J.-B. SAY ET FREDERIC UASTIAT
mières; ilé commencent d'être taxés, le cuivre quand il est laminé ou battu, l'étain quand il est allié d'antimoine ou quand il est laminé ou battu, le zinc quand il est laminé ; le nickel en lingots, en masses brutes est taxé'. La houille crue est considéréecomme un produit fabriqué.
C'est arbitrairement que Ton a réservé à ces produits la qualification de matières premières. Si la laine en masse est la matière première des teintureries, des peignages et des cardages, la laine teinte est matière première, tout comme la laine simplement dégraissée, au regard des peignages et cardages, la laine peignée ou cardée au regard des filatures, les fils de laine au regard des tissages, les tissus au regard de la confection des vêtements. Mais il fallait détourner les mots de leur sens naturel pour pouvoir limiter l'exemption de droits aux produits dont l'importation était utile aux industriels.
L'admission en franchise des matières premières, introduite définitivement lors de la réforme de 1860 malgré la résistance des intérêts agricoles, ne peut qu'être pleinement approuvée. L'intérêt particulier des industriels se confond ici avec l'intérêt général. Un certain nombre de marchandises de grande consommation peuvent ainsi être fabriquées à moins de frais. Mais cette bonne raison économique ne pouvait être invoquée par les industriels. Elle conduit au libre échange. Si la réduction des frais de production des étoffes de laine justifie l'admission en franchise des laines en masse, la même considération doit faire exempter de droits la laine teinte, la laine peignée ou cardée, les fils de laine. Pour réduire le prix des vêtements, il faut également supprimer les droits d'entrée sur les étoffe^. Le tari f protecteur est atteint dans son principe môme. C'est pourquoi les industriels ont imaginé de dire que le pays importateur de produits bruts fait une très bonne affaire, tandis que le pays exportateur de ces produits en fait une médiocre. Cet argument permet de limiter aux produits bruts l'exemption des droits. 11 est dérisoire. Le pays importateur de la laine ne la paie pas moins cher qu'elle ne vaut. Il y a mieux ou pire. S'il ne peut manufac-
i. D'après io tarif de 1892, le nickel inêiiicafïîné en lingots était exempt; ce racital n'était ta.xé que lorsqu'il avait été battu, laminé ou étiré.
turer cette laine en étoffes qu'à l'abri de la protection, il paie les étoffes plus cher qu'elles ne valent.
La prohibition des produits bruts à la sortie était préconisée de même comme moyen de diminuer les frais de production de l'industrie en faisant baisser le prix des matières qu'elle transforme. Sur ce point, J.-B. Say se borne à noter que la liberté de l'exportation pourrait procurer à l'industrie le bénéfice de prix encore plus réduits, en suscitant une production plus étendue et plus perfectionnée, car la limitation des débouchés décourage les producteurs et tend à limiter l'offre. Il ne développe pas cette réfutation. Sans doute jugeait-il qu'il n'en était pas besoin. La thèse des restrictions à la sortie n'était plus soutenue que par de rares partisans. Le moment n'était pas éloigné où, sous la pression de l'intérêt agricole, la plupart des prohibitions de sortie allaient disparaître en même temps que les droits d'exportation seraient réduits ^
La théorie du libre échange était désormais entièrement construite. Elle n'a reçu depuis J.-B. Say aucune addition substantielle. Les continuateurs de ce grand économiste, Rossi et Adolphe Blanqui, ses successeurs, l'un au Collège de France, l'autre au Conservatoire des Arts et Métiers, Michel Chevalier, qui après Rossi occupa la chaire d'économie politique du Collège de France, et en dehors de l'enseignement public, Frédéric Bastiat, pour citer les plus célèbres dans la période antérieure à 18(50, n'en firent pas moins oeuvre utile. Ils reprirent les propositions d'Adam Smith et de J.-B. Say pour les coordonner, les compléter, les éclaircir, parfois les rectifier. Les propageant par la parole et par l'écrit, ils dissipèrent bien des préjugés s'ils ne réussirent pas à convaincre ou à désarmer tous les intérêts.
Parmi ces hommes, doués des plus remarquables talents, Frédéric Bastiat et Michel Chevalier attirent surtout l'attention,
1. Lois du 2 juillet 1836 et du 6 mai 1841. Voy. supra, p. 169. Arnauné. — Coiiimerce. 16
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le premier par la merveilleuse campagne de pamphlets qu'il mena contrôle protectionnisme de 1844 à 1850^, le second par le rôle décisif qu'il joua dans la réforme de 1860.
C'est Frédéric Bastiat qui fit connaître en France la ligue de Manchester, ses progrès et sa victoire alors prochaine, d'abord par les articles qui fondèrent en un jour sa réputation, puis par le livre Cohden et la ligue ou Vagilation anglaise pour la liberté des échanges, dans lequel il traduisit ou analysa les principaux discours de Gobden et de ses amis. Bastiat entreprit d'organiser en France une agitation analogue. Il réussit à formera Paris une Association pour la liberté des échanges, à laquelle s'affilièrent d'autres associations constituées à Bordeaux, Marseille, Lyon, le Havre, et à fonder un journal hebdomadaire, Le Libre Echange, dont il fut le directeur et le principal rédacteur. Le protectionnisme s'émut et crut nécessaire d'opposer à la jeune ligue de Bastiat et à son organe Le Libre Échange, une Association pour la défense du travail national et Le Moniteur industriel.
Le titre de la contre-association protectionniste mettait on vedette, comme principal argument opposé aux libre échangistes, le médiocre sophisme de l'accroissement de la production nationale par la protection. Adam Smith et J.-B. Say l'avaient amplement réfuté. A son tour, Bastiat en démontra la fausseté avec une verve et un bon- sens dont on a dit très justement qu'ils rappellent à la fois Paul-Louis Courier et Franklin.
Il raille sans merci la prétention des prohibitionnistes de faire le bon heur du peuple en augmentant le travail . « Plus on travaille, plus on est riche ; plus on a de difficultés à vaincre, plus on travaille. Ergo, plus on a de difficultés à vaincre, plus on est riche. » En conséquence, il adresse un rapport au roi - proposant d'interdire aux Français l'usage de la main droite. « Quand les ouvriers de toutes sortes seront réduits à leur main gauche, représentons-nous, Sire, le nombre immense qu'il en faudra
1. Le premier article de Bastiat sur la question fut publié par le Journal des Économistes en octobre 1844 sous le tilre : De l'influence des tarifs anylais et français sur l'avenir des deux peuples. Son dornior patnphicl. Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. parut clans lo second .semestre de 1850, peu lie temps avant sa mort (2l décembre 1830). Voy. .V. de Fovillc, liasliat, Paris, 6uillaumin,s. d.; ci^oncc, Frédéric Bastiat, sa vie, son œn rit-. I';nis. Guiiluumin, 1005.