrique australe.
Le marché de plumes passa vers 1865 de Livourne et de Vienne à Londres, où il est resté depuis et restera encore longtemps, bien que les achats des marchands ou fabricants anglais ne viennent actuellement qu'après ceux de la France, de l'Amérique, de l'Allemagne et de l'Autriche.
La situation prépondérante de ce marché tient d'une part à ce que la production du Cap a représenté jusqu'ici, à elle seule, plus des trois quarts de celle des tous les autres pays d'élevage réunis, et, d'autre part, à l'organisation des transports, ainsi qu'aux énergiques mesures de défense prises par les Anglais pour mettre à l'abri de la concurrence leur grande et riche colonie du Cap.
On a fait déjà de nombreuses tentatives pour ramener une partie de ce marché à Paris, mais elles ont jusqu'ici toutes échoué; nous pensons que ces échecs sont dus à des causes diverses que nous allons expliquer.
Tout d'abord, il est difficile de décider les fermiers du Cap à tenter la vente directe de leurs produits en France, alors qu'ils sont à peu près sûrs d'en obtenir un prix rémunérateur à Londres où les acheteurs étrangers ont l'habitude de se rendre en grand nombre et où, par suite, les cours s'établissent d'une façon régulière. D'autre part, les courtiers assermentés qui peuvent seuls procéder à ces sortes de ventes publiques dans notre pays, sont gênés dans leurs opérations par des anciens textes de lois qui ne sont plus à la hauteur des progrès du commerce moderne.
Nous ne citerons comme exemple que celle qui fixe au chiffre minimum de 300 francs le montant des adjudications qu'ils peuvent prononcer; en outre, les faibles quantités de plumes offertes dans ces ventes, qui ne comprenaient pas plus de 150 à 200 lots de 1 à 2 kilos chaque, ne laissaient pas aux acheteurs un choix suffisant pour constituer leur stock. Une organisation commerciale comme celle qui existe à Londres ne peut donc être créée à Paris dans l'état actuel des choses et n'aurait des chances de réussir que si nos lois commerciales étaient modifiées et rendues plus libérales et si en même temps les organisateurs de ces ventes, disposant de capitaux très importants, pouvaient donner aux fermiers du Cap les garanties sérieuses qu'ils trouvent à Londres ; l'état de notre marine marchande est aussi un obstacle à cette organisation, ainsi du reste que la nécessité d'avoir des ports francs ; ce qui prouve bien que la création du marché parisien n'est pas une utopie, c'est le fait que déjà un certain nombre de fermiers du Cap exportent leurs plumes directement à Paris et les offrent aux fabricants français sans passer par aucun intermédiaire. En outre, comme nous le verrons, les plumes expédiées directement aux Etats-Unis représentent une somme de 8 millions de francs.
Les essais qui ont été tentés à diverses reprises en Algérie, dont le climat
est si propice à l'élevage de l'autruche, n'ont pas réussi pour les raisons que nous avons données ailleurs. Il est certain que le jour où nous aurons dans notre belle France africaine des fermes bien aménagées et en plein rapport, les plumes qu'on y récoltera devront rivaliser aisément comme qualité et prix de revient avec celles du Cap. Les fermiers algériens trouveront en France un débouché direct et sûr de leurs produits, et c'est alors qu'on pourra organiser facilement des ventes à Paris.
De nouveaux essais sont tentés depuis quelques années en Tunisie; il faut souhaiter d'abord qu'ils réussissent et aussi que notre gouvernement donne tout son appui moral et financier à ces entreprises qui seront, en cas de réussite, une source considérable de bénéfices pour les colons et aussi de revenus certains pour le Trésor.
Il est bon de rappeler à ce propos qu'il y a toujours grand avantage pour une nation à trouver chez elle ou dans ses colonies les matières premières nécessaires à une industrie florissante.
Si les essais de fermage tentés en Algérie et en Tunisie, pays dont le climat, la nature et la fertilité du sol sont essentiellement propices à l'élevage de l'autruche, avaient été conduits avec la persévérance voulue, la production des plumes d'autruches dans ces régions suffirait depuis longtemps aux besoins des fabricants français.
Les résultats déjà palpables obtenus à Madagascar sont un réel encouragement pour les colons et l'expérience acquise par les fermiers malgaches ne peut qu'aider à la création de très prochaines exploitations.
Il est absolument urgent, en tout cas. de rattraper le temps perdu, et cela par tous les moyens possibles, si nous ne voulons pas nous laisser devancer par les Allemands qui étudient très sérieusement la question et dont l'esprit de méthode et la persévérance sont de puissants facteurs de réussite, sans compter la situation favorable de leurs colonies sud-africaines.
C'est au début du xixe siècle que les plumes d'autruches sauvages du Cap commencèrent à être importées en Europe, et Jean Barrow nous assure qu'en 1805 leur valeur ne dépassait pas 3.750 francs.
Le chiffre de l'importation n'augmenta guère tant que les plumes résultant de l'élevage ne vinrent pas le grossir; en effet, quarante ans après, en 1845. leur valeur n'atteignait encore que 200.000 francs, pour un poids de 1.327 livres anglaises. Nous savons qu'en 1865 il n'y avait au Cap que 80 oiseaux domestiques dont les plumes venant s'ajouter à celles des autruches sauvages, formaient un total cle 17.873 livres représentant une valeur d'environ deux millions de francs.
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