‹ Le commerce français dans le LevantChapitre 53 sur 132 · I. L'Élevage · texte numérisé non relu

I. L'Élevage

L'élevage n'existe pour ainsi dire pas en Turquie. Les animaux se propagent et. s'élèvent suivant Tadage biblique : (( Croissez et multipliez. »

Il n'en saurait être autrement. Pour élever des bêtes, il faut avoir de quoi les nourrir ; or, l'agriculture est très rudimentaire. Le sol laissé en jachères pendant deux ou trois ans ne produit que de mauvaises herbes. Au printemps, ces herbes sont assez tendres pour nourrir le bétail, mais l'été les dessèche et Thiver les brûle. Le bétail ne trouve en réalité qu'au printemps une nourriture suffisante.

Lorsque la terre est reposée, on l'ensemence en céréales, dont la paille nourrit les bêtes pendant l'hiver. Il existe peu de prairies naturelles ou artificielles, les seules qui conviendraient pour maintenir le bétail en bon état jusqu'à la mauvaise saison. Encore le foin n'estil fauché qu'au moment où il s'est presque desséché sur pied.

Cependant la Turquie, ave/c sa population restreinte et ses vastes plaines, pourrait être un pays de grande culture et d'élevage abondant ; la nature du sol ne s'y oppose pas, au moins dans la majeure partie des régions. Mais le plus grand ennemi de l'homme en ce pays, c'est l'homme lui-même avec sa paresse naturelle et son mauvais gouvernement. Les caprices du fisc décourageraient les initiatives, s'il pouvait s'en produire.

Le bétail se compose comme dans nos pays des chevaux, bœufs, vaches, veaux, moutons, chèvres, et porcs, auxquels il faut joindre les buffles, appartenant à la race bovine.

Comme importance, les moutons et les chèvres pas-

sent avant les animaux de Tespèce bovine, en raison de l'utilisation industrielle de leur toison ou de leurs poils.

L'élevage du mouton est pratiqué d'une façon singulière. Généralement plusieurs propriétaires s'entendent pour confier à Tun d'eux nommé hébaya (ou celui qui commande), la conduite et le soin de leurs troupeaux. On forme ainsi des troupeaux de 'i à 4o^o têtes, que le hébaya fait paître sur un immense domaine qu'il loue. Sur ce domaine, il construit, à flanc de coteau et à l'abri des vents du nord, des bergeries en branchages ou mandras^ avec autant de carrés qu'il en faut pour contenir chacun 4 ^ 5oo bétes. Plusieurs compartiments sont toujours disponibles pour isoler, en cas de besoin, les béliers, les mères et les agneaux. On s'arrange de façon que la naissance des agneaux s'effectue dans la seconde quinzaine de février.

Le hébaya vend le lait, les agneaux, les bétes de boucherie et celles impropres à la reproduction ; il paie au Gouvernement qui ne connaît que lui, les contributions (i fr. lo par tête de bétail), et, à la fin de Tannée, il établit le bilan et répartit les bénéfices entre les associés au prorata de leur avoir^ Théoriquement, une tête de bétail devrait donner un bénéfice net de 8 francs. (B. c. C»

1898, I, 53 et suiv.)

Il y a deux espèces de moutons : l'espèce ordinaire qui mesure de 60 à 65 centimètres de hauteur et l'espèce dite de Caramanie, qui mesure de 65 à 80. Mais le Caraman — pour employer l'expression commerciale — se distingue moins par sa taille que par son énorme queue graisseuse, qui pèse jusqu'à 5 ou 6 kilogrammes. Dans le Levant, c'est la race la plus répandue. Le Caraman n'est pas bon pour la boucherie ; sa chair a un goût de suif que les Européens n'apprécient pas. Dans les environs d*AIep et en Mésopotamie, on trouve une

222 EX PORTA TIO:ïS DU LEVANT EN FRANCE

variante de la race caraman, d'une taille plus petite et que Ton nomme la race àawass.

La Turquie d'Asie possédait jadis une autre race à laine plus fine^ qui a complètement disparu.

Les moutons se trouvent dans toutes les parties de la Turquie d'Asie, mais plus particulièrement dans les vilayets de Tintérieur et en Mésopotamie.

Les chèvres sont au contraire très rares dans les vallées du Tigre et de TEuphate; elles sont déjà très nom • breuses dans l'intérieur de TAnatolie, mais elles abondent dans les vilayets du littoral.

On distingue deux sortes de chèvres : la chèvre commune, qui se trouve dans tout l'Empire et la chèvre à long poil soyeux argenté, dite chèvre d'Angora ou mohair^ qui se trouve spécialement dans les régions d'Angora, Koniah, Kara-Hissar, Bey-Bazar, Nallé-han, Guérédé et Tcherkess.

On connaît toute Timportance du mohair qui a fait longtemps la richesse exclusive des habitants du centre de r Asie Mineure ; mais depuis que le mohair a été introduit au Cap et que la race asiatique elle-même s'est légèment abâtardie, cette richesse est très réduite.

Les moutons et les chèvreç sont des animaux sobres ou réputés tels, qui trouvent leur vie même dans les terrains les plus pierreux et les plus déshérités. Il n'en est pas de même de la vache et des animaux de son espèce. La vache, pour qu'elle rapporte et donne du lait, a besoin d'être nourrie, non seulement au pâturage mais encore à l'étable.

Or, les vaches ne sont l'objet d'aucun soin. Si, au printemps, elles trouvent de la nourriture dans les jachères, en hiver, elles doivent se contenter dans les champs de l'herbe qu'elles trouvent et, dans leur auge, d'un peu de paille hachée. Aussi sont-elles d'une maigreur extrême et ne donnent-elles pas de lait.

Leurs produits s*cn ressentent. Les veaux naissent maigres et rachitiques et restent tels jusqu'au jour où ils deviennent génisses ou bouvillons. Leur chair est dure et détestable^ quand on en trouve. Dans nos contrées, un bœuf destiné au labour est susceptible d'être attelé à Tâge de trois ans ; en Turquie, il n'atteint son plein développement qu'entre quatre ou cinq ans.

Le bœuf n'est pas élevé pour la boucherie, mais pour le labour. Les bœufs de boucherie, à Constantinople tout au moins, viennent de Bulgarie, de Roumanie et d'Odessa.

Le bœuf du Levant est de petite taille. Il mesure une hauteur de i mètre à i"'4o et a un poids de loo à i5o kilogrammes dans les vilayets du littoral où les pâturages sont meilleurs et seulement de 80 à 90, dans l'intérieur où les herbages sont plus courts.

Le buffle s'emploie surtout pour faire les charrois. C'est un animal entêté et capricieux; en été, il est impossible de le faire marcher, parce qu'il souffre de la chaleur, et en hiver, il ne marche qu'à la condition d'être abrité d'une couverture de laine.

Les Turcs apprécient beaucoup cet animal qui est plus fort que le bœuf et le soignent mieux. La bufflonne, par faveur spéciale, est nourrie et peut ainsi donner 5 à 6 litres de lait par jour. Les Turcs en concluent qu'elle vaut mieux que la vache. Nulle part, l'homme ne veut convenir que ce sont ses fautes ou ses bévues qui produisent tous les maux dont il se plaint.

Le cheval turc est docile, sobre, robuste, et résiste facilement à la fatigue et aux intempéries. Comme le bœuf, il est de petite taille, et, par suite, inipropre aux travaux pénibles. Il n est utilisé que pour la selle et les voitures légères, et, pendant les mois de juillet et d'août, pour certains travaux agricoles.

Pendant les mois de l'année où il ne sert pas aux tra-

224 EXPORTATIOHS DU LEVANT EN FAANCE

vaux des champs, on Tenvoie dans un grand domaine sous la surveillance d'un ou plusieurs gardiens, nommés herguélédjys^ qui réunissent les chevaux de plusieurs propriétaires. Ces animaux vivent en toute liberté, parfois dans les bois, exposés à toutes les variations de l'atmosphère. Les poulains y naissent et s'y développent. Quelques-uns meurent ; les plus robustes survivent et maintiennent les solides qualités de l'espèce.

L'armée ottomane emploie pour sa remonte des chevaux hongrois et russes, qui sont plus grands et plus forts; si Ton avait une intuition plus nette des intérêts nationaux, il serait facile, par des croisements intelligents, d'améliorer la race indigène et d'obtenir des produits plus résistants.

Nous dirons peu de chose de Télevage du porc, entièrement délaissé par les musulmans. Le porc n'est élevé dans le Levant que par les Grecs et les Arméniens. Comme les autres animaux de la ferme, il se développe en plein air. Il se rapproche beaucoup, par sa nature, du sanglier sauvage, dont il se distingue à peine. Le porc n'est d une consommation courante que pendant les mois d'hiver.

Page 1