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CHAPITRE PREMIER

Le système protecteur a été fondé en France par Colbert. La protection douanière avait été sans doute employée avant lui, mais il a été le premier à l'organiser méthodiquement. C'est pourquoi le protectionnisme se pare volontiers du nom de ce grand ministre, tandis que l'école libérale déplore qu'il ait été l'initiateur d'une politique commerciale restrictive.

Une étude attentive de son système s'impose pour cette raison. Elle est d'autant plus nécessaire que l'on a placé sous le patronage de Colbert des politiques douanières différentes de celle qu'il a suivie. Ainsi au xviii® siècle, sous l'ancien régime, on présentait comme la continuation de son oeuvre la prohibition des marchandises anglaises ; au début de la Révolution, le rapporteur du tarif de 1791 proposait d'interdire l'importation de la plupart des produits manufacturés, sans distinction d'origine,«afin de ramener l'institution de Colbert à sa pureté primitive ». Les protectionnistes de la Restauration, qui appliquèrent aux produits industriels la prohibition uniforme et généralisée que l'Assemblée nationale avaitécartée en 1791, et qui introduisirent dans les tarifs français la protection agricole, se réclamaient aussi de Colbert. Les protectionnistes contemporains suivent cette tradition commode. En réalité, les tarifs de Colbert n'étaient en aucune façon prohibitifs et ils n'avaient pour objet que la protection des manufactures et des pêches maritimes. Il faut reconnaître que le protectionnisme purement manufactu- Arnauné. — Commerce. 1

rier de Golbert tire son origine de fausses maximes d'où l'on a pu faire également dériver le protectionnisme agricole, et que le régime prohibitif n'est que l'exagération du système de la protection. Néanmoins le Colbertisme a ses caractères propres. Il ne doit pas être confondu avec le protectionnisme actuel. Il ressemble beaucoup plus, par ses applications sinon par son principe, au protectionnisme modéré de 1860.

Golbert est parti de deux idées qui passaient de son temps pour des axiomes : les métaux précieux constituent la richesse elle-même ; pour une nation qui ne possède pas de mines d'or et d'argent, le but du commerce avec l'étranger doit être de se procurer ces métaux par la vente des denrées du cru. Il a présenté lui-même ces deux maximes comme les bases de son système, dans un mémoire préparé pour le premier conseil de commerce tenu par le roi, le 3 août 1664 : « Je crois que Ion demeurera facilement d'accord de ce principe qu'il n'y a que l'abondance d'argent dans un Etat qui fasse la différence de sa grandeur et de sa puissance. Sur ce principe, il est certain qu'il sort tous les ans hors du royaume, en denrées de son cru nécessaires pour la consommation des pays étrangers (ces denrées sont vins, eaux-de-vie, vinaigres, fer, fruits, papier, tùle, quincaillerie, soieries, merceries) pour 42 à 18 millions de livres. Ce sont là les mines de notre royaume, à la conservation desquelles il faut soigneusement travailler' ».

La métaphore n'est pas de Colbfert. On la trouve déjà dans les Economies royales : « ... tant de bons territoires dont la France est généralement pourvue plus que royaume au monde, excepté celui d'Egypte, le grand rapport desquels, consistant en grains^ légumes, vins, pastels, huiles, cidres, sels, lins, chaussures,

1. Mémoire sur le commerce (minute autographe). Premier conseil de commerce tenu par le roi, dimanche 3 août 1664. P. Clément, Histoire du gyslèine prolecleur, Paris, Guillauaiia, 1854.

laines, toiles, draps, moutons, pourceaux et mulets, est cause de tout l'or et l'argent qui entre en France^ » ... — « disant souvent au roi que le labourage et pâturage étaient les deux mamelles dont la France était alimentée, et les vrais mines et trésors du Pérou- ». Après Sully, Montchrétien avait écrit de même dans son Traité d'économie politique : « La moindre des provinces de la France fournit à Vos Majestés ses blés, ses vins, son sel, ses toiles, ses laines, son huile, son pastel, qui la rendent plus riche que tous les Pérous du monde. C'est cela qui les transporte tous chez elle'* ».

Colbert utilise donc une formule de ses devanciers. Mais il conçoit autrement qu'eux la façon de travailler à la conservation et au développement de la richesse du royaume.

Sully ne connaît guère d'autre moyen de retenir dans le pays les trésors métalliques acquis en échange des denrées du cru, que la prohibition d'exporter les monnaies et les lingots sous peine de confiscation*. Colbert, sans renoncer à ce procédé direct et violent, en organise d'autres qu'il suppose plus efficaces. Il prétend agir sur les circonstances qui déterminent l'entrée du numéraire ou sa sortie. La cause des entrées de numéraire, c'est la vente des produits du cru à l'étranger ; la cause des sorties, c'est l'achat des marchandises étrangères : les importations rendent le pays débiteur de l'étranger, comme les exportations le rendent créancier. Il faut donc vendre à l'étranger plus qu'on ne lui achète, afin que la balance du commerce extérieur soit créditrice et que le pays ait à recevoir de l'étranger un solde en numéraire. C'est la théorie de la balance du commerce, que l'on a aussi appelée le système mercantile.

Autre différence entre les conceptions de Sully et celles de Colbert. Le système protecteur édifié par Colbert sur la base des théories mercantilistes a pour objectif la défense des intérêts manufacturiers. Tandis que Sully recommandait au roi de s'en

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