CHAPITRE VI
Adam Smith s'était demandé, dans son souci de ne laisser sans réponse aucune des objections des protectionnistes, s'il ne serait pas dangereux de substituer d'emblée la liberté du commerce à la prohibition. Après avoir indiqué les raisons pour lesquelles il pensait que le désarroi des industries protégées pourrait être moins grand qu'on ne l'imaginait, il ajoutait : «A la vérité, «'attendre que la liberté du commerce puisse jamais être entièrement rendue à la Grande-Bretagne, serait une aussi grande folie que de s'attendre à y voir jamais se réaliser la République d'Utopie ou celle d'Océana. Non seulement les préjugésdu public, mais, ce qui est encore beaucoup plus impossible à vaincre, l'in- ^;érêt privé d'un grand nombre d'individus y apportent une résistance insurmontable . Si les officiers de l'armée s'avisaient d'opposer à toute réduction dans l'état militaire des efforts aussi bien concertés et aussi soutenus que ceux de nos maîtres manufacturiers contre toute loi tendant à leur donner de nouveaux rivaux sur le marché national ; si les premiers animaient leurs soldats comme ceux-ci excitent leurs ouvriers pour les porter à des outrages et à des violences contre ceux qui proposent de semblables règlements, il serait aussi dangereux de tenter une réforme dans l'armée qu'il l'est devenu maintenant d'essayer la plus légère attaque contre le monopole que nos manufacturiers exercent sur nous. Ce monopole a tellement grossi quelquesunes deleurstribusparticulières que, semblables à une immense
milice toujours sur pied, elles sont devenues redoutables au gouvernement et dans plusieurs circonstances mêmes elles ont effrayé le législateur. Un membre du parlement qui appuie toutes les propositions tendant à renforcer ce monopole, est sûr, non seulement d'acquérir la réputation d'un homme entendu dans les affaires de commerce, mais d'obtenir encore beaucoup de popularité et d'influence dans une classe de gens à qui leur nombre et leur richesse donnent une grande importance. Si au contraire il combat ces propositions et surtout s'il a assez de crédit dans la chambre pour les faire rejeter, ni la probité la mieux reconnue, ni le rang le plus éminent, ni les services publics les plus distingués ne le mettront à, l'abri des outrages, des insultes personnelles, des dangers même que susciteront contre lui la rage et la cupidité trompée de ces insolents monopoleurs* ».
Adam Smith accordait plus de confiance à la classe agricole. D'après lui, les propriétaires et les fermiers « pouvaient se glorifier d'être, de toutes les classes, la moins infestée du misérable esprit de monopole » ; seul, l'exemple « de gens qu'ils voyaient toujours disposés à les opprimer» les avait amenés à « s'écarter de la générosité naturelle à leur profession jusqu'à demander le privilège exclusif de fournir de la viande et du blé à leurs compatriotes » 2. Ce sont cependant les manufacturiers qui ont établi le libre échange en Angleterre, tandis que les propriétaires fonciers ont été les derniers et obstinés défenseurs de la protection. Mais, au moment de la réforme douanière, la constitution des classes agricoles et industrielles n'était plus la même qu'au temps d'Adam Smith.
A l'époque où fut écrite la Richesse des nations, il existait en Angleterre, au-dessous de la gentry composée des grands propriétaires, et très proche d'elle, une classe moyenne agricole, la yeomanry. C'est à elle que s'adressait l'éloge d'Adam Smith. Les yeomen, possesseurs de petites tenures libres {freeholds), avaient joué un rôle considérable pendant les guerres civiles. « Bien armés dans leur for intérieur du témoignage de leur bonne
\. Op. cil., liv. IV, chap. ii.