II. Mer de Marmara
Les provinces bordant la mer de Marmara sont le vilayet de Constantinople (cordon d'Asie), le mutessariflik d'Ismidt, le vilavet de Brousse et le mutessariflik de Bigha. Les ports appartenant à ces provinces sont : Scutari (v. de Constantinople), Ismidt (v. du même nom); Ghemlek; Moudania et Panderma (v. de Brousse), Dardanelles ou Kaleï-Sultanié (m. de Bigha).
En raison de leur proximité de Constantinople, ces ports participent peu au commerce de l'Asie avec l'Europe, au moins d'une façon directe. Les habitants vont chercher à Constantinople les objets étrangers nécessaires à leurs besoins, ou bien y transportent les marchandises qu'ils ne consomment pas: Comme Tun de ces ports, Ismidt, est la véritable tète de ligne des principales voies ferrées qui traversent l'Asie Mineure, on peut dire qu'une partie du commerce de TAnatolie ne participe qu'indirectement au mouvement commercial étranger. Et cette quantité n'est pas négligeable : les voies ferrées aboutissant à la mer de Marmara ne mesurent pas moins de io25 kilomètres et desservent des pays qui écoulent des marchandises riches, comme le mohair et les tapis.
LRS ZONES COM.MEKCIALKS «7
Co.NSTANTiiNOPLE. — Le vilayct de Constantinople (cordon d'Asie) est avec son voisin, le mutessariflik dlsmidt, Tune des provinces de l'Empire où la culture, quoique primitive, se trouve plus développée qu'ailleurs. Le pays produit des céréales, du millet, des châtaignes, haricots, graines de lin et du tabac. Les forêts s'y sont bien conservées; c'est là que commence la région forestière connue sous le nom de « mer d'arbres», qui se continue dans le mutessariflik d'Ismidt. Ces forêts, dont les principales essences sont le chêne, l'arbousier, le hêtre, le pin et le sapin, sont exploitées pour la fabrication du charbon. L'industrie consiste principalement dans la meunerie, la minoterie, la distillerie du mastic et la fabrication d'une étoffe indigène nommée tchatma*.
En raison de sa situation maritime et surtout de sa proximité de Constantinople, le « Cordon d^Asie » est l'un des mieux desservis par les bateaux h vapeur, voiliers, barques, caïks ou mahonnes, qui visitent sans cesse les principaux points de la côte, tant pour le commerce que pour la navigation de plaisance. Les Compagnies Hariyé et Mahsoussé se partagent le transport des voyageurs sur les rives du Bosphore et dans le golfe d'Ismidt. Scutari ou Uskudar, la ville la plus importante de la rive asiatique, est le centre de tout ce mouvement maritime. Journellement des voiliers et des mahonnes transportent à Stamboul, Rodosto ou autres localités de la côte d'Europe les marchandises qui arrivent d'Asie par voie de terre ou par le chemin de fer d'Anatolie.
Scutari est l'ancienne Chrysopolis. On y remarque
1 Superficie 4.000 kilonièli*cs carres.
Population aSo.ooo habitanls.
Villes principales :
Scutari . • . 83. 000 hab. Béïcos . . . 4>^oo Iiab.
(Juébzc . . . 6.000 — Ilcrckc. . . 9.000 —
Prinkipo , . 6.000 — Chili .... i.Soo —
quatre très belles mosquées. Son commerce est peu développé ; presque toutes les affaires se traitent à Constantinople ou à Ismidt. Il n'y a de transactions importantes que sur les bois et charbons de bois.
Scutari, ou plutôt son faubourg Haïdar-Pacha^ est le point de départ du fameux chemin de fer, dit chemin de fer d'Anatolie, qui traverse et dessert le mutessariflik d'ismidt et les vilayets de Brousse, d'Angora et de Koniah. Il convient d*en dire quelques mots.
Ce chemin de fer^ commencé le 4 août 1 87 1 ^ part de Haïdar-Pacha, sur le Bosphore. Le 4 août 1878^ il atteignit Ismidt (distance 91 kilomètres). Il fut d abord exploité par l'Etat, puis concédé en 1888 à M. Kaulla, fondé de pouvoii' de la a Deutsche Bank». M. Kaulla obtint en même temps la concession d'un chemin de fer partant d'ismidt et devant aboutir à Angora. Cette ligne^ commencée presque aussitôt, a été construite par la Compagnie Vitali et terminée en 1892. Partant d'Haïdar- Pacha, elle passe par Kartal^ Daridja, Ismidt, Ada-Bazar, Gheïvé, Lefké, Biledjik, Eski-Cheïr, Alp-Keuï, Sari- Keuï, Beylik-Keupru, et aboutit à Angora après un parcours total de 577 kilomètres.
Lorsque cette ligne, qui esta voie normale de i"'44? fut terminée, M. Kaulla obtint d'v raccorder une autre ligne partant d'Eski-Chéïr et devant aboutir à Koniah en passant par Kutahia, Afioun-Kara-Hissar, et Ak- Chéïr. Cette ligne, aujourd'hui terminée, mesure 44»'> kilomètres. C'est cette ligne qui doit se prolonger sur Bagdad et le golfe Persique en passant par Adana^ Birdjik, Orfa et Mossoul.
On en comprend toute l'importance, le jour où elle sera terminée. Elle sera la voie de communication la plus rapide et la plus normale entre l'Europe centrale, les Indes et les mers de Chine. Aussi n'est-il pas étonnant que notre diplomatie ait tenu à réserver à nos capitaux
une place importante dans cette entreprise, due tout d*abord à l'initiative allemande.
Toutefois, le véritable chemin de fer de pénétration française en Turquie d'Asie, devant relier Marseille à TExtrême- Orient par les voies les plus rapides, devrait partir d'Alexandrette.
Les tarifs des marchandises sur les chemins de fer d^Anatolie sont, par kilogramme et par kilomètre, de ofr.oi33 en grande vitesse, o fr. oiaS en petite vitesse, et de o fr. 0087 pour les bestiaux.
A Afioun-Kara-Hissar s'embranche une autre ligne, qui aboutit à Smyrne par Ali-Chéïr et Cassa ba. Nous en parlerons tout à 1 heure.
La ligne Haïdar-Pacha-Angora a transporté, en 1900, 1. 125.951 voyageurs^ dont 776.369 dans les diverses stations de la banlieue, et 23o.354 tonnes de marchandises, dont 220. 199 en petite vitesse. Parmi les marchandises, les céréales seules représentent un chiffre de 128.164 tonnes et les minerais 29.191: aucune autre marchandise n'a atteint le chiffre de 10.000 tonnes.
La ligne Eski-Ghéïr a transporté de son côté 68.886 voyageurs et 100.289 tonnes de marchandises, dont 99.432 en petite vitesse. Les céréales (54.855 tonnes) et les minerais (26.071 tonnes) continuent d'accaparer les quatre cinquièmes du trafic. Viennent ensuite les bois de charpente, les pétroles, les laines^ le sel, le sucre, les manufactures, etc. (B, c. c, sept. 1901, p. 488.)
IsMiDT. — Le mutessariflik d*Ismidt\ qui confine au
* Superficie 12.000 kilomètres carrés.
Population , aaS.ooo habitants.
Villes principales :
Ismidt . . . 25.000 hab. Gheïvé . . . 6.000 hab.
Ada-Bazar . 24.000 — Kara-Mursal. 2.000 —
Kandéré , • 8.000 —
vilayet de (^onstantinople, est arrosé par le fleuve Sakaria (ancien Sangarius). Il a les mêmes produits que le « Cordon d'Asie » ; il faut pourtant y joindre les mûriers et la soie. On y trouve différentes mines qui ne sont pas exploitées.
Une bonne route carrossable, la meilleure de TEmpire, conduit dlsmidt à Angora.
Ismidt fut dans l'antiquité, sous le nom de Nicomédie, la capitale de la Bithynie; mais elle a conservé peu de souvenirs de sa grandeur passée. C'est une ville d'un aspect agréable, avec des maisons en bois peintes de vives couleurs et entourées de jardins. Le voisinage de Constantinople donne à son port beaucoup d'animation.
Parmi les objets exportés par Ismidt, dominent les céréales, le mohair, l'opium, les cocons, le tabac, le charbon de bois, les pommes et poires, les raisins frais, les œufs, la toile de lin, la laine, la gomme adragante, les graines de lin, les graines jaunes et les légumes frais. Parmi les objets importés, citons le sucre, les céréales, Tétain, les coton nades, le pétrole et le sel. Ce mouvement d'échange s'effectue presque intégralement avec Constantinople.
Brousse. — Le vilayet de Brousse, contigu au mutessariflik d' Ismidt, est en général d'un climat tempéré et salubre, mais Tété il est déjà chaud dans le sandjak de Kara- Hissar. qui confine aux plateaux brûlés par le soleil du centre de l'Asie Mineure. L'agriculture a légèrement profité du passage du chemin de fer à travers certaines régions de ce vilayet : les principaux produits agricoles sont les céréales, la vigne, l'olivier, la soie, les légumes et fruits divers, la vallonée, l'opium, etc. Les mines sont riches et abondantes: les plus importantes sont celles de borax et de silicate de magnésie, plus connu sous le nom d'écume de mer. Les forets couvrent une superficie de aS.ooo kilomètres carrés ; le chêne, le charme, le hêtre, les pins et sapins.
LES ZONRS COMiMERCIALES 71
le châtaignier, en sont les essences les plus nombreuses^.
Les principales industries sont celles de la soie, des cotonnades, des faïences (Kutahia)^ de Técume de mer (Eski-Chéïr), des tapis (Ouchak), des cuirs (Aïvali), etc.
En dehors des voies ferrées, près de 1600 kilomètres de route relient entre elles les principales villes du vilayet. Les transports se font comme dans le reste de TEmpire, par voitures, et à dos de chameaux, de chevaux, et de mulets, parfois à dos d'hommes.
Le mouvement commercial du vilavet est évalué à 80 millions de francs, dont Sy à Texportation et a3 millions à l'importation.
.Ghemlek, petit port sur le golfe dû même nom, n'a dlmpor tance commerciale qu'en raison de l'exportation des minerais de chrome et de l'importation du pétrole : ces deux produits venant des sandjaks de Brousse et d'Erthogroul ou s'y dirigeant.
Moudania, sur le même golfe, est en relation avec Brousse par un chemin de fer à voie étroite de i'2 kilomètres de longueur inauguré en 1892. Son commerce, évalué par Vital Cuinet à 34 millions de francs, représente en réalité celui de Brousse, le chef-lieu du vilayet. Cette dernière ville bâtie au pied du versant nord du mont Olympe, s'étend sur une longueur de 4 kilomètres et une largeur de i kilomètre à peine ; elle domine légère-
< Superficie , . 68.400 kilomclrcs carrc's.
Population i.GaS.ooo habitants.
Villes principales :
hab.
Brousse. . .
hab.
Biledjik. . .
Kutahia. . .
aa.ooo
Panderma. <
Aîvalï . . .
ai. 000
Mikhalilch .
Eski-Chëîr .
Aïné-Gueul
Seuyud. . •
iS.ooo
Lefkc. . . ,
Kara-Hissar.
Moudnnia. .
Balikesscr. .
i3.ooo
Adramil . .
Ouchak . . .
i3.ooo
Gliemlek . .
ment une plaine couverte de pâturages, de mûriers, d'oliviers et de cotonniers. Brousse est Tancienne Prusa ad Olympum <{ui aurait été construite par Annibal réfugié chez Prusias, roi de By thinie. Elle fut la capitale de TEmpire ottoman de i4^7 ^ i4*^3> La Mosquée Verte est Tunde ses plus beaux monuments. Brousse emprunte toute son importance au commerce de la soie, à la fabrication de certains tissus de soie et de coton^ à la fabrication de tapis à laine longue et à ses savonneries qui alimentent la consommation locale.
Panderma, dans le golfe de Cyzique — encore un souvenir de l'antiquité, -^ est une ville presque entièrement neuve, reconstruite après l'incendie de 1894, qui faillit l'anéantir. Ses rues droites et bien alignées se perdent dans la glycine et dans la verdure. Le port est protégé par une jetée construite sur les restes d'un môle antique. L'industrie locale consiste dans l'élevage des vers à soie et le dévidage des cocons. Dans les environs se trouvent d'importantes mines de boracite. Une route de 175 kilomètres relie Panderma à Adramit, en passant par Balikesser, chef-lieu du sandjak dont elle fait partie.
BiGHA. — Le mutessariflik de Bigha, qui commence dans la mer de Marmara et finit dans T Archipel, évoque les souvenirs de la plus haute antiquité. Là se trouvaient Uion, Cyzique, Abydos, Lampsaque, le mont Ida (aujourd'hui Kaz-Dagh, 1770 mètres), le Scamandre (aujourd'hui Mendéré), le Granique (aujourd'hui Bigha Tchaï), etc. Son sol très fertile produit des céréales^ de la vesce, des pois chiches, de la vigne, la vallonée, les olives^ la noix de galle, etc. Ses forêts où dominent le chêne, le pin et le sapin, couvrent une superficie de igS.ooo hectares.
Les industries dominantes sont les broderies à la main, les tapis yuruk, dans la composition desquels il entre beaucoup de poils de chèvres, les poteries, etc.
* Aucune voie carrossable ne traverse le pays. Les transports se font à dos de chameaux, avec une charge maximum de aoo kilogrammes. Pour une distance d'envi ron loo kilomètres, il faut compter 'i fr. a5 les loo kilos pour les céréales, 3 fr. 5o pour les vallonées ; c'est & peu près le double du fret pour Marseille.
Kaléï-Sultanié, que les Européens nomment Dardanelles, est une ville assez bien bâtie, aux rues larges et droites. Chaque communauté y a son quartier spécial. C*est le chef-lieu du mutessariflik K
Les importations françaises s y sont élevées en 1899 à 380.000 francs^ dont 283.000 pour les farines, 29.000 pour les cafés, 11.000 pour le plomb, 10.000 pour les pommes de terre, 7000 pour les pointes de Paris, 6000 pour les ciments, 40^0 pour la chaux hydraulique, 4000 pour les maïs, 3ooo pour les bougies. Les autres articles ne dépassent pas 2600 francs (if. o. c, 7 février 1901.)
La même année, les exportations à destination de notre pays se sont élevées à 2880 quintaux, fr. 1 3 1.000. Elles ont porté sur les articles suivants :
Vallonée 33. 000 fr. Débris de bronze et
Laine 18.000 — cuivre 10.000 fr.
Poils de chèvre. . 17.000 — Noix de Galle. . . 6.000 —
Peaux de chèvres. 16.000 — Anis 4'^<>o —
— dcchevreaux la.ooo — Cocons 4.ûoo —
Aucun autre article n'atteint 25oo francs. Notons, à titre de document, que sur l'exportation totale de 735.000 francs en 1899,1a vallonée figure à elle seule pour une somme de 468.000 francs.
' Superficie 7.5oo kilomètres carrés.
Population iSo.ooo habitants.
Villes principales : Kaléï-Sultanié. • . . 11.000 habitants.
Bigha 10.000 —
Lampsaque . . , , . a.ooQ •*>
74 LA SITUATION GÉNËKXLE EN mfi)
ANGORA. — Le vilayet d'Angora et celui de Koniah*se rattachent commercialement à la zone de la mer de Marmara, par le chemin de fer d'Anatolie. Toutefois, comme les relations entre Koniah et Smyrne sont plus fréquentes que celles qui existent entre Koniah et Constantin nople, nous reporterons à la zone de TArchipel la description sommaire de ce dernier vilayet.
Le vilayet d'Angora éveille pour la France des souvenirs tout particuliers. C'est là, sur les débris de Tancien royaume de Phrygie, que les Gaulois, nos pères, fondèrent le royaume de Galatie, qui joua un rôle si important dans les guerres de TAsie Mineure^.
Le vilayet d'Angora jouit d'un climat sec et tempéré. 11 est arrosé par le Sakkaria et le Kizil-Irmak et traversé par les chaînes du Taurus et de TAnti-Taurus, dont le principal sommet est le mont Argée, au sud deCésarée.
Son sol fertile et assez bien irrigué produit des céréales, du riz et du coton. On y élève les bestiaux, particulièrement la chèvre « mohair », au long poil soyeux. Les chats « d'Angora » sont originaires de cette province. Les abeilles y produisent un miel renommé. On y trouve des eaux thermales et des mines de plomb argentifère (Denek-Maden) et de sel gemme (Hadji-Bektach).
L'industrie locale s'exerce sur la fabrication des tapis (Césarée), le tiftik ou poil de chèvre mohair, et le pastourma ou viande de vache séchée à Tair et fortement frottée d'ail, que l'on mange crue.
L'importation totale du vilayet s^est élevée, en 181)9, ^ i5.itoo.ooo francs et l'exportation à 19.880.000 francs. La
^ Superficie 83. 000 kilomètres carrés.
Population 9^0.000 habitants.
Villes principales :
Angora . . . 33. 000 hab. Tchoroum. . 16.000 hab.
Césarée. . . 42.000 — Sivri-Hissar. i5.ooo —
Yu/.î;at . iG.ooo — Kir-Cliéu*. . 8.000 —
partile la France a été respectivement de 290.000 et de 365. 000 francs.
Nos importations et exportations peuvent ainsi se décomposer :
Importations
Cuirs et peaux , . .
TIsâus de coton. . .
lodienoes et cotonnades imprimées .
Conserv. alimentaires Art. pharmaceutiques Quincaillerie ....
Autres articles . . .
1 1 .'5 . 000 5o.ooo
5o.ooo 18.000 40 . 000 10.000 9.00U
Exportations
Tapis i5o.oou
Peaux diverses . . . 98.000
Gomme adragante . 10.000
Cire jaune 10.000
Peaux de chèvres
mohairs non tond. 3.oou
Autres articles . . . 94.<3o<>
En dehors du chemin de fer, les transports continuent de s'eiFectuer à dos de bêtes ou par chariots. La charge d'un chameau (200 kilos) se paie environ 7 centimes par kilomètre, celle des chevaux et mulets (i35 kilos), 8 centimes^ et celle d'un chariot (5oo kilos), 3o centimes. Par chemin de fer, les frais de transport sont de 456 francs par wagon de blé de i5.ooo kilogrammes^ entre Angora et Ismidt ou Haïdar-Pacha, et de 12 fr. 75 les 100 kilogrammes pour les tiftiks.