‹ Le commerce extérieur et les tarifs de douaneChapitre 19 sur 153 · PAR LES ÉCONOMISTES FRANÇAIS ET ANGLAIS · texte numérisé non relu

PAR LES ÉCONOMISTES FRANÇAIS ET ANGLAIS

DU XWÎIV SIÈCLE.

Tandis qu'en Angleterre comme en France les gouvernements, préoccupés de faire pencher la balance du commerce en faveur de leur pays, ne réussissaient qu'à entraver le développement du commerce qu'ils prétendaient rendre plus prospère et plus fructueux, l'erreur de la doctrine qui inspirait leur politique allait enfin être démontrée.

Déjà Boisguillebert, qui écrivait à la fin du xvii* et au commencement du xviii" siècle, avait aperçu que l'argent n'est pas la richesse. Celle-ci ne lui paraissait pas être « autre chose que le pouvoir de se procurer l'entretien commode de la vie » ; « l'argent, avait-il encore écrit, n'est que le moyen et l'acheminement, au lieu que les denrées utiles à la vie sont la fin et le but '■ » ; « on a grand tort, dans les occasions de misère, de mettre la cause des désordres sur son compte (de l'argent) et d'alléguer pitoyablement qu'il a passé pour la plus grande partie dans les pays étrangei's » ... « ces allégations seraient véritables au Pérou si les mines tarissaient, parce qu'étant uniquement le fruit du pays, il faudrait que les peuples mourussent de faim s'ils n'en faisaient pas sortir toutes les années une très grande quantité du pays pour l'échanger contre les denrées nécessaires à la sub-

1. Détail de la France, deuxième partie, chap. xvui, Paris, Guillaumin, 1843, p. 210. Le Détail de la France parut en 1697.

sistance. » ... « L'argent n'est rien moins qu'un principe de richesse dans les contrées où il n'est point le fruit du pays ' ... » Ces idées, dont les enseignements des maîtres de l'e'conomie politique nous ont rendus capables de saisir et de goûter la justesse, apparaissent au hasard du discours dans des dissertations verbeuses où elles voisinent avec nombre d'idées outrées et m<?me tout à fait fausses*. Elles ne pouvaient frapper les contemporains. Au surplus, il paraît bien que les lecteurs de Boisguillebert ne furent pas nombreux. Lui-même a reconnu, dans le Factum de la France, que le Détail avait eu peu de succès et qu'on n'y avait prêté aucune attention. Mais les écrits de Boisguillebert ont certainement influé sur l'esprit de Quesnay', dont, un demi-siècle plus tard, la démonstration eut au contraire du retentissement et produisit une impression durable.

Au système mercantile Quesnay oppose, selon l'expression d'Adam Smith, un système agricole.

Il attaque le mercantilisme dans sa maxime fondamentale. L'argent, dit-il, ne doit pas être confondu avec la richesse ellemême. Il n'est qu'un intermédiaire. « Avec de l'argent on peut acheter, il est vrai, tout ce dont on a besoin. 3Iais on ne se demande pas avec quoi on peut se procurer de l'argent ... C'est le commerce qui l'apporte aux nations qui n'ont pas de mines d'or ou d'argent; mais ces nations mêmes n'auraient ni or ni argent, si elles n'avait pas de quoi les payer, et elles en auront toujours autant qu'elles voudront en acheter ou qu'il leur conviendra d'en acheter, si elles ont des productions à donner en échange. Je dis autant qu'il leur conviendra d'en acheter, car l'argent n'est pas la richesse dont les hommes ont besoin pour leur jouissance*. » Ils achètent l'argent pour l'échanger contre des produits consommables.

Puisque avec les produits on peut toujours acheter de l'ar-

1. Factum de la l<'raiice, chap. iv, même édition, p. 278. Le Facluin est de 1707.

2. Par exemple, Boisguillebert s'imagine que l'échange des denrées contre de l'argent est avantageux, parce querargentne se consomme pas par l'usage. Détail de la France, p. 210.

3. Sur Quesnay, voir G. Schello, Le Docteur Quesnay, V&r'is. Alcan, l'JOT.

4. Analyse du tableau éconotnique, septième observation, édit. Guillaumiu, p. 75.

gent, thésauriser est inutile; pour avoir de l'argent, il suffit de produire. Tiiésauriser d'ailleurs est nuisible. La thésaurisation, en réduisant les achats des consommateurs, limite la production, Si le producteur, en effet, ne récupère pas par la vente, sous la forme de prix, le capital qu'il a engagé dans l'objet produit, il perd le moyen d'entreprendre une production nouvelle.

La somme d'argent reçue et payée est l'équivalent de la marchandise exportée ou importée. Donc, point d'intérêt à exporter des marchandises pour importer de l'argent. Le numéraire qu'on introduit ne vaut pas plus que la marchandise qui sort. Ce qu'on appelle la balance en argent ne présente aucun avantage.

Le commerce extérieur lui-même n'est utile, d'après Quesnay, que pour les nations qui produisent des métaux précieux et pour celles qui sont purement commerçantes. 11 permet aux premières d'échanger leur or et leur argent contre des produits consommables^; il fournit aux secondes le moyen de gagner sur la revente des marchandises des autres nations, l'argent dont elles ne peuvent se passer, ne produisant rien elles-mêmes, pour acheter les objets nécessaires à leur consommation. Mais, pour les nations qui n'ont point de mines et dont les productions sont consommables et usuelles, c'est, assure Quesnay, « un désavantage que d'être obligées de se livrer au commerce extérieur, car c'est une preuve qu'elles manquent dans leur propre pays de consommateurs en état de payer les producT tions qui y croissent, ce qui les nécessite à les débiter au dehors et ce qui multiplie les frais du commerce aux dépens de ces nations, pour lesquelles le commerce extérieur est alors un mal nécessaire... Dans ce commerce extérieur... c'est encore un désavantage pour une nation de ne pas trouver à échanger ses productions contre d'autres productions à son usage et d'être obligée de prendre en retour un gage intermédiaire tel que l'argent, qui, considéré comme monnaie, ne peut servir à rien que lorsqu'il est échangé contre des productions, ce qui exige alors un double commerce et de doubles frais de transport et

1. Dialogue sur le commerce, p. 17o. Quesnay note que ces nations trouvent avantageux de payer la balance en argent c'est-à-dire de vendre leur argent contre des objets de consommation.

d'échange aux dépens des nations... Le commerce extérieur est un pis aller pour les nations auxquelles le commerce intérieur ne suffit pas pour débiter avantageusement les productions de leur pays, et la balance en argent est un pis aller dans ce commerce extérieur pour les nations qui ne peuvent pas rapporter en retour des productions à leur usage... La balance en argent n'est que le pis aller du pis aller du commerce' ».

Quesnay prend le contre-pied des propositions mercantilistes ; il se laisse entraîner trop loin par son argumentation. Le commerce extérieur n'£st pas un pis aller. On ne vend pas à l'étranger des marchandises qui ne trouvent pas preneur dans le pays, mais de^ produits qui ont été créés en vue de la consommation extérieure. Comme l'a expliqué plus tard Adam Smith, le commerce avec l'étranger, en créant de nouveaux marchés, suscite une production supplémentaire. Il est en cela une source d'enrichissement. Ce qu'il faut retenir de la discussion de Quesnay, c'est que le commerce extérieur est utile, non parce qu'il apporte de l'argent, mais parce qu'il fournit le moyen d'acquérir des produits consommables, soit directement soit par l'intermédiaire de l'argent.

En dernière analyse, c'est l'ensemble des produits nécessaires à la vie qui constitue, à proprement parler, la richesse.

Pour Quesnay, à la vérité, tout n'est pas richesse dans un produit consommable. Seule, à ses yeux, la valeur primitive de la matière brute que le travail agricole a tirée du sol constitue une richesse; la valeur qu'y ont ajoutée les façons successivement appliquées à cette matière ne lui paraît pas être une richesse additionnelle ^ Suivant la formule citée bien des fois, le travail des manufactures est stérile. Si Quesnay le déclare tel, c'est qu'à son avis la plus-value due à l'ouvraison de la matière brute compense simplement les frais qu'elle a coûtés. Il oppose, à ce point de vue, les travaux d'agriculture et les travaux d'industrie. Les premiers, dit-il, après avoir couvert les frais de main-d'œuvre et procuré des gains aux laboureurs, donnent encore des revenus aux biens-fonds; les seconds

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