OBSTACLES A LA COLONISATION
Il ne me reste plus, pour terminer, qu'à parler de quelques obstacles qu'opposent à notre action certaines dispositions légales, certaines institutions et certains usages. J'observerai, avant de commencer ce rapide examen, que je m'occuperai de ces faits non en eux-mêmes, mais seulement dans leurs relations avec le développement de la colonisation, car, tout en s'expliquant et en se légitimant par l'état social du pays, ils peuvent n'être pas en rapport avec la situation nouvelle où le protectorat l'a placé.
D'un autre côté, en me mettant toujours au même point de vue spécial, j'aurai à indiquer certaines réformes très désirables. Toutefois, pour ne pas sortir du cadre nécessairement restreint de cette étude, je ne dirai rien des moyens à employer pour les obtenir.
Les observations que je vais présenter s'appliquent surtout à ce qui se passe chez les Hova et dans les provinces placées sous leur dépendance. Je m'y bornerai pour plusieurs motifs II me suffirait de remarquer que je n'ai visité que ces territoires, mais il existe d'autres raisons. Comme les Hova sont les seuls à posséder un gouvernement régulièrement organisé, leurs lois et leurs coutumes ont seules, assez de généralité pour donner une base précise au raisonnement. D'autre part, ils occupent les principales régions de colonisation et leur puissance tend, peu à peu, à dominer toute l'île, aassi bien par leur action directe que parce que nous la leur avons, nous-mêmes, implicitement rtîconnue dans une des dispositions les plus regrettables du traité du 17 décembre 1885 (1).
Les deux principales questions à examiner sont incontestablement celles relatives à la propriété immobilière et à la main-d'œuvre.
Le droit de propriété a été réglé, au moins en apparence, d'une façon variable suivant les
(i) « Article 12. — Sa majesté la reine de Madagaseiiï*, continuera, comme par le passé, de présider à l'administration de toute l'île. »> — En réalité la puissance effective (les Hova a toujours été renfermée, et Test encore, dans dans des limites beaucoup plus étroites que la mer.
époques. Pour ne pas remonter plus haut que ces dernières années, l'article 4 du traité de paix et de commerce conclu le 8 Août 1 868 permettait aux Français « d'acquérir toute espèce de « biens, meubles et immeubles » à Madagascar et l'article 11 spécifiait qu'en cas de mort du propriétaire ces biens seraient remis à ses héritiers. Les clauses de ce traité n'ont pas empêché le gouvernement hova, en 1878, à la mort de notre compatriote M. Laborde, de refuser à ses neveux l'envoi en possession de son héritage. Elles ne l'ont pas non plus gêné, en 1881 pour défendre à tous les Malgaches, sous des peines sévères de vendre des terres aux étrangers (1). Nos griefs au sujet de la propriété furent du reste, comme on le sait, une des causes de la guerre franco-hova.
Actuellement, les Français, pas plus, du reste, que les autres étrangers, ne peuvent acquérir en propriété aucune partie du sol de Madagascar (2). Ils n'ont que la faculté de le
(1) « La terre, à Madagascar, ne peut être vendue ou donnée en garantie qu'entre les sujets du gouvernement de Madagascar. Si quelqu'un vend ou donne en garantie à d'autre personnes, il sera mis aux fers à perpétuité. L'argent de l'acheteur ou du prêteur sur cette garantie ne pourra être réclamé, il fera retour au gouvernement »• (Extrait de la loi 85 du royaume).
(2) Il faut, bien entendu, excepter de cet énoncé général le territoire de Diego-Suarez qui forme une colonie soumise uniquement aux lois françaises.
prendre en location. La question a, en e(Tet, été réglée à nouveau pour nous par la disposition suivante de l'article 6 du traité de 18-^5 :
« Les citoyens français auront le droit de louer pour une durée indéterminée, par bail emphytéotique, renouvelable au seul ^vè des parties, les terres, magasins, maisons et toutes propriétés immobilières... Les baux seront passés pai» acte authentique devant le résident français et les magistrats du pays, et leur stricte exécution sera garantie par le gouvernement ».
En conséquence, tous les établissements fondés par des Français, les habitations, lew magasins, les plantations et les usines se trouvent maintenant sur des terrains loués à des Malgaches pour une durée variant entre iO et 99 ans, lien est de même des établissements publics et, en particulier, des diverses Résidences.
L'impossibilité pour les Français d'acquérir la propriété du sol constituera, tant qu elle subsistera, un des plus sérieux obstacles h la colonisation Un bail, même à long terme, n'inspirera jamais autant de sécurité qu'un titre perpétuel et définitif, surtout dans un pays comme Madagascar où la politique suivie par lo gouvernement local à regard des étrangers est, rexpérience le prouve, essentiellement variable»
l^e morcellement de plus en plus grand et souvent même exagéré de la propriété terrienne en France montre à quel point on aime à la posséder chez nous. Néanmoins, malgré cette division, elle n'est pas accessible à tous ; et comme elle est, en général, plus facile à acquérir dans les pays neufs, c'est ce qui excite beaucoup de colons à y émigrer. Celui qui va s'établir au loin avec sa famille, ou qui en tonde une nouvelle, a le désir de lui laisser, après sa mort, comme instrument de rapport ou de travail, le sol qu'il a fait fructifier, avec toutes l(^s améliorations qu'il lui a apportées et qui en constituent, à proprement parler, la valeur. S'il est impossible de devenir propriétaire, un puissant appât à la colonisation, et surtout à la colonisation individuelle, se trouve supprimé. Une société, qui réunit des capitaux plutôt que dos personnes, peut, en effet, plus facilement baser ses opérations sur une possession purement temporaire, pourvu qu'elle soit assez longue et suffisamment assurée.
En dehors des inconvénients tenant à son principe, le système des baux, tel qu'il est actuellement usité, en a d'autres dans l'application. Sans même parler des difficultés qui se produiront infailliblement à l'expiration des baux à long terme, parmi des populations dans les-
quelles les actes importants de la vie ne sont pas toujours régulièrement l'objet de constatations authentiques, les conditions imposées pour la validité de l'acte en rendent quelquefois Taccomplissement presque impossible. En ciïet, le preneur, après s'être entendu sur le prix avec le bailleur, signe, ainsi que lui et des témoinsj un engagement de location, qui est visé par le gouverneur hova, dans la circonscription duquel se trouve le terrain, pour garantir au second la qualité de propriétaire. L'acte est ensuite enregistrée la chancellerie d'une Résidence française, en présence des contractants et des témoins que chacun amène au nombre de deux.
C'est seulement ainsi que le bail est rendu absolument valide.
Dans rimerina, où la propriété foncière est bien déterminée et même, le plus souvent, exactement limitée, où, en même temps^ on est à proximité de l'autorité supérieure hova et do la Résidence générale de France, les formalités que je viens d'énumérer s'accomplissent ordinairement sans grande peine. Il est loin d'en être de même dans les provinces. L'indigène n'a pas généralement d'autre droit à la propriété du terrain que le fait de l'avoir cultivé plus ou moins partiellement et à une époque plus ou moins récente. Le gouverneur hova
peut donc lui contester ce droit, s'il y a un intérêt quelconque, s'il y voit par exemple, l'occasion de réaliser un profit. C'est d'autant moins rare que, ne recevant pas d'appointements, il vit sur les habitants de sa circonscription comme en pays conquis et qu'il abuse de la liberté que lui donne son éloignement du pouvoir central. Comme les réclamations adressées directement au gouvernement hova à Tananarive ne produisent jamais aucun effet et comme, en raison du petit nombre des Résidents, il n'y a pas, en général, sur les lieux, d'agent français ayant qualité pour se rendre compte des faits et pour arriver à une solution par la voie administrative, tout se trouve arrêté si le colon n'emploie pas le moyen auquel on veut l'amener et qui consiste à donner une gratification au gouverneur local. L.e prix de la location se trouve ainsi majoré, sans aucun profit pour le propriétaire indigène ni même pour le trésor public malgache.
Bien que tendant toujours au même but, les procédés dont se servent les fonctionnaires hova varient suivant les circonstances. Parmi beaucoup de faits qui ip'ont été attestés par les colons rencontrés dans mon voyage, en voici un comme exemple : près d'une ville importante de la côte orientale, un Betsimisaraka voulait
louer une de ses terres à un colon français pour y établir une vanillerie. Le gouverneur hova lui contesta la qualité de propriétnirc et le fit mettre en prison, où on ne lui donnait aucune nourriture, pour se l'être attribuée faussement ; il reconnaissait néanmoins qu'en cultivant le terrain l'indigène avait acquis certains droits qui lui permettaient de le céder à un Malgache, aussi proposait-il de le lui acheter ; il n'obtint qu'au bout de plusieurs jours le consentement du Betsimisaraka à demi mort de faim. Le Hova fit ensuite la location à son profit. Quand il rencontrait notre compatriote il ne manquait jamais, ainsi que j'en ai été témoin, de le plaisanter sur le bon tour qu'il lui avait joué.
L'obligation pour les contractants d*un bail de se présenter avec leurs témoins à la Rési* dence française est aussi une difficulté qui, bien que secondaire, a une réelle importance pratique. Les établissements des colons sont souvent à 400 ou 500 kilomètres d'une Résidence ; un tel voyage représente, à Madagascar, une grande perte de temps et une notable dépense d'argent. Pour les éviter, beaucoup de colons font des locations irrégulières qui pourront donner lieu, plus tard, à des contestations
Etant donnée la situation ambiguë que nous
occupons à Madat^ascar, il est assez difficile de trouver un remède aux inconvénients du système actuel. Il ne faut pas penser à réformer l'administration hova tant qu'on n'aura pas la haute main sur elle. On empêcherait les abus les plus criants en augmentant le nombre des Résidents ou plutôt, pour ne pas trop charger le budget du Protectorat, en donnant quelquesunes de leurs attributions, particulièrement en ce qui concerne l'authentification des actes, à des colons français convenablement choisis et offrant des garanties suffisantes. Toutefois, il ne faut pas se dissimuler qu'Hun accroissement du nombre de nos agents n'aurait une véritable efficacité que s'ils avaient des pouvoirs à la fois plus étendus et mieux déterminés.
Les questions relatives à la main d'œuvre indigène ont une grande importance dans un pays qu'on ne peut coloniser qu'en y ayant recours. Elles sont en relation étroite avec certaines institutions dont il faut dire d'abord quelques mots : les deux principales sont la corvée et l'esclavage.
D'après les lois et les coutumes hova, tout homme libre doit, suivant ses capacités personnelles, travailler gratuitement pour le souverain chaque fois et aussi longtemps que celui-ci aura
besoin de ses services. Cette corvée, ou fanompoana, est à peu près le seul impôt dir<3ct qui frappe le peuple en temps ordinaire ; les contributions par tête et par famille comme les taxes foncières sont, en effet, extrêmement minimes (1) ; mais cet impôt de la corvée, est très lourd et d'autant plus, même, qu'il est absolument indéterminé. Il s'applique sans exception à tous les sujets du souverain, aux pauvres comme aux riches, aux nobles comme aux roturiers. C'est à titre d'application de ce principe général qu'aucun agent du gouvernement n'est payé : ceux qui possèdent les capacités nécessaires ont pour corvée de remplir des fonctions administratives. Pour les autres^clle consiste soit à exercer le métier qu'ils connaissent, soit, s'ils n'en ont pas, à transporter des marchandises ou des matériaux, soit h faire tout autre travail n'exigeant pas d'aptitudes spéciales.
En principe, la corvée est une forme d^impôt tout aussi légitime qu'une autre. Elle est même la seule possible et d'une application générale dans un pays où, par suite d'une civilisation encore primitive, n'existe pas une suffisante accumulation des produits du travail, soit
(i) Voir les notes des pages 99 et iOO.
sous la forme directe de provisions ou d'instruments, soit sous la forme représentative d'une monnaie quelconque, et où, d'ailleurs, à cause de la facilité de se procurer les choses nécessaires à la vie, une grande partie de la population est dispensée d'amasser aucune épargne. Beaucoup de Malgaches n'ont pas d'autres richesses que leur personne même. Ils ne peuvent donc participer que par leur travail aux charges qu'imposent les avantages de la vie sociale. A la vérité, ceux qu'ils recueillent, dans les conditions actuelles, ne sont pas grands.
Dans la pratique, la corvée, telle qu'elle est mise en usage par les Hova, a de multiples inconvénients. Les uns tiennent à l'absence de règles limitant le fonctionnement de cette institution, les autres viennent d'abus qui ne sont imputables qu'aux agents chargés de l'appliquer. Ils ont pour résultat commun d'empêcher tout progrès aussi bien chez les Hova que parmi les peuplades qu'ils ont soumises; ils sont aussi de nature à arrêter, dès le début, toute tentative sérieuse de colonisation.
En effet, sous une trompeuse apparence d'égalité, la corvée impose aux individus qui y sont astreints des charges très différentes. Ceux qui n'ont aucune connaissance spéciale ne peuvent guère être employés qu'à transporter des
fardeaux, à faire des terrassements et autres ouvrages analogues. Qu'il s'acçisse, par exemple de la réparation d'une digue — je ne parle pas des routes, puisque les Hova n'en construisent pas — ou d'un approvisionnement de matériaux, une fois la besogne achevée, on les renvoie à la culture de leurs champs. Pour une localité déterminée, ces travaux sont généralement temporaires et imposés par des besoins précis qui ne se renouvellent que par intermittences. Au contraire, ceux qui ont une profession sont souvent retenus indéfiniment, parce qu'un métier peut être exercé d'une façon continue, pourvu qu'on mette à la disposition de l'ouvrier qui le connait les matières qu'il transforme. Il faut ajouter que le travail des spécialistes a ordinairement une plus grande valeur que celui des hommes dont on n'utilise que la force musculaire. C'est encore une raison pour laquelle on impose aux premiers une corvée plus longue.
Un grand nombre de Malgaches sont ainsi employés d'une manière non interrompue par le gouvernement soit à faire des écritures dans les bureaux, soit à fabriquer ou à réparer des armes dans les arsenaux, soit à exercer d'autres professions qui n'ont aucune application publique. Ils sont nourris par leur famille ou
par leurs esclaves. Le gouverneur d'une ville de la côte m'a montré un bijoutier betsimisaraka qu'il faisait ainsi travailler depuis trois ans en lui remettant des piastres en argent et en exigeant de lui un poids équivalent de menus objets, tels que des bagues et des garnitures de tabatières ; pour mieux surveiller la façon, il avait fini par loger dans le rova (1) cet ouvrier; d'ailleurs, comme celui-ci n'avait jamais eu le temps de réparer la case qu'il habitait au dehors, elle tombait en ruines.
Comme on le voit, avec ce système, les incapables et les paresseux sont fortement favorisés. Loin d'être encouragé, le perfectionnement individuel est complètement entravé. Sachant que l'acquisition de nouvelles connaissances ne pourra que les appauvrir, les Malgaches refu-» sent volontairement d'apprendre un métier; s'ils en connaissent un, si surtout ils y ont acquis une certaine habileté, ils s'efforcent de le cacher. Nulle part le mérite n'est plus modeste qu'à Madagascar. J'ai vu des ouvriers qui avaient sculpté des meubles pour la Résidence de France à Tananarive en apporter, pendant la nuit, les pièces démontées, enveloppées dans
(1) Le rova est une enceinte rectangulaire de pieux pointus contenant le logement du gouverneur, de ses serviteurs et de la garnison.
leur lamba ; ils faisaient promettre qu'on ne divulguerait jamais leurs noms. On peut encore citer un fait caractéristique qui s'est passé récemment, lors de la construction d'un des plus importants édifices français de la capitale : on a dû entourer les bâtiments de hautes barrières en bois qu'on élevait en même temps que lui, afin qu'on ne vît pas travailler les ouvriers ; faute de cette précaution, qui n'avait pa.s été prise au début, on pouvait, du dehors, juerer de la capacité relative de chacun d'eux, et les plus habiles étaient immédiatement pris par la corvée royale.
Si on considère la répartition de la corvée au point de vue territorial, on constate le-s mêmes inégalités. Les besoins se produisent toujours, à peu près, sur les mêmes points et ils s y font sentir surtout quand s'y développe une certaine activité agricole, industrielle ou commerciale; on a une tendance naturelle à utiliser principalement les services de la population environnante, ce qui, outre l'inconvénient théorique d'une inique répartition des charges, a pour conséquence de ruiner complètement certaines régions. Je citerai comme exemple ce qui se passe aux mines d'or de Sarobaratra, dans le massif de TAnkaratra, que le gouvernement hova exploite pour son compte depuis quelques
années. Tous les ouvriers y travaillent par corvée sans être nourris et sans recevoir aucun salaire ; on y appelle successivement toute la population des villages voisins qui y reste, vivant dans de misérables huttes en terre, jusqu'à ce qu'elle ait épuisé les provisions qu'elle a pu réunir au moment du départ. On la retient le plus longtemps possible, parce que, tout en n'exigeant pas un long apprentissage, le travail consistant à laver les sables aurifères dans un plateau en bois, produit un rendement plus fort quand il est pratiqué par des hommes exercés. Les habitants des environs, qu'on peut, seuls, réunir commodément pour cette corvée, n'ont donc plus le temps de s'occuper de la culture et de récolter aux époques convenables. On en arrive ainsi à une conséquence singulière : en général, la création d'une industrie ou l'exécution de travaux par un gouvernement est la cause d'un accroissement de richesse, au moins momentané, pour les localités environnantes ; à Madagascar, au contraire, c'est l'origine d'une misère qui s'étend dans un rayon d'autant plus grand que l'exploitation est plus importante.
La corvée pèse donc principalement sur les individus et sur les régions qui tendent par un surcroit d'activité à s'élever au dessus du ni-
veau général. Elle arrête ainsi tout progrés et s'oppose aussi bien à celui qui résulte du développement propre de la civilisation indigène qu'à celui qui se produirait par la colonisation. Elle nuit à celle-ci d'une façon générale, mmn, de plus, dans l'application, elle produit des eiTets qui, tout en ayant, au fond, moins d'importance, atteignent plus directement les colons.
En théorie, la corvée n'est due qu'au souverain et pour des services publics. Dans la pratique, elle est exigée aussi par les agents du gouvernement, au profit de leurs intérêts particuliers. Les abus sont surtout sensibles dans les provinces soumises aux Hova. Là, enclTet, rien ne vient contrebalancer le pouvoir des fonctionnaires : ils n'ont au dessous d'eux qu'une population vaincue dont l'ancienne organisation sociale, assez rudimentaire, a été complètement détruite par la conquête. Dans rimerina, au contraire, les habitants sont les vainqueurs ; ils sont protégés par de vieilles institutions, notamment par la division en castes, dont chacune jouit de certaines prérogatives et possède des chefs ayant autorité pour parler en son nom.
La corvée exigée par les fonctionnaires dans leur intérêt privé n'est pas d'origine récente,
mais cet abus va sans cesse en augmentant.
D'après plusieurs colons, on trouverait une différence sensible entre la situation actuelle et celle d'il y a quinze ou vingt ans. Il est facile de s'expliquer les motifs d'un tel changement.
Lorsque les relations avec l'extérieur étaient moins grandes, les fonctionnaires hova, tout en ne recevant aucun traitement, pouvaient aisément subvenir à leurs besoins, alors simples et peu nombreux, par le travail qu'exécutaient leurs esclaves dans leur maison et sur leurs terres. Depuis qu'ils ont eu des contacts plus fréquents et plus prolongés avec les étrangers, ils ont pris des goûts plus dispendieux et veulent maintenant, au moins en partie, vivre à l'européenne. Comme leurs ressources territoriales et domestiques n'ont pas augmenté, ils s'en procurent de nouvelles par les moyens que leur donne dans les provinces un pouvoir à peu près discrétionnaire, soit en faisant travailler la population à leur profit, soit en s'emparant, sous des prétextes quelconques, du produit de son travail. C'est ainsi qu'actuellement beaucoup de fonctionnaires font du commerce ou exploitent des plantations avec une main d'œuvre qui ne leur coûte rien ; c'est ainsi que d'autres, encore moins scrupuleux, lèvent, sans
ancun motif, de véritables impôts en nature ou en argent.
Sur certains points, une redoutable concurrence est, par ces moyens, créée aux colons. Un gouverneur ho va de la côte entreprend, par exemple, le commerce des toiles : il les fera transporter par corvée à Tananarive, tandis que l'Européen paiera une somme importante pour faire parvenir sa marchandise dans la capitale ; le hova vendra la même toile moins cher et, comme il suffît sur un marché de quelques produits à bas prix pour en avilir le cours, la lutte sera bientôt rendue très difficile. J'ai vu sur le littoral un gouverneur procéder d'une manière analogue pour établir une vanilleric : une petite île du Mangoro, dans laquelle, au moment de la guerre entre les Hova et les Betsimisaraka, quelques chefs de ces derniers avaient été attirés sous le prétexte de parlementer et avaient été massacrés parleurs ennemis, était laissée inculte par les indigènes, en souvenir de cet événement ; il s'en empara^ la flt défricher au moyen de corvées, puis fît ins* taller et surveiller ensuite la plantation par un ouvrier qu'en vertu de son pouvoir discrétionnaire, il enleva à une vanillerie voisine appartenant à un colon français.
Je pourrais multiplier ces exemples, mais ils
ne varient que par des détails. D'une façon générale, dès qu'un indigène a acquis certaines connaissances en étant employé dans une plantation ou chez un industriel, il devient l'ofcjet des tracasseries du gouverneur voisin, il est constamment appelé pour des corvées. En agissant ainsi, les fonctionnaires ho va ont pour but soit d'utiliser à leur profit le travail de l'ouvrier, soit de se faire verser, par lui ou par son patron, une somme d'argent moyennant laquelle il sera, pendant un certain temps, soustrait au fanompoana.
J'ajouterai en passant que la menace de la corvée n'est pas la seule employée. L'ouvrier sera, au moment où on en a un pressant besoin, appelé pour une revue ou pour une période de service militaire, dont on l'exemptera s'il donne quelques piastres. J'ai même vu des Malgaches de plus de vingt ans, qui travaillaient dans une usine, menacés par un gouverneur d'être renvoyés à Técole sous le prétexte que leur instruction était insuffisante ; le chef de l'établissement dut donner de l'argent pour qu'ils en fussent dispensés.
De tous ces abus, particulièrement de ceux de la corvée, résulte pour nos colons, de grandes difficultés à se procurer la main-d'œuvre. L'indigène sait qu'il ne peut garder une situation
tolérable qu'en restant dans Tobscurité. Il refuse donc les engagements qu'on lui propose, parce qu'il a la certitude que presque rien do nson gain ne lui resterait s'il les acceptait. C'est surtout dans le pays betsimisaraka que j'ai pe^é le fardeau dont la corvée écrase la population ; aussi est-elle réduite maintenant à un état de misèro et d'inertie difficile à concevoir. Au milieu d elle, le plus mince officier hovase croit dos pouvoirs absolus, et les indigènes, habitués h toujours obéir, ne savent même plus qui a le droit do commander. Pendant mon voyage dans la val lée du Mangoro, un jour où j'avais été obligé do me séparer des porteurs hova qui m'accompagnaient, je fus étonné de voir mes barrages arriver à l'étape chargés sur l'épaule de Betsimisaraka; mes hommes, pour se reposer, les avaient réquisitionnés dans le village voisin en leur faisant croire que le gouverneur de Mahanoro m'avait autorisé à exiger d'eux ce service !
Considérer la question de la corvée comme regardant seulement l'administration intérieure de Madagascar et nous en désintéresser serait un tort grave. Telle qu'elle est pratiquée, cette institution étant de nature à entraver le développement de la colonisation et môme a rempêcher complètement, il faudra, tôt ou tard
que nous nous occupions de faire disparaître l'obstacle qu'elle lui oppose.
A mon avis, la corvée, qui paraît appropriée aux mœurs et à l'état social du pays, ne doit pas être supprimée ; on doit se borner à en régler l'emploi. Il suffirait d'exiger qu'elle ne fût jamais , sous aucun prétexte, détournée de son objet qui est l'accomplissement d'un service public et qu'elle fût strictement limitée, pour chaque individu, à un nombre déterminé de jours par an. Elle devrait de plus pouvoir être remplacée, à la volonté du corvéable par un équivalent en argent ; pour ne pas arrêter le perfectionnement de l'habileté professionnelle, mais, au contraire, afin de le stimuler, le taux de ce rachat devrait être uniforme, sinon pour toutes les régions, au moins pour toutes les catégories de travailleurs dans chacune d'elles.
Bien que l'esclavage soit très répandu à Madagascar et que, dans certaines parties du pays, notamment dans l'Imerina, la majorité de la population y soit soumise, il n'offre pas au point de vue social et économique d'aussi graves inconvénients que la corvée royale.
L'institution est, on peut le dire, corrigée par les mœurs. Quelques explications justifieront cette opinion.
Les esclaves se divisent en deux ciato^orîos d'origine et de caractère différents, suivant qu'ils appartiennent au souverain ou à des particuliers.
Ceux de la première descendent des esclaves amenés par les Hova quand ils sont arrivés k Madagascar. Dès cette époque, sans doute, ils ont été attachés au souverain, et, encore aujourd'hui, ils ne relèvent que de lui. Ils cultivent les terres royales, remplissent certaines fonctions au Palais ou dans la police, particulièrement celles de courriers chargés de transmettre les ordres dans les provinces. Ils peuvent, d'ailleurs, aspirer à tous les emplois, acquérir de grandes richesses et posséder d'autres esclaves. A proprement parler, ils constituent une caste spéciale, soumise à une servitude presque uniquement nominale. En compensation de ces avantages, ils ne peuvent être libérés, ni par le rachat, ni par aucun autre moyen.
Les esclaves possédés par les particuliers forment deux classes. Pour les plus nombreux, qui descendent des diverses peuplades de Tite soumises par les Hova et surtout a celle des Betsileo, la servitude a une origine guemore, soit que primitivement les vaincus aient été astreints à travailler par les vainqueurs, soit
que les combattants aient été tués et qu'on n'ait laissé la vie qu'aux femmes et aux enfants. Les autres ont une origine commerciale et proviennent surtout de la côte de Mozambique. L'importation des noirs africains s'est faite, par l'intermédiaire de boutres arabes, jusqu'en 1875. A cette époque, elle a été interdite, et les Mozambiques introduits depuis l'avènement de Radama P*", en 1810, ont été libérés ; cette mesure n'a pas été étendue aux descendants des esclaves amenés antérieurement. En dépit de cette restriction, la forme la plus odieuse de l'esclavage est supprimée; si la traite se fait encore quelquefois aujourd'hui, elle n'a plus qu'une existence exceptionnelle et irrégulière. '
Par suite, probablement, du caractère militaire qu'affectait la civilisation des Hova à l'époque où ils ont opéré leurs principales conquêtes, et laussi de nécessités topographiques résultant de ce qu'ils n'étaient pas possesseurs de toute l'île, l'esclavage a pris, chez eux, une forme très supportable. Pendant que les hommes libres exerçaient leur activité guerrière en dehors de l'Imerina, ils y laissaient, à l'abri, les esclaves chargés des soins de la culture et de quelques métiers. Ils étaient intéressés à les bien traiter pour ne pas les pousser
à reprendre la liberté en se sauvant dans des territoires indépendants situés à quelques jours de marche ou dans des refuges qu'avaient établis les esclaves en fuite dans des endroits inaccessibles et facilement défendables. Malgré leurs efforts, les Hova n'ont jamais pu s'emparer de tous ces lieux d'asile et les détruire ; ils ne sont jamais arrivés non plus à supprimer le brigandage, ressource ordinaire • des esclaves mécontents de leur sort et dont l'extension probable, s'ils en avaient activé le recrutement par de mauvais traitements envers leurs serviteurs, aurait menacé directement les propriétaires de la richesse.
L'esclavage a donc acquis avec le temps le caractère doux et familial qui pouvait seul lui permettre de subsister. Actuellement, et sauf quelques exceptions, l'esclave est considéré comme un parent, d'un degré inférieur, associé aux charges et aux profits de son maître. Il ne lui doit pas la totalité de son temps et de son travail ; s'il cultive des terres ou élève du bétail, il garde quelque chose du produit, à moins qu'il n'occupe ou n'élève divisément pour son propre compte une fraction du champ ou du troupeau; s'il travaille dans la maison, il reçoit, outre le vêtement et la nourriture, une part du revenu en nature ou en argent, avec laquelle il
peut faire du commerce; s'il exerce dehors un métier quelconque, il ne donne au maître qu'une faible somme sur son gain ou sur son salaire. En résumé, de même que l'homme libre doit la corvée à TEtat, l'esclave doit aussi au maître une certaine corvée; mais tandis que la première est lourde et absolument arbitraire, la seconde est légère et bien fixée par Tusage. Qu'il soit employé à l'extérieur ou à l'intérieur de la maison, en tenant compte, dans ce dernier cas, de ce qu'il reçoit en nature, il ne doit à son propriétaire que du cinquième au dixième de son temps, de son travail ou de son gain. Aussi les esclaves n'ont^ils pas une grande valeur marchande : le prix de 150 fr.
est rarement dépassé ; et ce qui montre bien le caractère dq Tinstitution à Madagascar, c'est qu'un enfant se vend plus cher qu'un homme fait, parce qu'il s'attache davantage à la famille dans laquelle il entre.
Même à l'amiable, les ventes d'individus isolés sont peu fréquentes, parce qu'en beaucoup de cas l'esclave reste fixé à la terre et suit son sort. Ces ventes amiables se font souvent entre personnes de connaissance qui, d'ordinaire, évitent de séparer les membres d'une môme famille. Les ventes publiques sont relativement rares. Au marché de Zoma, à Tana-
narîve, je n'ai jamais vu, dans remplacement réservé aux transactions de ce genre, plus d'une quinzaine d'esclaves à la fois, et encore ramenait-on les mêmes plusieurs semaines de suite. Ce n'est guère pour une ville de plus de 100 000 âmes dont la population est, en majeure partie, de condition servile.
Si j'ajoute que les châtiments corporels sont peu usités et ne s'infligent que pour des fautes graves, on s'expliquera cette assertion, qui peut paraître paradoxale, qu'à Madagascar l'esclave se considère comme plus heureux que l'homme libre et qu'il Test en effet. Aussi, bien qu'il ait la faculté de se racheter et qu'il possède souvent la somme d'argent nécessaire, en use-t-il rarement. Aussitôt libéré, il*serait astreint à deux lourdes obligations : la corvée et le service militaire.
Ce service constitue aussi une charge pénible, puisque, d'après la loi hova de 1879, il dure cinq années et que, pendant ce temps, celui qui fait partie de l'armée ne reçoit ni solde, ni nourriture, ni vêtement. Pour le Hova pauvre, qui n'a pas de revenus, c'est une période difficile à traverser. Les esclaves ne font pas de service; à la vérité, en cas de guerre, quelques-uns suivent leur maître, mais c'est comme domestiques, pour porter ses pro-
visions ou lui en procurer, et, s'il est tué, pour ramener son corps dans Tlmerina, où on l'enterrera dans le tombeau de la famille.
La perspective des charges qu'ils auraient à supporter, s'ils étaient libres, fait redouter plutôt que désirer aux esclaves un affranchissement. Nous avons eu comme porteur, pendant le voyage que j'ai fait avec le docteur Catat, un esclave qui, par un acte régulier passé devant les autorités hova, avait traité avec son maître de son rachat, de manière à ce que ce rachat ne devînt définitif qu'après le paiement intégral du prix stipulé; il avait versé immédiatement cette somme, diminuée d'une piastre, et, depuis plusieurs années, il continuait, comme auparavant, à donner à son maître une partie de ce qu'il gagnait; il préférait cette situation à la liberté, qu'il était néanmoins assuré d'obtenir, quand il le voudrait, par le paiement du solde, si, par exemple, il avait été vendu à un maître moins bon.
Même dans les conditions particulières que je viens d'indiquer, l'esclavage exerce une fâcheuse influence sur la prospérité de Madagascar. En dehors des autres inconvénients sociaux qu'il produit, bien qu'à un moindre degré, là comme partout où il est en usage, il arrête chez le maître, non moins que chez le
serviteur, Tinitiative et le progrès que notre intérêt est de voir se développer.
Dans la pratique, le jeu de cette institution, manié par des mains habiles, est souvent nuisible à nos colons. J'en citerai comme exemple un fait qui se produit fréquemment.
Un agriculteur ou un industriel prend des ouvriers esclaves et convient avec eux et leur maître d'un certain prix; quand ils sont suffisamment exercés et devenus nécessaires à la marche de l'exploitation, un fonctionnaire hova au un personnage quelconque puissant à la cour force, par des moyens variés qu'il a toujours à sa disposition, le maitre à les lui vendre. Le nouveau propriétaire exige alors pour eux un salaire qui rend tout bénéfice impossible, ou bien il les emploie lui-même pour faire au colon une concurrence rendue aisée par les connaissances que les ouvriers ont acquises chez lui.
Fréquemment, l'achat, par une personne ayant des attaches avec le gouvernement, d'un esclave employé chez un colon, n'a pour but que de posséder dans sa maison un témoin de ses démarches, de ses fréquentations et de ses travaux. Tout voyageur comme tout industriel doit s'attendre, pour peu que ce qu'il fait soit j-mportant ou jugé tel, à avoir ainsi chez lui, à
son insu, quelque espion rendant compte de toutes ses actions et dérobant au besoin ses papiers pour les communiquer au Palais. Le fait s'est produit plusieurs fois.
Malgré la douceur relative de l'esclavage à Madagascar, il est désirable que cette institution disparaisse dans l'avenir, et j'ajouterai même, pour plusieurs raisons, dans un avenir prochain. D'abord, par suite de notre intervention, qui doit s'accentuer et dont un des objectifs est de régler les différends qui se produiraient entre les diverses peuplade.^ ou de les empêcher de naitre, de façon à leur imposer à toutes Thabitude de la paix, les Hova, pas plus que les autres Malgaches, n'ont désormais à remplir aucun rôle guerrier; Tesclavage ne correspond donc plus à ce besoin de division du travail, inhérent aux civilisations militaires primitives, en vertu duquel l'esclave cultive, transforme ou trafique tandis que le maitre combat. En outre, sa suppression, convenablement préparée, pourrait donner un certain essor à l'activité d'une partie importante de la population et servir ainsi l'œuvre que dirigeront nos colons. Enfin, d'ici à quelques années, le nombre de ceux-ci augmentera beaucoup, et on doit craindre que, sous leur influence, l'esclavage, s'il n'est pas alors en voie d'extinction,
ne change profondément de caractère. En efîet^ si les Européens modernes sont ceux qui ont formulé sur Tesclavage les théories les plus généreuses, ce sont eux aussi qui, lorsqu'ils en ont eu l'occasion, Tont appliqué de la façon la plus cruelle. A la vérité, les colons ne peuvent pas avoir d'esclaves à Madagascar, mais ils arrivent, par dilTérents moyens, à en posséder indirectement, par exemple en les mettant, ainsi que cela se fait souvent, au nom d'une femme malgache avec laquelle ils vivent.
Il ne faut évidemment pas songer, même si on en avait le pouvoir, à supprinicr Tesclavaî^e par un affranchissement général et immédiat.
Une pareille mesure, qui ruinerait les maîtres, créerait de grandes difficultés et ne serait même pas, dans les circonstances actuelles, bien accueillie par les esclaves qui en siiraient l'objet. Pour leur faire désirer la liberté, il est nécessaire de commencer par r^'i^lementer les charges qu'ils supporteront étant libres, et spécialement la corvée. Il ne parait pas inipossî- We, ensuite, d'arriver à atteindre le but» au moins en grande partie, en favorisant les rachats individuels par les esclaves eux-mêmes. Si on tient compte de la faible valeur marchande d'un esclave, de la somme qu'il peut
gagner et du prix des denrées (1), on voit que l'emploi d'un pareil moyen n'aurait rien de chimérique, pourvu qu'on fixât le rachat à un taux suffisamment bas. Il aurait l'avantage de faire gagner aux intéressés la liberté complète eu stimulant leur activité et en leur apprenant l'épargne, qu'ils auront plus besoin de pratiquer dans leur nouvelle position que dans l'ancienne où ils sont assurés d'être nourris par leur maître durant la vieillesse et en cas de maladie. Il amènerait une libération progressive qui éviterait une crise économique trop forte. Enfin, il donnerait aux maîtres une certaine compensation. Ceux-ci comprendraient peut-être aussi que, les charges de l'Etat se trouvant réparties sur un plus grand nombre, deviendraient moins lourdes pour chacun d'eux.
(1) D'après le lieutenant-colonel Rocard, à Tananarive, le salaire journalier est, pour un simple manœuvre de
fr. 41, pour un maçon de fr. 83, pour un forgeron de
1 fr. ; les porteurs, très nombreux parmi les esclaves, gagnent fréquemment davantage. Si on prend Ofr. 50 comme moyenne, en admettant que Tesclave donne le cinquième de son gain au maître et qu'il dépense pour sa nourriture 2 fr. à 2 fr. 50 par mois, ce qui est suffisant, il lui resterait au bout de ce temps environ 10 fr. Cette gomme lui permettrait de se libérer en un an si le rachat était fixé à 120 fr . , prix un peu inférieur seulement à celui qu'on paie ordinairement.
Si Ton voulait faire réussir ce système, il faudrait flxer une Ibis pour toutes les prix du rachat par catégories personnelles ou régionales, et en admettre le paiement par fractions. Il y aurait aussi des mesures à prendre pour la libération itnmédiate ou à partir d'un certain âge des enfants à naitre, pour celles dos esclaves qui travaillent dans la maison du maitro sans racevoir de salaircj et pour d'autres cas particuliers que je n'ai pas h examiner ici. U me suffit d'avoir indiqué le principe qui pourrait présider à raffrancliisseinent,
Biles dispositions que je vienw d'indiquer ou d'autres analogues, mais tendant au même but, étaient prises à Tégard do la corvée et de Tesclavage, la question de la main-d'œuvre serait aussi bien près d'être résolue. C'est seulement parce que les Malgaches sont convaincus qu'iU n'amélioreraient pas sensiblement leur sort, en allant travailler chez les colons que ceux-ci éprouvent tant de peine à se procurer des ouvriers en quantité suffisant G. Cotte situation changerait certainement si, par la suppression des abus actuels, ils étaient assurés de con* server la disposition de leur gain et de leur temps.
Il faut toutefois, à ce point de vue, comme à
beaucoup d'autres, établir une distinction entre les régions. Dans le centre, où le sol est relativement stérile, les habitants ne peuvent vivre avec une certaine aisance qu'au prix d'un travail continuel auquel ils se sont habitués. A côté de grands défauts, les Hova possèdent de sérieuses qualités. Intelligents, laborieux et tenaces, ils ont appris, par les difficultés de l'existence qu'accroit encore une grande concentration de la population, la valeur du temps et de l'argent. Une fois quelques obstacles disparus, rindustrie et la culture trouveront aisément dans les provinces centrales autant de travailleurs qu'elles en auront besoin.
Dans les régions basses, on rencontrera toujours plus de difficultés pour la main-d'œuvre ; elles tiennent à des circonstances locales qu'on ne peut pas modifier. Le climat et la fertilité de la terre rendent la vie matérielle si aisée qu'il y aura toujours des individus se contentant de dépenser le peu d'activité nécessaire à la satisfaction des besoins essentiels et dédaignant les avantages que leur procureraient le gain résultant d'un travail suivi. On transporterait à Madagascar n'importe quelle population que le même fait se reproduirait infailliblement.
On se tromperait toutefois en exagérant cette paresse; elle est loin d'être générale. Ainsi les
villages situés sur le bord de la mer contrastent vivement par leur activité avec ceux placés à quelque distance dans Tintérieur ; cette différence vient certainement de ce que les habitants des premiers ont eu, depuis longtemps, de plus fréquents rapports avec les nations étrangères. Certaines peuplades des régions basses possèdent aussi une grande ardeur au travail ; telle est, par exemple, celle des Antaimpro, surnommés pour cette raison les « Auvergnats de Madagascar ». On les rencontre souvent dans l'intérieur, voyageant par bandes de cinquante ou cent, sous la conduite d'un chef, pour aller, à de grandes distances, offrir leurs services comme travailleurs.
C'est donc seulement dans certaines régions restreintes de la zone moyenne qu'il serait très malaisé actuellement de trouver la main-d'œu* vre indispensable pour une exploitation quelconque. Une modification de Fétat social de leurs habitants et Taugmontation de population qui en sera probablement la suite, améltorc* ront peu à peu cette situation* [yaillcurs ce n'est pas là que se porteront en premier les colons et, quand, exceptionneUenient, quelques ^établissements y seront créés, on fera venir des provinces voisines des travailleurs qui ne manqueront pas de s'y fixer définitivement, pourvu
que le pays leur offre des ressources suffisantes.
Les deux questions sur lesquelles j'ai encore à dire quelques mots ne se rapportent pas, comme les précédentes, à des lois du pays, mais uniquement à des habitudes des gouvernants; Tune d'elles est ancienne, l'autre se pose seulement depuis peu.
La première est l'opposition systématique des Hova à l'établissement de voies de communication. Quoique l'absence de routes soit un des plus sérieux obstacles à la colonisation, puisque sans elles, on ne peut ni écouler les produits de l'agriculture, ni tirer parti des richesses naturelles des mines et des forêts, ni développer l'industrie, ni faire' commodément le commerce, je ne reviendrai ici sur cette question que pour en signaler de nouveau l'importance. Tant qu'il n'y aura pas de chemins, on ne fera rien à Madagascar. Si donc on veut y faire quelque chose il faut surmonter et, au besoin, briser l'opposition qu'on rencontre à ce sujet.
La mauvaise volonté du gouvernement hova est uniquement basée sur la crainte de voir notre armée pénétrer aisément dans l'intérieur. C'est précisément parce que cette idée est très
juste que les routes sont nécessaires ; toutefois c'est un point de vue trop exclusif, t'n chemin allant de la côte à la capitale, soit à TEst par Tamatave, soit à TOuestparMojanga, servirait grandement à la colonisation, en nous rt^ndant maîtres du pays, et il aurait aussi une utilité commerciale directe. Mais il serait insuffisant ; beaucoup d'autres sont nécessaires.
Si le gouvernement de Tananarive n'était pas arrêté par ces considérations, il aurait la possibilité de faire tous les travaux publics utiles, sans presque rien dépenser, en employant la corvée. Même restreinte et réglementée, elle permettrait encore démunir le pays d'une viabilité convenable, puisque personne ne songe évidemment à doter Madagascar de chemins ressemblant à nos routes nationales, et de ponts comme ceux qui franchissent nos rivières.
Pour terminer, je veux présenter quelques observations sur les concessions que le trouvernement ho va accorde en grand nombre depuis ces dernières années. Bien qu'elles ne constituent pas, à proprement parler, un obstacle à la colonisation et que même, dans certains cas, elles la servent ou, du moins, paraissent la favoriser, elles demandent, en principe et en fait à être examinées de près.
Relativement à leur objet, les concessions sont assez variées : elles se rapportent soit à des exploitations minières ou forestières, soit à la construction de ports, soit à l'établissement de certaines industries. La même diversité se manifeste dans la nationalité des concessionnaires : on trouve sur la liste des Anglais, des Américains, des Italiens et des Français, ceux-ci en minorité.
Ces concessions n'ont qu'un caractère commun : la réserve au profit du gouvernement hova d'une partie importante de ce qu'elles doivent, rapporter. La proportion est généralement fixée à 55 0/0 du produit brut.
Cette réserve est la raison de la facilité avec laquelle les concessions sont données. Depuis la dernière guerre, le gouvernement a d'énormes besoins d'argent occasionnés par de nouveaux armements et par le paiement des annuités de l'emprunt. Les douanes ne lui rapportant qu'un produit insuffisant, il se trouve disposé à accepter toutes propositions de nature à lui procurer un supplément, même éventuel, de revenus, sans se préoccuper en rien des conséquences qu'elles peuvent exercer sur l'accroissement de la richesse réelle du pays. L'expérience prouve d'ailleurs que, par suite des errements suivis jusqu'à présent, les con-
cessions n'ont pas fourni de bons résultatSj même en se plaçant à ce point do vue éÈroit.
Dans l'avenir, il faudrait donc, non les restreindre, puisque, dans certains cas, c'est le seul mode qui permette d'exploiter les ressources de Tile, mais modifier les conditions dans lesquelles on les accorde.
Lorsqu'il s'agit de la construction d'un port, de l'exploitation d'un gîte métallifère, le systeme des concessions est excellent ; il est facile en général de ne léser aucun intérêt. Pour la mise en valeur d'une forêt, la question est déjà plus complexe; il est au moins nécessaire de bien limiter, par des réserves négligées jusqu'ici à Madagascar, les droits du bénéficiaire. Enfin, relativement à la fabrication d'un produit, le pripcipe lui-même de la concession, qui devient un véritable monopole, est ti^s contestable. Surtout à son début, une colonie ne peut pas avoir la prétention de subsister uniquement avec ses propres ressources. Si une industrie est viable, elle prospérera sans ce secours artificiel et il est injuste d'en i^éserver à l'avantage à quelques privilégiés ; si elle n'est pas viable, il est inutile d'en favoriser rétablissement. De plus, ce système, qui consiste en somme, à percevoir un impôt au moyen d'intermédiaires et, en partie à leur profit,
n'admet pas de limites : on en arrive fatalement à tout monopoliser. On a pu constater les néfastes conséquences de cette méthode en Tunisie, où elle était poussée à l'extrême, au moment de notre intervention.
Un des plus graves inconvénients des concessions résulte de Télévation du pourcentage des produits réservé au gouvernement. Le concessionnaire ne peut accepter des conditions aussi onéreuses que moyennant une compensation : c'est ordinairement Tappui des autorités pour le recrutement plus ou moins libre des travailleurs dans un certain rayon. Une exploitation privée devient ainsi une exploitation d'Etat et en engendre tous les abus. C'est une extension nouvelle de la plaie de la corvée qui ronge peu à peu Madagascar.
Aujourd'hui, les exploitants ne peuvent évidemment pas payer avec équité leurs ouvriers, à cause des lourdes charges qui grèvent les concessions. Sans demander qu'elles soient accordées gratuitement, il serait sans doute préférable d'imposer en échange la construction de chemins , de ponts et diverses amélioralions du sol. Ces travaux, exécutés dans le voisinage d'un établissement, auraient pour lui une utilité directe et, en même temps, pour le pays, une utilité générale. On remplacerait
donc, en tout ou en partie^ Tunique condition du versement d'une fraction du produit par une série de clauses, dictées par T intérêt public, et constituant le cahier des cl larges de Tentreprise.
■ Il arrive aussi quelquefois que les concessions lèsent des droits respcctahles acquis par les colons ou par les indi^^ènes. Par exemple dans les concessions de forêts , bien qu'elles soient accordées en vue de Texploit^ition du produit principal qui est le bois, les concessionnaires ont la prétention d empêcher les indigènes de récolter les produits secondaires, tels que le caoutchouc, ou de les vendre à d'autres qu'à eux ; souvent ils ne possèdent pas de capitaux disponibles pour acheter la totalit/> du caoutchouc recueilli et, dans tous les cas, ils profitent de ce qu'ils n'ont point de concurrents pour en abaisser le prix (1). Le résultat est de ruiner aussi bien les Malgaches qui préparent le caoutchouc que les commerçants auxquels ils le vendaient auparavant. Lorstjue les prétentions des concessionnaires sont justifiées par leur titre, cela prouve simplement que ce titre a été mal rédigé.
(1) Un fait analogue, amenant des cun séquences identiques, se produit pour Talfa dans certaines forêts de la Tunisie. Voir ,par exemple, à ce ëujiît, Touvrafie de M. J. L. deLanessan: ha Tunisie, p;a^c 57.
Il semble, enfin, que si nous exercions à Madagascar une influence véritablement prépondérante, quelques observations devraient être faites sur la nationalité des bénéficiaires de concessions.
Pas plus que personne, je ne songe à restreindre la liberté et les droits des étrangers dans nos colonies, mais, comme une fois que les conditions indispensables de savoir, d'honorabilité et de ressources sont remplies, les concessions sont toujours un acte gracieux de Tautorité , il ne serait pas exagéré de demander qu'elles fussent, en grande partie, attribuées à des Français, puisque notre pays supporte toutes les charges du protectorat.
Les quelques remarques précédentes s'appliquent aux concessions actuellement exploitées. D'autres ont été accordées et n'ont reçu aucune suite. Elles ne sont pas pour cela exemptes de défauts, car elles empêchent, pendant un certain temps, toute entreprise ayant le même objet et qui serait mieux organisée.
Après une étude rapide et superficielle d'une question, un étranger quelconque de passage à Madagascar demande une concession ; il l'obtient souvent avec d'autant plus de facilité que ne possédant ni capacités techniques, ni capitaux, il accepte sans les discuter suffisamment,
les exigences du gouvernement relatives au produit futur. Même s'il n'en profite pas, il en restera titulaire pendant plusieurs années et si, pendant cette période, un autre se présente avec des moyens d'action plus réels, sa demande ne sera pas même examinée. Je sais bien qu'au bout de trois, cinq ou dix ans, si elle n'a pas reçu de commencement d'exécution, la concession est annulée, mais, à notre époque surtout, la perte de ce temps n'est pas négligeable. En accordant ainsi des privilèges chargés de conditions inexécutables, le gouvernement hova arrive, par surcroit, à enterrer certaines questions. Le chemin de fer de Tamatave à Tananarive est un exemple de ce système : le concessionnaire ne le fait pas, parce qu'il y perdrait de l'argent, mais, en attendant, le gouvernement ne construit pas de route, parce qu'on doit établir une voie ferrée.
Pour remédier à tous ces inconvénients, il faudrait obtenir que, désormais, les concessions ne fussent plus accprdées par le gouvernement hova seul, mais aussi par les agents du gouvernement français. La Résidence générale dispose sur place de tous les éléments nécessaires pour apprécier les capacités et les ressources des demandeurs, comme l'objet de la demande et les conditions qui y seront imposées. Son interven-
tion suffirait à faire prédominer la considération des intérêts généraux du pays, tout en ne négligeant pas le profit qui peut revenir à nos nationaux.
En parlant des concessions, j'ai laissé à dessein décote la question des grandes compagnies de colonisation, des compagnies à charte, dont la création est à Tétude en ce moment. Il semble que l'application de ce système à Madagascar ne pourrait amener que de bons résultats, mais Texamen des conditions dans lesquelles on devrait le pratiquer serait doublement prématuré; d'une part, les dispositions légales et administratives concernant Torganisation et le fonctionnement de ces sociétés ne sont pas encore arrêtées ; d'un autre côté, le gouvernement français qui doit en autoriser et en régler l'établissement, n'a pas, à l'heure actuelle, la possibilité de le faire à Madagascar, puisqu'il déléguerait ainsi des pouvoirs qu'il ne possède point. Je me suis déjà écarté de la réalité en demandant qu'il examinât, de concert avec le gouvernement hova, les demandes, l'objet et les conditions des concessions ; j'entrerais par trop dans le domaine de l'hypothèse en supposant qu'il pourrait, seul, en accorder d'une telle importance.
Mais, en restant dans les limites que j'ai posées et qui correspondent, je pense, au minimum de ce que doit être notre action à Madagascar pour qu'elle ait quelque efficacité, il est évident que, si notre intervention est nécessaire pour les concessions relatives à des travaux et à diverses exploitations, elle devient indispensable lorsqu'il s'agit des grandes concessions territoriales, dans le genre de celles que je viens d'indiquer et que le gouvernement hova aurait la prétention d'accorder sans nous consulter. Cette question, sur laquelle M. de Mahy a, avec raison, à la Chambre des députés, appelé plusieurs fois l'attention du gouvernement, s'est posée récemment à l'occasion d'une concession de plus d'un million d'hectares qui aurait été faite à un syndicat anglais avec divers avantages et notamment l'abandon des droits de douane dans ce territoire.
Elle demanderait un examen sérieux, mais d'autant plus difficile que les faits qui lui ont donné naissance n'ont encore été que peu mis en lumière. D'ailleurs elle est d'ordre exclusivement politique : l'aliénation ou la délégation de prérogatives de la souveraineté ne peut aucunement conserver l'apparence d'un contrat privé concernant seulement l'administration intérieure et échappant par suite à l'action du
gouvernement français, d'après les termes du traité de 1885; elle sort donc des bornes de ce travail, quoique la réponse qu'elle recevra doive exercer la plus décisive influence sur l'avenir de la colonisation française à Madagascar.