Ibid., liv. IV, chap. v
Adam Smith complète sa démonstration en expliquant pourquoi l'Europe a été enrichie par la découverte de l'Amérique. Ce n'est pas grâce aux mines du Nouveau Monde. Les seuls effets de l'augmentation des existences métalliques ont été la baisse du prix de l'argenterie et la diminution du pouvoir d'achat de la monnaie. Il y a en Europe beaucoup plus de vaisselle d'argent qu'autrefois, et l'on paie 1 shilling ce qui coûtait autrefois 4 pence. Ce sont là de bien modiques changements. Mais la découverte de l'Amérique, « en ouvrant à toutes les marchandises de l'Europe un nouveau marché presque inépuisable, a donné naissance à de nouvelles divisions du travail, à de nouveaux perfectionnements de l'industrie, qui n'auraient jamais pu avoir lieu dans le cercle étroit où le commerce était anciennement resserré, cercle qui ne leur offrait pas de marché suffisant pour la plus grande partie de leur produit ». Un champ plus vaste encore fut ouvert au commerce européen par la découverte, au cap de Bonne-Espérance, d'un passage vers les Indes orientales. Grâce à l'état de civilisation de la Chine, du Japon, de l'Indoustan, ce fut pour l'Europe la cause d'un enrichissement plus considérable encore ; cependant le commerce avec l'Extrême- Orient, loin de provoquer des importations de métaux précieux comme le commerce américain, donne lieu à de très grandes exportations d'argent.
Si l'abondance du numéraire n'est pas un élément de richesse pour un pays, si même elle peut être nuisible, il n'en demeure pas moins qu'un certain capital monnayé est nécessaire pour les besoins des échanges. N'est-il pas de la fonction du gouvernement de veiller à l'entretien de la grande roue de la circulalion et, dans les pays qui n'ont pas de mines, d'organiser la balance du commerce de façon à provoquer les entrées et empêcher les sorties de métaux précieux ?
Sans contredit, un pays qui n'a pas de mines doit tirer son or et son argent des pays étrangers, tout comme celui qui n'a pas , de vignes est obligée de tirer son vin de l'étranger. Mais là liberté du commerce sulïit à nous procurer les vins dont nous avons besoin; pourquoi l'intervention du gouvernement seraitelle nécessaire pour nous pourvoir d'or et d'argent? Un pays qui a de quoi acheter de l'or et de l'argent ne manquera jamais de
ces métaux. « Il n'est pas de marchandise qui se transporte plus facilement d'un lieu à un autre, des endroits où ils sont à bas prix à ceux où ils se vendent plus cher, des endroits où ils excèdent la demande effective à ceux où ils ne suffisent pas à cette demande. » Un paquebot peut apporter de Lisbonne cinquante tonneaux d'or, avec lesquels on frapperait plus de cinq millions de guinées. Le transport d'une valeur égale en grains exigerait mille bâtiments de mille tonneaux; la marine d'Angleterre n'y suffirait pas. Toute demande nouvelle de métaux précieux peut donc être promptement satisfaite.
A la vérité, il n'y a rien dont on se plaigne si communément que de la rareté de l'argent. Ce n'est pas que l'argent manque dans le pays, mais il manque à beaucoup de gens, spécialement à ceux qui se sont laissés entraîner, dans les périodes de gros profits, à acheter à crédit plus que de coutume pour envoyer des marchandises au loin, espérant que les retours se feront avant léchéance. Si les retours n'arrivent pas à temps, les créanciers éprouvent des difficultés à se faire payer, les débiteurs à emprunter pour attenc^re l'époque des retours ; c'est ce qui fait dire aux uns et aux autres que l'argent est rare.
N'est-il pas, du moins, nécessaire d'accumuler l'or et l'argent de façon à mettre le pays en état de soutenir une guerre et d'entretenir des flottes et des armées à l'étranger? La question n'est pas de l'ordre économique ; mais elle met en jeu des intérêts trop graves pour qu'Adam Smith la néglige. Aussi discutet-il avec soin l'argument.
L'approvisionnement d'un pays en métaux précieux se comT pose de la circulation métallique, de la vaisselle des particuliers et parfois, comme en Prusse, d'un trésor d'État. Aucun de ces trois articles ne paraît avoir fourni de grandes ressources à la Grande-Bretagne pour sa dernière guerre avec la France. La dépense s'est montée à plus de quatre-vingt-dix millions sterling. Les rois d'Angleterre n'avaient pas de trésor; il n'a pas élé fondu de quantités extraordinaires de vaisselle ; restent l'or et l'argent de la circulation. Il serait excessif de supposer qu« le numéraire anglais ait jamais atteint la somme de trente rai\r lions sterling. On devrait donc supposer que ce stock métallique a été exporté et réimporté plusieurs fois'de suite. Personne ne
s'en est aperçu. A aucun moment, le numéraire n'a manque', sauf à ceux, bien entendu, qui ne pouvaient pas le payer à son prix. C'est que les dépenses énormes de la guerre ont été défrayées non par l'exportatioft de l'or et de l'argent anglais, mais par l'exportation des marchandises anglaises. Le négociant qui avait vendu au gouvernement une lettre de change sur un de ses correspondants à l'étranger, cherchait à se couvrir plutôt par un envoi de marchandises que par un envoi de numéraire. Au besoin, il envoyait les marchandises dans un tiers pays où elles étaient de meilleure vente et où il pouvait acheter ainsi une remise sur le premier. Il procédait ainsi parce qu'une expédition de numéraire ne lui aurait donné aucun profit. La vente des marchandises à l'étranger, si l'opération a été bien conduite, donne un gros bénéfice. Si l'on exporte du numéraire pour acheter des marchandises, le profit du marchand vient uniquement de la vente des retours. Quand on envoie le numéraire pour payer une dette, il n'y a pas de retour, partant pas de profit. C'est pourquoi le marchand met toute son intelligence à trouver un moyen de payer ses dettes plutôt par une exportation de marchandises que par une exportation d'or et d'argent. En fait, il a été constaté que beaucoup de marchandises anglaises ont été exportées, pendant la dernière guerre, sans qu'il y ait eu de retours. Ces marchandises ont payé les dettes nées de la guerre. Ce n'est donc pas avec de l'or et de l'argent, c'est avec le produit annuel de ses terres, de son travail et de son capital que la Grande-Bretagne a soutenu cette guerre dispendieuse.
Ayant ainsi démontré que l'abondance des métaux précieux n'est pas une cause d'enrichissement, qu'elle peut même être un élément de faiblesse, que le volume de la circulation se règle sur l'activité des affaires et que le véritable trésor de guerre des États est formé non par un stock métallique, mais
par le produit annuel du travail, Adam Smith examine les applications qui ont été faites du système mercantile et discute les combinaisons qui ont été imaginées pour rendre favorable la balance du commerce. Il traite successivement des entraves à l'importation résultant des prohibitions ou des droits d'entrée, puis des encouragements donnés à l'exportation au moyen de drawbacks, de primes, ou encore de privilèges créés soit par des traités passés avec les nations étrangères, soit parles règlements sur le commerce colonial.
Adam Smith distingue deux sortes d'entraves à l'importation, les unes opposées seulement aux marchandises similaires des produits nationaux, les autres appliquées à des marchandises provenant de pays avec lesquels la balance du commerce est supposée défavorable.
Lesprohibitions et les droits élevés établis sur les marchandises similaires des produits nationaux assurent aux fabricants de ceux-ci le monopole du marché intérieur. Ce privilège encourage l'industrie particulière qui en bénéficie ; mais il n'accroît pas l'industrie du pays. Celle-ci ne peut être augmentée que dans la mesure où le capital de la nation est lui-même accru. Tout l'effet des encouragements donnés à une branche de l'activité nationale est donc de détourner vers elle une plus grande proportion du capital existant. La distribution naturelle du capital entre les divers emplois qui le sollicitent est seule piodifiée^
Peut-on dire du moins que la direction artificiellement donnée aux capitaux et à l'activité nationale est la plus favorable à la prospérité du pays? Assurément non. Celte direction ne peut être qu'inutile ou nuisible. Inutile si le produit national ne coûte pas plus cher à fabriquer que le produit étranger, elle est nuisible dans le cas où le prix de revient du produit national est plus élevé. Un chef de famille prudent ne cherche pas à pro-
1. L'abondance et la mobilité des capitaux sont telles aujourd'hui que la protection peut avoir pour effet de les attii-er du dehors pour être employés dans une industrie protégée. C'est ainsi que des maisons françaises ont fondé des succursales en Espagne, en Russie, en Allemagne, les produits qu'elles fabriquent en France ne pouvant plus pénétrer dans ces pays. Il reste à savoir si l'emploi de ces capitaux d'importation est le plus utile qui pût être fait.
duire lui-même ce qui lui coûtera moins cher à acheter. « Le tailleur ne cherche pas à faire ses souliers, mais il les achète au cordonnier. » 11 vaut mieux acheter à l'étranger ce que eelui-ci produit à meilleur compte que nous. L'industrie nationale n'en sera pas diminuée ; le capital dont elle dispose sera «mployé pFrrs ahcHadamment dans une des branches où le paya possède la supériorité sur ^étranger. Le rerenu de la nation sera augmenté,, puisqu' au lieu de payer chèrement la marchandise produite à grands frais dans le pays lui-même, on se la procurera à l'étranger pour un prix modéré. On ne contestera pas qu'il serait absurde de prohiber ^importation des vins français, pour encourager en Ecosse la culture en serre chaude de raisins dont on voudrait faire du bordeaux ou du bourgogne; ces vins coûteraient trente fois plus cher que les vrais crus de France. L'absurdité n'est pas moindre parce que la différence des prix n'est que •d'un trois centième par exemple au lieu d'un trentième. Dans l'un comme dans l'autre cas, on aura causé un dommage au pays en le forçant à employer à l'achat d'une certaine marchandise une trop forte part de son revenu.
Qu'on n'objecte pas que la protection peut favoriser la création de manufactures qui, au bout d'un certain nombre d'années, arriveront à produire au même prix que les fabriques étrangères. Pour commencer, cette création nuira à l'accroissement de l'activité nationale ; le prix des produits des manufactures protégées étant d'abord plus élevé, le revenu du pays sera diminué, pendant un certain temps, de la différence du prix d'achat ; par suite les épargnes qui constituent le capital seront forcément réduites ; l'accroissement du capital étant moindre, le développement de l'industrie ne peut qu'être retardé. A supposer même que, faute d'être protégées, ces manufactures ne puissent jamais s'établir dans un pays, celui-ci n'en subirait aucun dommage nécessaire, car il pourrait employer néanmoins, quoique à d'autres usages, la totalité de son capital et en retirer les plus grands revenus possibles.
Les prohibitions et les droits destinés à réduire les importations en provenance de pays vis-à-vis desquels on suppose que la balance du commerce est débitrice, ne se justiflcnt pas même au point de vue du système mercantile. Si l'Angleterre
achetait à la France ses vins, qui sont meilleur marché que ceux du Portugal, et ses toiles, qui coûtent moins que celles d'Allemagne, la balance débitrice vis-à-vis de la France serait assurément augmentée ; mais la valeur totale des importations de toutes provenances serait réduite et la balance débitrice d'ensemble diminuée de toute l'économie réalisée par Tachât des marchandises françaises. De plus, une partie de ces toiles et de ces vins pourrait être réexportée et servira ce commerce de revente auquel s'adonnent les Hollandais et dont les profits paraissent si enviables.
Rien de plus difficile d'ailleurs que de savoir de quel côté penche la balance du commerce. Les registres des douanes donnent des indications que les inexactitudes de l'évaluation des marchandises rendent très incertaines. Le cours du change ne renseigne pas mieux sur la balance des importations et dea exportations, car il est influencé non seulement par la situation des dettes et des créances respectives de la place qui cote et de la place cotée, mais aussi par les négociations que l'une et l'autre font avec les autres places.
Enfin, toutes ces spéculations sur la balance du commerce ont pour point de départ deux suppositions également fausses. Première supposition : si les échanges de marchandises entre deux places sont exactement égaux en valeur, ni l'une ni l'autre ne gagne rien. Seconde supposition : si la balance en argent est favorable à l'une des deux places, celle-ci réalise un gain et l'autre perd en proportion, par suite de l'obligation d'envoyer du numéraire.
La réalité est tout autre. Les importations étant égales des deux parts, chacun des deux pays réalise un gain. Chacun d'eux trouve dans l'autre un marché pour ce qu'il peut produire au delà des besoins de ses habitants ; la possibilité de remplacer, par la vente à l'extérieur, le capital employé à cette production supplémentaire lui permet de l'entreprendre et d'augmenter son revenu. Il y a gain réciproque, soit que l'échange porte exclusivement sur des marchandises du cru des deux pays, soit que l'un de ces pays revende à l'autre des marchandises qu'il a achetées à un pays tiers. Celles-ci, comme les autres, n'ont pu être achetées qu'avec des produits nationaux. La revente remplace
donc, avec le profit habituel, le capital employé à produire les marchandises nationales au moyen desquelles on a acheté les marchandises étrangères revendues. Dans ce second cas, il est vrai, l'opération est moins avantageuse ; car si la valeur des marchandises revendues remplace dans le pays revendeur le capital employé à leur achat, celui-ci a déjà remplacé le capital employé à les produire dans le pays d'où elles sont originaires. Si par exemple, l'Angleterre payait ses importations de France en y envoyant du tabac ou des marchandises des Indes, la majeure partie du capital représenté par les marchandises françaises ne remplacerait pas du capital anglais, mais bien le capital employé en Virginie, aux Indes, en Chine. L'avantage est donc moindre. Mais il existe.
Supposez maintenant que la marchandise étrangère dont l'Angleterre se sert pour payer ses importations françaises ne soit pas du tabac ou des marchandises des Indes, mais de l'or ou de l'argent. Les mercantilistes disent qu'alors la balance est inégale. Cependant il n'y a aucune différence entre ce cas et le précédent. Cet échange remplacera le capital employé à produire les marchandises anglaises au moyen desquelles l'or et l'argent ont été achetés, tout comme le tabac et les marchandises de l'Inde. Il ne peut pas être plus désavantageux d'acheter des vins français avec de l'or et de l'argent qu'avec du tabac. Si l'on emploie le tabac à cet objet au lieu de le consommer en Angleterre, c'est apparemment qu'il se vendra plus cher en France. De même, si l'on se sert de numéraire, c'est qu'il est pour le moment demandé en France et que sa valeur y est plus élevée. Ce mode d'échange n'est donc pas moins profitable que celui dans lequel on emploierait toute autre marchandise préalablement achetée à l'étranger. Il est même préférable à celui-ci, parce que les métaux précieux se transportent îi moins de frais et trouvent toujours preneur.
On voit, remarque Adam Smith, combien il est puéril d'appréhender que la France puisse ruiner l'Angleterre en la dépouillant de ses richesses métalliques, grâce à la balance du commerce. Tout au contraire la Grande-Bretagne retirerait les plus grands avantages du développement de son commerce avec la France, à cause de la richesse de ce pays, de l'importance de sa
population et enfin de sa proximité. Entre les côtes méridionales de l'Angleterre et les côtes du nord et du nord-ouest de la France, les retours pourraient se produire, comme dans le commerce intérieur, quatre, cinq ou six fois^par an. Entre les parties les plus éloignées des deux pays, on pourrait s'attendre au moins à des retours annuels. Dans le commerce si v^anté avec les colonies d'Amérique, les retours se font attendre au moins trois ans, et très souvent quatre ou cinq ans. Le même capital employé dans le commerce avec la France entretiendrait donc au moins trois fois plus d'activité que le commerce avec l'Amérique. Si l'on tient compte de la différence du nombre des habitants, 24 millions en France, 3 millions en Amérique, d'où il résulte que le marché français est huit fois plus grand, le commerce avec la France serait vingt-quatre fois plus avantageux que le commerce avec les colonies américaines. Le commerce avec l'Angleterre serait non moins profitable à la France. Malheureusement la jalousie etl'animosité qui divisent les deux nations les empêchent d'apercevoir leur véritable intérêt et les portent à écouter les fausses assertions de leurs marchands, prétendant, dans l'un et l'autre pays, que la liberté du commerce serait une cause de ruine.
Passant aux encouragements à l'exportation, Adam Smith examine d'abord \cs drawbacks on restitutions de droits. Qu'elles portent sur des taxes intérieures ou sur des droits de douane, ces restitutions ne lui paraissent pas contraires aux principes économiques. Elles ne tendent pas à attirer le capital dans un emploi particulier, mais à empêcher que les impôts ne le détournent des emplois vers lesquels il se porte naturellement. Adam Smith blâmerait plutôt les restrictions apportées au principe du draivback quand il s'agit de marchandises françaises, telles que les soieries, batistes et linons, que l'on peut importer pour la réexportation, bien qu'elles soient prohibées pour la consommation, mais en payant des droits qui ne sont pas restitués, ou telles que les vins, à la réexportation desquels on ne restitue pas le droit de 2o livres par tonneau spécialement imposé aux vins français.
Adam Smith condamne au contraire les primes à l'exportation. Singulière combinaison, qui vise à faire entrer le numé- Arnauné. — Commerce. 6
raire dans le pays en payant les étrangers pour qu'ils achètent certaines marchandises, qui tend à permettre au marchand de vendre sans profit ou même à perte, de faire un commerce « dans lequel la dépense est plus forte que le retour, dont chaque opération mange une partie du capital qu'on y emploie, un commerce qui est de telle nature que si tous les autres commerces lui ressemblaient, il ne resterait bientôt plus du tout de capital dans le pays ». C'est encore un cas où le système mercantile pousse le pays dans une voie beaucoup moins avantageuse que celles où il serait entré spontanément.
Des encouragements à l'exportation peuvent encore résulter de traités de commerce. Le plus souvent, c'est en demandant un tarif de faveur pour leurs produits que les gouvernements s'efforcent de faille servir les traités de commerce au développement de leurs exportations. Ce privilège, quand ils l'obtiennent, est évidemment avantageux aux manufacturiers et aux commerçants du pays favorisé; il leur assure un marché supplémentaire et, sur ce marché, un monopole qui leur permet d'élever les prix de leurs produits. Ce monopole, par contre, est nécessairement désavantageux au pays qui l'accorde. Celui-ci s'oblige à payer plus cher les marchandises dont il a besoin. La valeur des marchandises nationales échangées contre les marchandises étrangères privilégiées, est diminuée en proportion de la suréyaluation de ces dernières. La diminution ne va pas jusqu'à constituer en perte le pays qui a concédé le tarif de faveur, jusqu'à lui faire vendre ses produits à un prix qui ne remplacerait pas le capital employé, car dans ce cas la production cesserait. Néanmoins si ce pays gagne encore, il gagne moins que s'il y avait libre concurrence sur son marché entre les produits de toutes les nations.
On vante cependant comme un chef-d'œuvre de la politique commerciale anglaise le traité de Methuen, par lequel l'Angleten'e a concédé précisément au Portugal des réductions de droits qui assurent aux vins portugais le monopole du marché anglais, tout en stipulant seulement pour ses lainages l'égalité de traitement avec les produits des autres nations. Les prôneurs 4ii traité de Methuen fondent leurs éloges sur le faux principe de la balance du commerce. Ils supposent que la valeur des
lainages britanniques vendus au Portugal dépasse la valeur des vins portugais achetés par l'Angleterre, et que la créance du solde assure à l'Angleterre une grande portion de l'or du Brésil. Pour le même motif, on est si bien persuadé à l'étranger que l'Angleterre ne saurait subsister sans le commerce du Portugal qu'en 1762 la France et l'Espagne sommèrent le roi de Portugal de fermer ses ports aux navires anglais et d'y recevoir des garnisons françaises et espagnoles K
11 n'est pas certain que toutes les entrées d'or portugais en Angleterre soient faites pour compte anglais; une partie en est aussitôt réexportée. Qu'on ne croie même pas que l'or importé en pai&ment de marchandises anglaises soit conservé en totalité par l'Angleterre. L'augmentation annuelle des ouvrages d'orfèvrerie n'absorbe qu'une faible part de l'importation ; on emploie à leur fabrication beaucoup d'ancienne orfèvrerie refondue. De même, les frappes monétaires utilisent beaucoup d'anciennes espèces remises au creuset. Que devient le surplus des entrées d'or? 11 sert à payer des marchandises étrangères. L'Angleterre a donc vendu ses marchandises au Portugal contre de l'or, avec lequel elle achète ensuite des marchandises dans d'autres pays. Ne vaudrait-il pas mieux échanger directement les marchandises anglaises contre les marchandises étrangères? L'opération serait plus avantageuse parce qu elle nécessiterait l'emploi d'un capital moindre. En effet, les marchandises étrangères propres à la consommation anglaise, dont la vente en Angleterre doit dégager le capital engagé dans les marchandises anglaises exportées et le rendre disponible pour de nouvelles fabrications, arriveraient beaucoup plus vite sur le marché, au cas d'échange direct. Au contraire, si les marchandises anglaises ont été échangées contre de l'or avec lequel on achète les marchandises étrangères destinées à la consommation anglaise, le capital engagé dans les marchandises anglaises exportées n'est dégagé que beaucoup plus tard, puisqu'il faut attendre, après le premier retour qui s'est fait en or, le second retour qui doit
1. Le Portugal répondit à celte sommation par une déclaration de guerre. Les historiens ont vanté le caractère chevaleresque de celte résolution. Adam Smith ne paraît pas l'apprécier beaucoup. Elle obligea, dit-il, l'Angleterre à défendre un allié impuissant.
se faire en produits consommables. Le capital ne redevenant disponible qu'au bout d'un laps de temps plus long, il est nécessaire d'en consacrer beaucoup plus à ce genre de commerce. Ce capital supplémentaire aurait pu être employé à mettre en activité un surcroît d'industrie et à augmenter ainsi le revenu annuel de la nation. Il faut reconnaître toutefois qu'une partie du commerce étranger se fait nécessairement par circuit. L'or et l'argent conviennent mieux à cette sorte d'opérations que les autres marchandises étrangères, parce qu'ils sont acceptés en échange de tous les produits et que les frais de leur transport sont extrêmement réduits. C'est le véritable et unique avantage que l'Angleterre tire des entrées dor portugais.
Adam Smith borne à ce point sa discussion du traité de Methuen. 11 ne formule pas d'appréciation au sujet de la clause qui avait garanti aux lainages anglais importés en Portugal le régime dont jouissaient les produits similaires des autres nations. On ne peut douter qu'elle n'eut, en elle-même et abstraction faite des considérations qui avaient guidé le négociateur anglais, toute son approbation.
C'est encore en vue d'encourager l'exportation que tous les pays se réservent le monopole du commerce avec leurs colonies. L'Angleterre l'a fait par l'acte de navigation. Cette loi tend à augmenter la valeur des produits britanniques exportés aux colonies, de deux façons : directement, en excluant la concurrence des autres nations ; indirectement, en faisant baisser le prix des denrées coloniales, contre lesquelles sont échangés les ouvrages des fabriques anglaises, ces denrées ne pouvant être achetées que par la métropole.
L'Angleterre s'est assurée par cette mesure un avantage relatif. Mais elle s'est imposée du même coup de réels désavantages. Ses capitaux se sont portés de préférence dans le commerce colonial, où les profits étaient plus élevés ; par suite, le taux des profits est monté dans toutes les branches du commerce. Ce relèvement du taux des profits peut passer pour un heureux effet du monopole et il ne manque pas d'être tenu pour tel par les marchands. Mais il n'en impose pas moins au pays en général une situation défavorable. Pour réaliser ce profit plus élevé dans les branches du commerce qui ne sont pas monopo-
lisées, les marchands sont obligés de vendre plus cher les marchandises étrangères qu'ils importent et les marchandises nationales qu'ils exportent. Il faut donc qu'ils achètent moins et qu'ils vendent moins, en d'autres termes que le pays jouisse de moins de biens et en produise moins. En même temps, les pays où le taux des profits n'est pas surhaussé, pouvant vendre à meilleur compte sur les marchés étrangers, en évincent le pays dans lequel ce taux est plus élevé. La partie du capital qui n'a pas été détournée vers le commerce monopolisé des colonies et que ses possesseurs auraient voulu maintenir dans les autres branches du commerce, en est exclue par la concurrence des capitaux étrangers. La croissance monstrueuse du commerce de l'Angleterre avec ses colonies a été ainsi la cause du dépérissement de son commerce avec les pays de l'Europe et de la Méditerranée.
Le commerce colonial peut-il enrichir un pays plus que les autres commerces ? Assurément, non ; car la quantité de travail productif entretenue par un commerce est proportionnelle à la fréquence des retours, et celle-ci est moindre dans le commerce colonial que dans tous les autres.
Les colonies d'Amérique sont éloignées. Les colons n'ayant en propre que des capitaux insuffisants sont portés à traîner leurs paiements en longueur. C'est pourquoi, les retours ne sont guère réalisés avant trois ans, parfois avant quatre ou cinq ans. Les pertes d'intérêts sont évidemment compensées pour le marchand anglais par le plus haut prix des marchandises qu'il a vendues et par d'autres bonifications. Il n'en demeure pas moins que le capital engagé dans les opérations coloniales, rentrant au bout de cinq ans seulement, ne peut tenir en activité qu'un cinquième de l'industrie auquel il aurait pourvu s'il avait été employé dans un commerce où le retour aurait lieu dans le cours d'une année. Les échanges avec un pays quelconque de l'Europe ou même des côtes de la Méditerranée sont donc préférables.
Les retours sont encore plus lents lorsque les produits coloniaux importés en échange des marchandises britanniques ne peuvent pas être consommés en Angleterre et doivent être revendus à un autre pays. C'est le cas de plusieurs des mar-
chandises énumérées ' de l'acte de navigation, notamment du tabac, qui ne peut sortir de la Virginie et du Maryland qu'à destination de la métropole. Celle-ci est loin de pouvoir eu absorber la totalité. S'il était permis aux colonies dé vendre le tabac aux pays étrangers, la métropole n'en achèterait que les quantités nécessaires à sa consommation. Les marchandises anglaises employées à acheter le surplus, puis, au moyen de ce surplus, à acheter des marchandises étrangères, s'échangeraient directement contre celles-ci. Le commerce serait direct au lieu de se faire par circuit. Le remplacement du capital étant plus rapide, il en faudrait employer beaucoup moins ; le capital épargné serait disponible pour d'autres entreprises.
Enfin, les quantités de tabac monopolisées sont telles que toutes les marchandises étrangères achetées avec le tabac réexporté ne peuvent pas être consommées en Angleterre. Une partie de ces marchandises doit être revendue. Les toiles d'Allemagne et de Hollande, acquises en échange de tabac, sont ainsi ren-» voyées aux colonies pour leur consommation. Dans ce dernier cas, le capital, anglais qui a acheté le tabac avec lequel les toiles sont ensuite achetées, ne profite aucunement à l'industrie anglaise ; il soutient en partie l'industrie des colonies, en partie celle de l'Allemagne ou de la Hollande.
Le monopole du commerce colonial n'a pas eu pour seule onséquence de diminuer la quantité de travail productif auquel pourrait pourvoir le capital national. Il a créé un réel danger en concentrant dans un seul emploi la plus forte part de l'activité du pays. C'est pourquoi « jamais Varmada des Espagnols ni les bruits d'une invasion française n'avaient frappé le peuple anglais de plus de terreur que la crainte d'une rupture avec les colonies ». Si l'exclusion totale du commerce des douze Provinces-Unies de l'Amérique septentrionale (décembre 1774-) n'a pas porté un coup trop sensible à la Grande-Bretagne, c'est que ces provinces s'étaient préalablement approvisionnées de toutes les marchandises anglaises qu'elles avaient coutume d'importer, et que, par un concours heureux de circonstances, la paix entre