CARACTÈRE DE LA COLONISATION
Bien que, depuis plus de deux siècles, les Français aient fondé des établissements à Madagascar et bien qu'à la suite des explorations faites dans ces dernières années le pays soit connu dans son ensemble, sinon dans tous ses détails, on est loin d'être d'accord sur la valeur de notre possession au point de vue de la colonisation et sur les moyens à employer pour en tirer parti. Les opinions les plus diverses et même les plus contradictoires sont, encore aujourd'hui, émises couramment sur chacun de ces points.
Relativement au premier d'entre eux, les uns
-représentent Madagascar comme étant d'une
richesse et d'une fertilité merveilleuses, comme
offrant, pour le présent et pour Tavenir, des
ressources inépuisables; d'après les autres, c'est un territoire absolument déshérité et dont l'exploitation ne peut rien rapporter. Des deux côtés, il y a de l'exagération ; elle vient sans doute de ce qu'on a étendu, à tort, à toute File des observations recueillies sur des points isolés. Il est dangereux de faire des généralisations sur Madagascar à cause des variétés qu'y présentent le sol, le climat, les produits et les populations. Je les ai déjà signalées et je n'y reviendrai pas. Mais Texposé détaillé, que j'ai fait dans les chapitres précédents et dans lequel j'ai essayé d'en tenir compte, montre, je crois, qu'une utilisation convenable des objets et des débouchés que le pays fournit, que surtout il est susceptible de fournir, lui donnerait pour nous une importance qui est loin d'être négligeable.
Quant à la colonisation, un simple coup d'œil jeté en arrière suffît pour voir que toutes les tentatives faites par la France ont successivement échoué. Depuis la concession accordée au dieppois Rigault, en 1642,jusqu'à la création de la Compagnie de Madagascar, en 1863, les expériences, fréquemment renouvelées, ont eu toujours le même résultat négatif ; et la colonisation individuelle n'a pas eu plus de succès que les entreprises collectives ou gouverne-
mentales; elle est actuellement à peu près nulle.
A défaut de résultats effectifs, la multiplicité de ces essais auraient dû au moins fixer l'opinion sur ce qu'il faut faire dans l'avenir pour mieux réussir. Il n*en est rien. Beaucoup de ceux qui s'occupent avec le plus d'ardeur, de conviction et de bonne foi des questions relatives à la colonisation de Madagascar ont, sur le caractère de cette colonisation, des idées qui conduiraient, selon moi, à de nouveaux échecs. Ils considèrent, en effet, que Mada^çascar doit devenir pour la France une colonie de peuplement où pourraient s'établir, vivre et prospérer un grand nombre de nos compatriotes (1). A mon avis, c'est là une erreur capitale.
(1) Jo citerai à l'appui de cette opinion quelques extraits de publications récentes sur Madagascar.
« Si l'on tient compte que sa population estimée par les uns à deux millions et demi, par les autres à 5 ou 6 millions, n'est pas supérieure à 3 millions et demi on voit quelle énorme masse de terre elle met à la disposition de rémigration d'un pays. Six ou sept millions de Français pourraient s'y établir sans qu'il fût nécessaire de dépouiller un seul naturel. » (Louis Pauliat, Madagascar page X).
« En restant dans une appréciation modérée, cette île pourrait présenter la solution de la question sociale pour toute notre population du Midi. » (Louis PauHat, Madagascar, page 141.)
« Ce pays, plus grand que la France, est à peu près
D'une manière générale, un pays n'est susceptible de devenir une colonie de peuplement que si ceux qui viennent s'y établir, en émigrant de la métropole, peuvent, sans altérer gravement leur santé, s'y livrer aux travaux manuels et particulièrement à ceux de Tagriculture. Dans les régions tropicales et à Madagascar en particulier, le climat ne permet évidemment aux Européens de le faire que dans des cas exceptionnels. Toutes les parties de l'île dans lesquelles le climat général n'est pas modifié par quelque circonstance particulière telle que l'altitude, c'est-à-dire tout le littoral, qui est la région la plus fertile et possédant la plus grande valeur relativement aux cultures, se trouvent incontestablement dans ces conditions. Pour les Français travaillant de leurs bras, elles sont inhabitables,
A l'intérieur, quand on s'éloigne de la mer, le terrain s'élève rapidement ; le massif central
vide d'habitants (deux millions cinq cent mille) et pourrait nourrir une population de quarante millions d'âmes. Les naturels sont doux, intelligents, assimilables, dévoués. De vastes espaces sont inoccupés. Ils attendent nos émigrants que nous laissons se perdre dans le monde entier, nos souffreteux, nos pauvres sans feu ni lieu, sans pain; nos misérables que la lutte pour la vie élimine et étouffe, ou déclasse et pousse au crime sur notre vieux sol d'Europe trop encombré. (F. deMahy. Autour de Vîle Bourbon et de Madagascar, page 103.)
est à une altitude moyenne telle que la température y est très supportable. C'est là seulement que pourraient s'établir des colons agriculteurs, mais, dans cette partie de l'île, la population indigène est dense, les villages sont populeux et très rapprochés. Tout le terrain cultivable, placé en général dans le fond des vallées, est occupé par les habitants actuels et transformé en rizières ; presque partout, il est impropre à une autre culture. Ailleurs, le sol argileux, percé de nombreuses émergences de granité, est absolument stérile; il n'y pousse et ne peut y pousser qu'une herbe maigre et rare. A part quelques points situés loin des centres de population et encore inutilisés par la culture, on n'aurait du terrain pour les colons qu'en en dépossédant les indigènes, et celui qu'on se procurerait en adoptant un pareil système ne serait que d'une faible valeur pour les Européens.
Un autre obstacle au peuplement de Madagascar, c'est l'insalubrité qui résulte, non du climat, mais de circonstances locales. Elle a a été exagérée, mais elle est réelle et n'est pas limitée, comme on le dit souvent, à quelques cantons du littoral. A des degrés divers et pour des causes différentes, presque toutes les parties de l'île sont malsaines.
La partie la plus insalubre de Madagascar est incontestablement la côte orientale. Les fièvres paludéennes y sont à l'état endémique et prennent fréquemment chez ceux qu elles atteignent un caractère pernicieux. Elles naissent probablement des émanations produites par les lagunes dont Teau, le plus souvent stagnante, est remplie de matières organiques en décomposition ; elles naissent aussi de celles produites par les vastes espaces inondés pendant rhivernage, mais restant à découvert, à demi asséchés, pendant le reste de Tannée, tandis que toutes les dépressions demeurent continuellement transformées en marais qu'alimentent les pluies et qu'envahit une épaisse végétation palustre. Toutes ces particularités du régime des eaux jointes à la grande chaleur, qui règne sans interruption sur la côte et qui en augmente les mauvais effets, mettent le littoral dans les plus fâcheuses conditions sanitaires.
Il ne serait évidemment pas impossible de les faire disparaitre, au moins en partie. A la fin du siècle dernier déjà, Lescallier, qui avait été chargé d'étudier la question de la colonisation à Madagascar, a indiqué dans son rapport la nécessité d'exécuter des travaux pour assainir le pays. Selon lui, il suffirait pour y
arriver, d'employer les moyens en usage sur la oôte de Coromandel qui, étant dans les mêmes -conditions topographîques, est sujette aux mêmes inconvénients. « On y remédie, dans ce dernier pays, écrit-il, en creusant annuellement dans la saison pluvieuse, une embouchure artificielle aux rivières ; un petit canal creusé de quelques coups de pelle suffît ; la force des eaux lui a procuré bientôt la largeur et la profondeur nécessaires. » (1)
Je ne crois pas que les travaux à effectuer dans le but de supprimer les foyers fébrigènes de la région côtière orientale soient aussi simT pies que le déclare Lescallier. Il suffît, pour s'en rendre compte, de considérer que les lagunes s'étendent de Tamatave au Sud de Mananjary, sur une longueur de plus de 400 kilomètres, et qu'elles sont entourées de marécages ne communiquant entre eux ou avec elles que d'une façon temporaire pendant la saison des pluies. L'assainissement plus ou moins complet du littoral n'est pas impossible, nais il serait certainement long, pénible et coûteux. Tout en indiquant le principe des moyens à employer
(1) Mémoire relatif à Vile de Madagascar y par le citoyen Lescallier, associé, lu le 17 Fructidor, an 9 (Institut national ; Sciences morales et politiques. Tome IV, 1803. — Vol. 10.)
pour détruire l'insalubrité qui a toujours été un des principaux obstacles à la colonisation de Madagascar, Lescallier n'a pas vu les difficultés que son application entraînerait ; s'il avait fait un long séjour dans le pays(l), il aurait apprécié plus exactement Timportance des travaux nécessaires et il n'aurait sans doute pas dit comme conclusion à son mémoire : « Il serait malheureux que pour quelques marécages et quelques eaux stagnantes qui , dans plusieurs cantons de l'île , rendent les bords de la mer malsains dans une saison de l'année, inconvénients auquel il est facile de remédier, le gouvernement négligeât les vues que présenterait l'occupation de celte île et l'attention nécessaire pour nous y consolider par une prise de possession fondée sur le consentement des peuples et sur l'amélioration de leur sort ou par des établissements solides, quoique partiels, dans divers cantons de l'île. » Si, à Madagascar, le paludisme se trouvait localisé sur la côte et dans le voisinage des lagunes, l'inconvénient, quoique considérable, puisque ces régions sont les plus fertiles et celles où les diverses plantations réussissent le
(1) Lescallier, qui est allé à Madagascar en Août 1792, n'y est resté que six jours et n'a visité que les environs de Foulpointe.
mieux, n'aurait qu'une importance restreinte. Tout en étant, d'une manière générale, dans de moins mauvaises conditions hygéniques, la zone intermédiaire renferme beaucoup de points à endémies aussi redoutables que celles du littoral. C'est une conséquence des caractères topographiques et géologiques de cette partie de l'ile.
Le sol, en effet, y est argileux, par suite, imperméable ; et comme, en même temps, il est très tourmenté, on voit, même à des altitudes élevées, de nombreuses dépressions où l'eau s'accumule sans avoir d'écoulement possible et où elle forme des marais. Ce sont autant de foyers pestilentiels, particulièrement lorsque les eaux, baissant par l'évaporation, laissent à découvert des plantes aquatiques qui meurent et se corrompent. Quand un de ces marais se trouve dans une vallée encaissée et abritée contre les vents, il n'est pas rare de constater dans les environs des fièvres paludéennes intenses qui atteignent non seulement l'étranger de passage, mais encore l'indigène, malgré sa plus grande résistance.
C'est aussi dans la zone intermédiaire qu'on rencontre la plus grande partie des forêts ; elles maintiennent une humidité constante à la surface du terrain, recouvert d'une accumulation
de débris végétaux décomposés ; elles opposent, par leur masse, un obstacle à l'action des vents. Plusieurs des conditions favorables à la production dos alTections paludéennes se trouvent ainsi réunies. Sans avoir Tintensité morbide de celles qu'on constate dans les forêts del'Annam, du Laos et du Brésil, les fièvres des bois sont fréquentes à Madagascar.
Certains travaux pourraient contribuer puissamment à l'assainissement de la région moyenne. Les plus efficaces seraient sans doute ceux destinés au dessèchement des marais, à leur terrage ou à leur mise en eau, de façon à les supprimer complètement ou à les rendre inoffensifs. Quelques défrichements pourraient aussi être utiles, mais ils devraient être faits avec beaucoup de méthode et après une étude attentive des conditions Iqcales ; ceux que pratiquent actuellement les indigènes pour se procurer des terrains propres aux plantations sont plus nuisibles qu'avantageux.
Mais on doit aussi et surtout attendre de bons résultats du développement de la culture. Les opérations multiples qu'elle nécessite entraînent des modifications favorables à l'assainissement. En labourant les terres et en les défonçant, en y introduisant des amendements, on augmente sensiblement la perméabilité du sol et on fait
pénétrer Tair et l'eau dans les profondeurs ; par les plantes qu'on cultive, on produit une puissante évapora tion qui assèche la superficie. L'exemple de certaines parties de l'Algérie, qui, au début de la colonisation, étaient redoutables par les fièvres et qui ont été complètement transformées, est là pour montrer les améliora, tions qu'on peut obtenir dans un temps relativement court.
Le massif central est la partie la plus saine du pays. L'insalubrité est cantonnée dans les environs de certaines rizières et bornée au temps où les eaux qu'on entretient à leur surface sont stagnantes et à celui où on les met à sec pour les façons qu'on donne au terrain ou pour la récolte. L'impossibilité pour les colons de s'y établir en grand nombre tient donc, comme je l'ai dit, à une autre cause : l'occupation actuelle de la presque totalité du sol cultivable parles indigènes.
En raison de ces conditions qui sont, il est vrai, modifiables, mais en partie seulement, puisque le climat, avec sa chaleur et son humidité débilitantes, restera toujours le même, il ne faut pas compter que Madagascar puisse jamais recevoir une grande quantité d'émigrants. Les colonies où de nombreux Européens sont venus se fixer et où la population a pris un dé-
veloppement important se trouvaient, par rapport à la métropole dans des conditions autres que celles présentées par notre possession africaine. Si, par exemple, la Nouvelle-Zélande est devenue, en moins d'un siècle, puissante et prospère, si la population anglo-saxonne s'y accroît dans une proportion rapide, tant par l'excédent des naissances sur les décès que par celui de l'immigration sur l'émigration, c'est parce que les îles qui la constituent ont offert aux nouveaux occupants, en même temps que de grandes richesses naturelles à mettre en valeur, un dimat d'une douceur et d'une salubrité exceptionnelles. Le colon anglais y trouve, avec un vaste champ ouvert à son activité, un miUeu aussi bon et, à beaucoup d'égards, meilleur pour la vie que dans sa patrie.
Il faut aussi remarquer que le peuplement par des Européens des colonies telles que la Nouvelle-Zélande a été facilité par la disparition correspondante des indigènes. Dans la concurrence vitale qui s'établit forcément entre les habitants primitifs d'un territoire et ceux qui viennent s'y installer, les premiers, par suite de circonstances diverses, mais d'ordre moral aussi bien que matériel, résistent d'autant moins que leur état social a une plus grande infériorité. A ce point de vue, c'est précisément dans les par-
ties de Madagascar où les Français vivraient le plus facilement , c'est-à-dire dans le massif central, qu'ils rencontreraient les plus grande obstacles de la part de la population actuelle. Les Hova sont arrivés à un degré de civilisation qu'il ne faut pas exagérer, mais qu'il serait injuste de nier; dans tous les cas, il est bion au-dessus de celui des peuplades de la côte, restées presque à l'état sauvage. Dans les provinces du centre, si on écarte le procédé consistant à détruire ou à dépouiller plus ou moiii^ ostensiblement les indigènes, procédé qui n'of^t pas heureusement dans nos traditions, le peuplement par substitution serait long, difficile vt peut-être impossible, parce que les Hova et les quelques tribus qu'ils ont pu arriver à s'aswimiler, puiseraient dans leurs institutions, daiis leurs mœurs et dans leur organisation sociale une grande force pour s'opposer à notre action. D'un autre côté, comme le sol de cette réji^non n'offre que des ressources limitées et presque totalementxitilisées actuellement, le peuplement par juxtaposition, tel qu'il est pratiqué par nous en Algérie (1), n'est pas susceptible non plus de prendre beaucoup d'extension.
(1) Les recensements de 1881, 1886 et 1891 montrent une augmentation constante de la population indigène comme de la population française. Voir à ce sujet le rapport titi M. A. Burdeau dans son ouvrage : L'Algérie en 1891.
Au contact d'un afflux européen considérable, les peuplades de la côte, qui appartiennent à une race inférieure et qui ne possèdent qu'une civilisation rudimentaire n'offriraient évidemment pas la même résistance. Comme les Maoris qui s'éteignent peu à peu, les Malgaches disparaîtraient au bout d'un certain temps, s'ils n'étaient pas protégés par les conditions climatériques et sanitaires des territoires qu'ils habitent. Cette protection est tellement efficace qu'elle leur a suffi jusqu'à présent contre les Hova ; ceux-ci ont fait la conquête militaire de certaines provinces du littoral mais ils n'en occupent pas le sol ; ils ont, dans ces provinces, des soldats, des administrateurs et quelques rares commerçants, mais la population est restée composée uniquement des vaincus. Malgré la richesse plus grande des terres basses, les Hova restent cantonnés sur les montagnes presque stériles où ils vivent à l'étroit. Une immigration européenne ne manquerait pas, à plus forte raison, de se buter contre des obtacles qui ont arrêté l'expansion des Hova malgré le voisinage, la similitude de la langue et une manière de vivre s*adaptant mieux que la nôtre aux conditions extérieures.
Par suite des raisons qui précèdent, je crois donc que Madagascar ne peut uas devenir pour
la France une colonie de peuplement. La possession de cette île n'en a pas moins pour nous une réelle importance, à condition qu'on se rende exactement compte de la façon dont on peut l'utiliser et qu'on n'emploie que des procédés appropriés au but qu'on se propose d'atteindre.
Ce but n'est autre que la mise en valeur, au profit des intérêts français, des richesses naturelles que le pays renferme, ainsi que des ressources qu'il présente pour l'agriculture, l'industrie et le commerce. En résumé, Madagascar doit être une colonie d'exploitation. Ce terme jouit actuellement d'un certain discrédit qui n'a, à mon avis, aucune raison d'être, si on n'en étend pas la signification au-delà des limites que je viens d'indiquer.
Du caractère que doit prendre et conserver la colonisation, résultent des conséquences très nettes, aussi bien relativement aux conditions qu'auront à remplir les colons et aux moyens dont l'usage leur permettra de réussir que relativement à la conduite à tenir à l'égard des indigènes. Je vais les examiner rapidement.