‹ Le communisme et la Jeune-Allemagne en SuisseChapitre 10 sur 12 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Système de la Jeane-Allemagne.

Organisation publique et organisation secrète. — Lemanhund^

— Fêtes des clubs. — 1843-44. Direction nouvelle imprimée à la propagande. — L'athéisme et l'anarchie érigés en système.

— Changement apporté dans l'exercice du pouvoir occulte, le mode d'affiliation des initiés et la punition des traîtres. — Comité supérieur. — Signes de reconnaissance. — Comment les profanes sont attirés dans les clubs. — Organisation de l'enseignement et de l'éducation. — Anti-civilité. — Série des cours d'athéisme. Lectures préparatoiret. — Conférences. — Sujets de discussion gradués. — L'ivresse, moyen d'exciter à l'éloquence. — Cours d'histoire sur la révolution française. — Méthode usitée pour insinuer l'athéisme. — Les ennemis de Dieu.

Nous avons dit que Guillaume Marr, dans ses Mémoires, chef-d'œuvTe unique de perversité et de cynisme, revendique l'honneur d'avoir renouvelé l'esprit et la forme des clubs de la Jeune-Allemagne, et d'avoir fait faire des pas de géant ou plutôt de démon à la propagande, organisée avant son arrivée à Lausanne. En un mot, il se glorifie, en propres termes, d'avoir importé et pratiqué le premier dans ces écoles révolutionnaires la méthode la plus sûre pour enseigner aux ou\Tiers l'athéisme et pour leur souffler la passion de l'anarchie. Peut-être Guillaume Marr fait-il tort aux jeunes maîtres qui avaient professé cet art avant lui. Dœleke etStandau, pour ne citer que les principaux, le comprirent si promptement, et le secondèreiit avec tant de zèle et de talent, qu'ils nous paraissent très capables d'avoir devancé ses leçons. Quoiqu'il ne diminue pas volontiers sd pai^t de maiiWâaace (qu'on aous pardouo^

ce néologisme, il est né de notre sujet), il convient que sans l'aide de Dœleke il n'aurait jamais réussi à .faire faire tant de progrès à l'athéisme moderne.

S'il était possible, ce qui ne peut se concevoir, que ces insolents ennemis du monde moral triomphent un seul jour dans la société humaine suDvertie de fond en comble, nous verrions les héros se disputer non-seulement le prix du combat, mais l'honneur d'avoir eu la part la plus grande aux trames qui auraient formé les combattants et préparé leur sinistre succès. Dœleke pourrait bien alors réclamer contre Guillaume Marr, et lui reprocher d'avoir usurpé sur ses titres d'infamie. Nous ne devancerons pas cette querelle, nous ne chercherons pas à distinguer lequel des coryphées de la Jeune-Allemagne a porté à la conscience de victimes sans défense les coups les plus prémédités et les plus meurtriers. Nous ne nous sommes pas chargés de peser avec la stricte rigueur d'un juge la responsabilité de tel ou tel individu. Si nous nous arrêtons si longtemps à peindre les corrupteurs de la Jeune- Allemagne, c'est que dans les traits de leur caractère, dans leurs menées, dans leurs discours, nous espérons saisir un type, une tactique, un système de démoralisalion, qui ont déjà exercé dans notre pays ti'op d'empire et causé trop de ravage, sans qu'il se soit jamais présenté des occasions aussi favorables qu'en Suisse de les prendre sui" le fait et de les démasquer. Pour l'enseignement que nous cherchons, la vérité générale suffit. Aussi, dans la suite de ce récit, nous accorderons souvent à l'auteur de la Jeune- Allemagne en Suisse la prédominance qu'il revendique. Que le lecteur n'en soit pas surpris ! Quelles dignes acolytes de Guillaume Marr nous pardonnent de laisser parfois dans l'ombre leurs méfaits personnels! Le médecin qui va étudier la peste dans un pays voisin, conduit par le désir d'en préserver, selon ses forces, ses compariotes, se soucie peu du nom des vagabonds qui ont importé la contagion sur le tliéàtre de ses recherches. Son dessein est rempli pourvu qu'il ait appris à connaître, pour les révéler, les symptômes et les causes du fléau, ainsi que les modes de propagation qu'il alTccte.

' Lorsqu'on 1843 Marr fut 'affilié à la propagande secrète de la Jeune-AUomagne, celte entreprise de démoralisalion publique ne laissait pas d'avoir reçu, principalement dans la Suisse française, une organisation savante et solide. Le Lemanbund existait. Quelques détails feront comprendre le sens de ce mot, et le but de l'institution révolutionnaire qu'il désigne.

Le 13 novembre 1842, dans une fêle célébrée par le cercle de Genève, Standau proposa de réunir en une association générale tous les clubs de la Jeune-Allemagne disséminés dans les petites villes qui bordent le lac Léman. Ce projet devait accroître l'importance des meneurs, faciliter leurs relations mutuelles, séduire les profanes par l'attrait des grandes réunions et des fêtes. La proposition de Standau fut donc accueillie avec empressement. Les divers clubs nommèrent des délégués pour s'entendre à ce sujet, et le 8 janvier 1843, la confédération du Léman (Lemanbund) fut constituée solennellement à Morges.

Les fondateui's de cette ligue parodièrent l'organisation politique de la Suisse. A l'instar des trois cantons directeurs, qui, au terme du pacte de 1815, exerçaient alternativement la direction des affaires fédérales, il fut décidé que chacun des principaux clubs de la Jeune-Allemagne serait, à tour de rôle, constitué roror^, et chargé à ce titre de diriger la marche des affaires, d'entretenir la correspondance entre les clubs confédérés, de faire les propositions et les communications convenables. « Lausanne est maintenant vorort, écrivait Dœleke à Fein, » le 7 avril 1833, et comme je suis secrétaire du club, « ma chambre est le bureau de l'esprit public par excel- « lence (1). »

11 fut décidé qu'une caisse fédérale serait formée, et qu'on lèverait pour l'alimenter une contribution périodi- (]ue sur les habitués des clubs. L'un des emplois de cette dîme fut de solder le souper que les délégués s'offraient le jour de la fête célébrée chaque année en

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rhonneur de la fondation du pacte d'anarchie. Mais ce priviléi^e de banquet ensrendi'a les abus bacchiques qu'il est facile de supposer. Il fut supprimé à partir de 1845. Le précieux anniversaire continua cependant d'être arrosé de libations solennelles. Au jour dit, les délégués, musique en tète et portant chacun la bannière distinctive du club qu'il représentait, faisaient une entrée triomphale dans la ville dioisie pour le rendez-vous. La fête qui eut lieu à Nyon brilla d'un vif éclat. Des guirlandes de fleurs, des festons, des transparents symboli<:iues ornaient la salle du festin. Les chants révolutionnaires, les discoui's, les toasts se succédèrent pendant de longues hem'es. Les orateurs avaient soin d'imiter, jusque dans les moindres détails, le cérémonial usité pour l'ouverture de la Diète helvétique. Le représentant du club directeur offraient aux délégués le salut confédéral, selon le protocole suivi par le chef du véritable vorort.

Cette singerie des institutions et des mœurs politi(]ues d'un peuple respectable semble au premier abord un jeu puéril, plus qu'indiscret et sans portée. Il va sans tiire que les meneurs du Lemanbund. et notamment Standau, n'étaient pas si scrupuleux et si délicats , on a pu déjà le remarquer, que de renoncer par égai-d pour la nation leur hôtesse à une contrefaçon, fût-elle outrageante, s'ils la croyaient utile à leurs desseins. A ce point de vue de la tactique et de la propagande, le seul qui dirigeât leur conduite, cette parodie minutieuse de la Confédération helvétique n'était pas malhabile. La satisfiiction d'amourpropre et le plaisir que la jeunesse lettrée, travaillée de trop bonne heure de l'ambition politique, se procure en jouant, dans des réunions formées tout exprès, à la délibération et aux orages législatifs, au scrutin et à la sonnette parlementaires, les grands enfants de la Jeune-Allemagne les savouraient avec délices. Etre membre, non pas seulement d'un club isolé, mais d'une association organisée sui' le modèle de la Confédération suisse, quelle joie ! Se dire que l'on sera peut-être choisi pour représenter en public, dans un jour solennel, le cercle que Von fréquente, quel sujet d'orgueil I U û'apparlieiil

qu'aux philosophes éprouvés (le nombre en est petit) de dédaigner l'honneur de porter le drapeau de son club dans un cortège populaire, au son de la grosse caisse, au grand ébahissenient des passants, que dis-je ? sous les yeux des femmes attirées par l'éclat de la cérémonie!

Les fondateurs du Lemanhund méprisaient peut-être pour leur propre c ompte ces puérilités ; mais ils en avaient compris l'influence séductrice. En effet, les coutumes, les dignités, le protocole imités de la constitution fédérale de la Suisse attiraient comme \m nouvel appât et retenaient dans les clubs de la Jeune-Allemagne nombre d'esprits frivoles et vaniteux. Ceux-ci ignoraient le secret des fêtes du I^manbund, de même que tous les autres mystères de la Jeune-Allemagne. Tandis que la foule des dupes s'amusait aux bagatelles des promenades, des félicitations et des toasts, les meneurs s'échappaient, et, réunis dans quelque salle écartée, ils traitaient les affaires sérieuses de la propagande. Chacun d'eux avait pris soin de faire choisir comme délégués du club qu'il dirigeait l'élite des profanes, ceux qui donnaient les plus belles espérances de dépravation et <léjà se montraient dignes d'être admis à l'aftiliation secrète. Les réunions générales du Lemanhund avaient donc cet avantage particulier, de se prêter à la présentation occulte des candidats, de fournir aux chefs l'occasion d'inspecter leur armée, de renouveler leur cadre et de former pour l'amiée courante une sorte de tableau d'avancement.

Marr reconnut tout d'abord combien l'idée du Lemanhund était heureuse. Il rendit hommage à l'invention de Standau. Mais les opinions des meneurs ne lui semblèrent pas à la hauteur des moyens dont ils disposaient. Leurs idées révolutionnaires étaient, à ses yeux, mesquines, timides, dénuées de génie et de grandeur. Le mode de recrutement et le système d'enseignement qu'ils pratiquaient, quoique judicieux et habiles, lui parurent éjusceptibles de perfectionnements notables.

La propagande était animée de l'esprit révolutionnoire; n:ai8, pour reproduire ses propres expressions (ivui l'iftipudetiûo, fjuolquo aiïw'Ciéo, a vraimput m ^tûh4

air d'originalité, « elle manquait de principes et d'énefgie. La Jeune - Allemagne faisait bon marché de la vie des rois. Elle rêvait complot, invasion de l'Allemagne à main armée , unité de la patrie. Ainsi le patriotisme trottait dans toutes les têtes... L'œuvre de la nouvelle philosophie avait à peine lui en Suisse. Personne n'avait dépassé le docteur Strauss. Personne ne s était encore avisé de se vouer à l'émancipation totale de l'homme, à la dissolution raisonnée de tous les liens, de toutes entraves extérieures et intérieures. »

Si Dœleke n'avait pas eu le génie d'inventer ce système de guerre sociale, il en comprit du moins la portée et s'empressa de l'adopter dès qu'il le connut. La propagation de l'athéisme lui parut le plus sûr moyen de faire table rase dans la conscience humaine, de bouleverser la nature morale et de prépai'er les voies à la véritable éducation du peuple, qui consiste avant tout, selon Guillaume Afarr, à le « débarrasser sans retour du fatras des préce jugés sociaux et des absurdités monacales et ecclésias- « tiques. » Ce qui revient, en d'autres termes, à prétendre effacer de son esprit et de son cœur toute trace de religion.

Aux yeux de ces philosophes du mal qui s'attaquaient à Dieu, les princes et les rois n'étaient plus que des personnages secondaires, indignes de leurs coups. L'assassinat des puissants de la terre leur semblait une entreprise non pas odieuse ni coupable, tant s'en faut, mais mesquine et inefiicace. Les conspirations qui se proposent un résultat bonié et défini les intéressaient peu, quoiqu'ils se tinssent prêts à profiler des révolutions qui pourraient survenir chez les peuples voisins et surtout en France. La nouvelle Jeune-Allemagne avait fait vœu d'empoisonner de ses leçons les jeunes ouvriers voyageant en Suisse. Elle exécuta sa résolution avec la persévérance et l'astuce d'un Castaing.

En même temps qu'elle modifiait ses tendances , la Jeune-AUema'^aie changea son organisation mystérieuse. Vaste école de démoralisation, elle pouvait se passer des formes et des allures dictatoriedes des anciennes sociétés

secrètes. Les statuts do ces conspirations permanentes avaient été modelés avec plus ou moins de servilisme sur le patron de l'ancienne charbonnerie. Leur objet commun était de faire des affiliés autant d'esclaves, autant de bras passifs enchaînés, sous les menaces les plus terribles, aux volontés souveraines d'un ou de plusieurs tyrans masqués. Cet assujettissement absolu au mot d'ordre et au signal donné, utile aux fanatiques présomptueux qui méditent de renverser en un tour de main les gouvernements et les sociétés, n'était pas nécessaire aux meneurs de la Jeune-Allemagne. Ils travaillaient, il est vrai, aux mêmes résultats , mais par des moyens plus vastes, plus réfléchis, moins soudains. Ils pensèrent que le gouvernement des sociétés secrètes doit, si l'on veut qu'il prospère, changer de mode selon les mœurs et la disposition des esprits, de même que le gouvernement régulier des nations. Le despotisme , s'étaient-ils dits , est une forme surannée, antipathique à l'éducation de notre temps, incompatible avec la demi-science, les prétentions de toute sorte et l'impatience du commandement, qui sont les traits généraux de notre état de civilisation.

Cette vue ne manque ni de profondeur, ni de justesse. Les politiques de la Jeune- Allemagne surent l'exploiter avec une habileté formidable. Autant les démagogues formés à l'école du vieux carbonarisme s'étaient attachés à faire peser leur pouvoir sur leurs affidés et à le rendre terrible, autant les chefs de la Jeune-Allemagne furent jaloux d'alléger le poids de leur influence ; autant ils s'étudièrent à la dissimuler sous l'apparence de la modestie, de l'égalité, de la bienveillance. Ils avaient compris que le plus sûr moyen de propager leurs desseins et d'enrôler des recrues nombreuses, ce n'était pas d'exiger que leurs complices abdiquassent leur libre arbitre. De nos jours, les fanatiques et les ambitieux sont rares, qui consentent, même pour un temps, à sacrifier leur liberté à la souveraineté du but, et à se faire ainsi les instruments absolum^ent passifs du coup de main, qui doit assouvir leurs passions.

Il est plus facile de pervertir la volonté que de la sup-

primer. Les développements inouïs que la vanité et lo besoin d'être adulés ont pris dans les mœurs contemporaines secondent le suborneur. Lorsqu'il réussit, le succès qu'il obtient pousse des racines profondes et durables. Celui qui par le crime d'une éducation monstrueuse a été dépouillé de ses sentiments honnêtes et manque de toute règle religieuse pour se conduire, que peut-il devenir, si ce n'est le jouet des méchants qui auront le talent de flatter ses vices? Ainsi, pour dédaigner les traditions despotiques des anciennes sociétés secrètes, les nouveaux maîtres de la Jeune-Allemagne n'étaient que plus certains de captiver les masses et de les faire mouvoir à leur guise, dès que les circonstances deviendraient propices à leur goût de domination et à leur besoin de mal faire.

Cependant, s'ils n'avaient pas besoin d'user d'autant de mystère, de tyrannie et de menaces que leurs devanciers et leurs émules des conspirations à jour dit, les chefs do la Jeune-Allemagne étaient trop habiles et trop prudents pour travailler au grand jour, et pour révéler au premier ouvrier qui mettait le pied dans leurs clubs le but de leurs manœu\Tes. Aussitôt que la propagande eut pris résolument pour mot d'ordre l'athéisme et l'anarchie, la prudence conseilla de trancher plus net la séparation qui avait toujours existé dans l'association primitive entre les initiés et les profanes.

Avant que Guillaume Marr eût introduit ses réformes, lorsque les membres de la propagande secrète éprouvaient le besoin de se recruter, ils s'ouvraient à leurs risques et périls aux habitués des cercles qui leur paraissaient les mieux préparés à recevoir cette conlideiice. et les plus disposés à y faire honneur. Cette façon de proc^ der parut aux novateurs trop directe et par cela même dangereuse. Ainsi faite à l'aventure, la révélation pouvait tomber dans l'oreille d'un espion. Désormais il fut enjoint à la propagande secrète de ne plus faire le premier pas au devant des aspirants. Ce fut l'alTairedes meneurs de pressentir habilement les dispositions des clubistes les plus assidus et les plus passionnés, de faire

naître en eux, ou d'entretenir en l'excitant, le désir d'être affilié à une œuvre mystérieuse. Lorsqu'à l'aide d'un espionnage soigneusement organisé, on s'était assuré que le candidat désirable n'était pas un faux frère, alors on lui divulguait la constitution secrète de la Jeune-Allemagne. Il était initié aux mystères aussitôt qu'averti de leur existence.

Les chefs dont nous avons dépeint le caractère étaient sceptiques au fond, très-enclins à saisir le côté risible des choses, et queb^ues-uns même, hors de leurs clubs, se piquaient d'une certaine élégance de manières. Par nature ils répugnaient donc au cérémonial, tour à tour grotesque et révoltant, usité dans l'ancienne charbonnerie, pour la réception des bons cousins. Ils n'auraient pas su garder le sérieux convenable, s'il leur avait fallu présider à des épreuves ridicules ; et leurs nerfs délicats eussent trop souffert à la vue de l'adepte mis en croix et marqué de stigmates symboliques soit sur les bras, soit sur la mamelle gauche, tandis que les deux traîtres de comédie, tout barbouillés de sang, simulaient -des cris de douleur et de rage, au milieu des membres de la vente, appuyant sur le cœur et sur la tête du récipiendaire leurs hachettes et leurs poignards, et le menaçant de punir son parjure par les derniers raffinements de la cruauté. D'ailleurs ces parades repoussantes manqueraient aujourd'hui leur effet. La pièce est trop connue (1). Le nombre diminue des gens assez hébétés par je ne sais quelle manie contagieuse pour vouloir rechercher et subir ces horreurs niaises et dégradantes.

Cependant le goût des aventures, l'amour de l'imprévu et du romanesque, loin de diminuer, grandissent au spectacle des révolutions. Après avoir inventé les pompes extérieures du Lemcnbund pour séduire la foule des profanes, nos profonds connaisseurs du ca^ur humain n'eurent garde de se\Ter de toute intrigue occulte, de toute

(1) Voyez Constitution et organisation des carbonari, ou docu- . ments exacts sur tout ce qui concerne l'existence, l'origine et le but de cette société secrète, par Saint-Edme, 1821

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épreuve émouvante les adoptes de l'affiliation secrète. La Jeune-Allemagne conserva donc l'usage de soumettre le récipiendaire à quelques cérémonies. On le conduisait le,s yeux bandés au bord d'un torrent impétueux. On faisait autour de lui quelque tapage nocturne dans un site retiré ou dans le fond d'une cave. On l'interrogeait avec un appareil mélodramatique. On cherchait à l'impressionner vivement afin de le pénétrer de limportance des engagements qu'il allait prendre. Mais c'était une ^Taie pastorale auprès du rite druidique des anciens carbonai'i. Plus de sang pris à l'abattoir et répan !u autour de lui ; plus de ciseaux ni de fers rouges pour le tatouer. A peine quelque poignard était-il promené devant ses yeux par respect pour les traditions des ancêtres. On lui faisait entrevoir, il est \Tai, les plus terribles châtiments pour le cas où il livrerait les mystères de l'anarchie. Mais il n'était pas teim de dévouer lui-même sa trahison au dernier supplice, pas cette formule atroce que ladepte de la charbonnerie prononçait devant la vente assemblée : « Je « consens, si j'ai le malheur de devenir parjure à mes « serments, à ce que mon ventre soit ouvert de mon vi- « vant, que mon cœm* et mes entrailles soient arrachés et « brûlés, que mes membres soient coupés et dispersés, « et mon corps privé de sépulture. »

Au milieu de tant de causes de douleur et de honte, nous avons à nous féliciter que la sécurité individuelle ail fait de nos jours des progrès éclatants. L'on citerait à peine quelques exemples contemporains de vendetta exercée sur un transfuge par la vengeance de ses complices trahis. Quel exemple plus frappant de ce fait pourrait-on imaginer, si ce n'est la scène qui se passa dans le palais du Luxembourg, dans les premiers jours de la révolution de Février 1848 1 L'ordre social est bouleversé, et ne semble plus exister que par tolérance. Les conspirateurs de la veille sont devenus les édiles et les magistrats du jour. Ils peuvent croire que tout leur est permis. L'espion qui les a vendus gît sans défense entre leurs mains; les preuves écrites de sa longue trahison sont sous leurs yeux. Assemblés pour le punir, ils ont eu soin d'apporter des pis-

tolets et du poison, atin de choisir à leur aise le genre de supplice qu'ils lui iiifligoroiit. Cependant aucun de ces francs-juges, tout enflammés qu'ils sont de la double ivresse du vin et de la victoire, n'ose commettre ni commander le meurtre. Tant la vie humaine a conquis et conservé de prestige, même devant la colère des plus audacieux , même devant leur dictature fortuite et en apparence absolue ! Tant les lois des peuples civilisés demeurent redoutables , alors que les circonstances les plus extraordinaires semblent les avoir effacées et invitent à n'en plus tenir compte ! Aussi la Jeune-Allemagne, de peur de menacer en vain, n'avait-elle pas résolu de se venger par l'assassinat des initiés qui l'auraient trahie. Elle leur destinait une peine moins dangereuse pour celui qui l'inflige, plus expédiente et partant plus redoutée de celui qu'elle peut atteindre. On eût renouvelé, en haine du parjure, le supplice païen de l'interdiction de l'eau et du feu. L'anathème qu'il aurait subi l'eût marqué publiquement comme un infâme ; les accusations les plus odieuses l'eussent poursuivi partout. La calomnie contre lui devenait chose requise. Il n'eût pas trouvé un maître qui consentît à l'employer, pas un ouvi'ier qui voulût travailler à côté de lui. Au besoin , on eût employé contre ce pestiféré même la police. Un ouvrier allemand , personnage peu recommandable , du reste , déserteur de la légion étrangère au service de la France, aventurier de profession, avait ouvert les yeux de la police de Fribourg sur les tendances des clubs de Jeunes-Allemands établis dans cette ville. Quoiqu'il ne fût pas, si je ne me trompe, initié aux mystères de la propagande, et que ses révélations, par conséquent, n'eussent été qu'incomplètes et superficielles, les menem\s voulurent faire un exemple en sa personne. Aussitôt désigné de ville en ville, d'atelier en atelier, à la persécution et aux délations de tous les clubs, il fut enfermé dans un cercle infranchissable d'avanies et de souffrances. On le réduisit à une détresse profonde.

Guillaume Marr semble n'avoir pas perdu la mémoire de cette vengeance impitoyable, qu'il avait inventée ou perfectionnée lui-même, Nous l'avons dit déjà : ses raé*

moires n'ont pas livré les derniers secrets de la Jeune- Allemagne. C'est le triomphe de son habileté littéraire d'avoir su allier l'excès de la forfanterie avec la réserve d'un complice fidèle à ses serments et à ses intérêts de parti. Le caractère particulier de son li\Te en fait précisément la valeur historique. Les confessions d'un conspirateur qui se repent de ses méfaits ou se venge de ses mésaventures peuvent avoir plus de piquant dans leur abandon et leur nudité absolue ; mais ces expiations et ces représailles sont suspectes d'exagération. Si elles flattent l'animosité des partis, la critique historique ne les accueille pas sans défiance. Les réticences de Guillaume Marr font au contraire de son ^livre un document digne de foi.

Au-dessus de la propagande secrète planait un comité supérieur dans lequel nul initié n'était admis, à moins d'avoir mérité le suffrage unanime de Dœleke , de Standau, de Marr et d'un ouvrier quelconque que ces messieurs s'adjoignaient pour servir d'appeau et pour attirer les camarades. Comme il était interdit à tous les chefs de clubs de conserver aucune liste écrite dos affiliés , et qu'à part la fête annuelle du Lemanbund, les membres de la Jeune-Allemagne, dissiminés dans toute la Suisse , n'avaient pas d'occasion d'apercevoir le lien qui les unissait, des insignes et des mots de ralliement étaient convenus entre eux pour leur permettre de se reconnaître. En voyage, chacun d'eux portait une feuille de lierre à la boutonnière ou au chapeau. Us topaient en se donnant la main gauche et en la secouant légèrement trois fois. On îes habituait aussi à une façon particulière de prononcer certains mots.

L'un des soins principaux des membres de l'association secrète, et la pensée constante du comité supérieur tendaient h introduire l'unité dans l'esprit des ouvriers , et à entretenir parmi eux un zèle furieux de propagande. Telle fut la dextérité des meneurs que, s\ns recourir à de?4 ordroa exprès, lU disposaient u leur gui.^e des démarvlm i\c& clubifites, le^ faisuinut nWev ei venir à travers la iHH*w» m?r ou i^o^fnû^ i,\çm Ips plu^ petiio^ villes t«t

jusque dans les bourgs, selon l'intérêt de la propagande* Chaque disciple de Dœleke et de ses acol>1es, dès qu'il avait reçu les premiers éléments de ce nouvel enseignement mutuel, était destiné, même à son insu, à remplir le rôle de m.oniteur auprès de ses confrères du même état. Les chefs de l'association secrète avaient soin de poster dans les plus petites bourgades fréquentées par les ouvriers allemands, sinon dans tous les ateliers, au moins un affidé de chaque profession, capable d'endoctriner ses camarades et de recruter parmi eux des séides et des contribuables. C'est dans cette vue qu'un des propagandistes, Hermann, écrivait à Dœleke (1) :

« Rolle, 10 avril 1843.

« Il serait très-important que nous eussions ici un ferblantier; il y a dans notre ville plusieurs ouvriers de ce métier , et pas un ne vient au club. Peut-être y aurait-il moyen de les attirer. Envoie-moi donc tout de suite Bothner, ou à son défaut un autre ferblantier. J'ai trouvé de l'ouvrage. On peut aussi nous envoyer des selliers. »

Une fois qu'il avait mis le pied dans le club, le novice était choyé et comblé d'attentions et de caresses hypocrites par les meneurs. C'est une des insolentes maximes de Guillaume Marr que, pour acquérir de linfluence sur les ouvriers , il ne faut pas se borner à fraterniser avec eux dans les cérémonies pubUques, dans les fêtes d'apparat, mais aussi dans la vie commune , dans le commerce de tous les jours.

On se souvient que pour mieux endormir la \igilance de leurs victimes, Dœleke et Marr avaient recours à un déguisement , et qu'ils se présentaient dans les clubs en vrais comédiens, sous le costume d'ouvriers. Marr cherche, à travers ses récits, à se faire passer pour un homme charmant, cavalier accompli, un \Tai don Juan d'estaminet. Il laisse entendre qu'il lui en coûta beaucoup de sacrifier, à ce qu'il pensait être ses intérêts de démagogue, l'élégance de ses habitudes, et d'échanger contre \m%

blouse de travail la distinction de son paletot râpé.— De quelles vanités misérables ne sont-ils pas pétris , ces cjTiiques qui affectent de ne plus sentir aucun opprobre I

Ce n'était pas assez que de surprendre la confiance des ouvriers par une camaraderie et une bienveillance menteuses. Il importait surtout d'éloigner d'eux les honnêtes gens qui auraient pu. grâce à l'autorité de leur talent et de leur vertu, combattre les leçons dépravantes de la propagande secrète. Aussi, pour habituer les clubistesà n'avoir de déférence envers personne, pour enhardir les ouvriers toujours timides (c'est une obsen'ation de Guillaume Marr ), lorsqu'ils sont en présence des savants , c'est-à-dire de ceux qui ne portent pas la blouse, la propagande leur faisait une loi de tutoyer tout le monde, et de n'avoir égard ni à la notabilité, ni àlage, ni au mérite personnel de leurs interlocuteurs, quels qu'ils fussent.

Une anecdote fera connaître avec quel acharnement la propagande secrète de la Jeune-Allemagne s'étudiait à extirper de l'âme de ses disciples tout sentiment de déférence, de respect et de gratitude. Dieu merci I la chose est mal aisée , car Dœleke n'avait pas réussi à dénaturer complètement ses élèves. Lorsqu'il dut quitter Lausanne pour aller exercer au gymnase de La Cliaux-de-Fonds les fonctions de professeiu* d'allemand, les habitués du cercle qu'il abandonnait résolurent de lui offrir un souvenir et un témoignage de reconnaissance. Ils se cotisèrent pour acheter je ne sais quelle pièce d'argenterie. Becker et Kulmann eussent ramassé ce cadeau en se frottant les mains; mais Dœleke savait sacrifier un petit profit et une jouissance d'amour-propre au désir de donner à ses disciples récalcitrants une knon durable. Pour mieux les pénétrer de ses théories sur le devoir de l'ingratitude, il se présenta lui-même en holocauste. Lorsque . la veille de son départ, les clubistes de Lausanne lui apportèrent le présent qu'ils avaient préparé : « Qu'ai-je donc fait, s'écria-t-il avec colère, pour mériter un pareil affront, une pareille avanie de votre part ? » et il continua avec

tant d'îi prêté et d'ironie, que les larmes en vinrent aux yeux des pauvres ouvTiers. Marr était présent : plus fatigué qu'attendri par cette scène, il pressa Dœleke d'être indulgent et d'accepter ce malheureux bocal. C'est ainsi que dans son livre il désigne ce tribut touchant d'un élan de reconnaissance assurément fort mal placée. Dœleke fut inexorable , et joua jusqu'au bout son rôle. Une fois rentrés dans la coulisse, les deux acteurs durent se divertir aux dépens de leurs dupes. On trouvera peutêtre, observe Guillaume Marr, l'austérité de Dœleke un peu exagérée; « mais de telles exagérations, ajoute-t-il, « sont nécessaires lorsque l'on veut faire de l'effet sur les « masses. »

Les meneurs de la Jeune-Allemagne avaient trop de sens pour imaginer que l'obligation de se tutoyer aa hasard suppléât le moins du monde à la fraternité véritable ou la fît naître. Ils s'en souciaient du reste inlînimentpeu, mais ils savaient que lorsque cette caresse du langage n'est pas l'expression spontanée d'une affection réciproque , elle dégénère en affectation malséante et incommode , en négation odieuse des instincts polis et discrets que la sociabilité développe en nous, et dont elle nous fait une seconde nature. Un homme qui se respecte craint de blesser ceux qu'il approche, plus (ju'il n'est offensé lui-même par l'excès d'une familiarité intempérante et banale : nos roués le voulaient ainsi. En proscrivant des assemblées de la Jeune-Allemagne l'observance des premiers éléments de la civilité usuelle, ils comptaient embarrasser tout d'abord et dégotiter bientôt les citoyens bien intoitionnés, s'ils avaient été tentés de venir jusque dans les clubs leur disputer la proie dévouée à l'athéisme et à l'anarchie.

Avant d'être admis aux cours supérieurs de cet enseignement abominable, les clubistes étaient amenés peu à peu à lire une série de livres , gradués systématiquement. On leur mettait d'abord entre les mains le drame des Jeunes Filles allemandes, par Harro Harring; ouvrage assez médiocre, si nous en croyons Guillaume Marr, mais tout empreint de sensualité, et tellement pro-

pre à surexciter l'imagination des lecteurs novices, que la propagande fît faire aux dépens des clubs une édition nouvelle de ce mauvais livre. Comme l'idée et le sentiment de la patrie étaient proscrits par la Joune-Allemagne, on avisait à étouffer sous le ridicule dans l'âme des candidats ce foyer de dignité et de dévouement. Pour obtenir ce beau résultat, les chefs de clubs faisaient lire à haute voix et commenter avec force bouffonneries un pamphlet, le Michel allemand, écrit en dérision du patriotisme. Lorsque les sens du jeune humanitaire avaient été troublés, et ses meilleurs instincts flétris, le terrain était préparé, le sillon ouvert. Il ne s'agissait plus que d'y semer à pleines mains la passion révolutionnaire. La saison était venue de mettre sous les yeux de l'adepte effervescent , et de lui expliquer avec art des épisodes choisis soit dans les annales de la révolution française, §oit dans V Histoire de Dix ans de Louis Blanc. Enfin , à ces études préparatoires succédait Tinitiation au grand œuvre de Tathéisme moderne , c'est-à-dire la lecture de la Religion nouvelle de Frédéric Feuerbach. Après cette dernière épreuve, le disciple de la Jeune- Allemagne avait dépouillé le vieil homme, pour parler comme Guillaume Marr, qui ne manque jamais loccasion de blasphémer.

Les organisateurs de ces académies révolutionnaires n'avaient oublié aucune des ressources de l'enseignement. Des conférences auxquelles les ouvriers étaient sollicités de prendre part , et des cours donnés par les professeurs émérites, confirmaient l'impression de ces lectures délétères.

Les questions traitées dans les conférences étaient graduées comme la série des livres recommandais par la propagande. Les présidents de clubs choisissaient les thèmes de discussion. Lesmeml)res de la propagande les étudiaient à l'avance et les développaient dans l'assemblée du club. Puis une controverse générale s'élevait ; tous les assistants étaient invités à y prendre part. Les présidents de clubs, avant de fixer le programme des conférences, prenaient en considération les dispositions d^s auditeurs, la dui^ée et les succès des études «qu'ils

avaient faites dans les classes de la Jeune-Allemagne. Ainsi l,.Bar, chef du club de Berne, écrivait à Standau (1) i

« Le ô mai lê-45.

« Comme il y a maintenant dans notre club beaucoup de membres qui arrivent directement d'Allemagne, il ne faut pas encore le* poser des questions trop élevées, comme celle de savoir si la république est préférable à la monarchie. Il ne faut absolument pas commencer par de pareilles questions. Je crois que tu dois choisir des questions relatives à la position fâcheuse dans laquelle se trouvent les ouvriers, en insistant spécialement contre les droits de la maîtrise. Il y aura là de quoi les échauffer. »

Aux clubistes plus avancés et qui avaient déjà pratiqué les clubs établis en Suisse, on proposait les questions suivantes : Qu'est-ce que la liberté ? Quel est l'état de l'Allemagne ? Le progrès, par des voies légales, peut-Il conduire au but ? Et les professeurs enseignaient à répondre : Pour être libre, il faut que l'homme se débarrasse des liens intérieurs qui le retiennent (conscience, morale, principes religieux). Il faut poursuivre le progrès par les voies illégales. Il faut entièrement changer l'ordre social, religieux et politique en Allemagne et en Europe.

Cependant , avec quelque habileté que ;ies questions fassent choisies, les discussions languissaient souvent, faute de parleurs aguerris. Avant de devenir, sous l'excitation de leurs maîtres, des foudres d'orgueil et d'insolence, les clubistes de la Jeune-Allemagne n'osaient guère prendre la parole en public. Cette timidité qui s'empare de r honnête homme au moment où il veut communiquer sa pensée à une foule assemblée, n'a rien que de naturel et de louable ; elle témoigne que l'esprit a sa pudeur. Les grands et vrais orateurs, ceux qui ne cèdent pas au désir des applaudissements, mais à l'obsession de leur conscience, ne réussissent jamais à s'approcher de la tri-

burie sans eftroi : tant ils redoutent d'être inférieurs par l'expression au sentiment qui les possède. Chez un homme de mœurs simples et d'éducation naïve, la répugnance à parler en public n'est quun effet de modestie et une garantie de bon sens. Les propagandistes de la Jeune-Allemagne ne pensaient pas ainsi. Il n'est pas de moyen qu'ils n'employassent pour délier la langue des jeunes clubistes et pour leur souffler l'impudence oratoire, afin de les rendre impénétrables à toute influence honnête sous la double cuirasse d'une grossièreté et d'une effronterie acquises. On cherchait à les exciter par l'amour-propre, à leur persuader que, sans avoir beaucoup ou convenablement étudié, ils en savaient autant que les plus doctes et les meilleurs esprits. « Le peuple français n'avait pas étudié non plus, leur disait Guillaume Marr, et toutefois il a secoué nos édifices politiques comme feu M. Samson la maison des Philistins. Ce qui en est résulté n'a pas été déjà si mauvais. »

Si ces excitations étaient inefficaces, les corrupteurs n'hésitaient pas à noyer dans le vin la timidité des jeunes membres. Un des propagandistes, dans la lettre suivante, adressée à Doeleke, recommande ri>Tesse comme une excellente préparation à l'éloquence :

« Lausanne (sans date).

« Il s'écoule ordinairement des mois avant que les nouveaux membres se croient en droit de placer un mot dans une discussion publique. En attendant, les anciens membres s'en vont, et le club en vient à mourir peu à peu. C'est là un grand mal, et le moyen d'y parer, c'est d'injecter un peu de courage aux jeunes membres. Pour cela , il faut organiser des promenades , faire boire quelques verres de vin, et alors les manifestations se feront plus librement. Cette étincelle une fois allumée, le courage vient ensuite de lui-même, et ou exprime librement son opinion. »

Les professeurs attitrés insinuaient peu à peu dans l'esprit des clubistes les paradoxes les plus violents, afin de les préparer, selon roccasion, aux résolutions les plus

extrêmes. En 1844, Marr donna au club de Lausanne deux leçons par semaine sur ce qu'il appelait les questions du temps présent. Il lut et commenta la Religion de Varenir, par F. Feuerbach, les Tendances libérales^ parEdgard Bauer, les Secrets européens^ Prince et ministre^ etc. La propagande la Jeune-Allemagne se tenait au courant de tous les libelles démagogiques qui paraissaient en Europe et particulièrement en France. Elle n'était pas moins avide que les bibliophiles communiste^ de tous les pamphlets mélodramatiques écrits en haine de la société élégante et jolie, par des écrivains sybarytes qui versent sur la misère publique des larmes mercenaires, ainsi que les pleureuses aux convois des anciens, et se font de la souffrance d'autrui l'aliment de leur luxure et de leur faste insolent. Les livres trop excentriques et trop compromettants, tels que la Critique de l Eglise et de VEtat, par Edgai'd BaUer, étaient mis en dépôt entre les mains des clubistes les plus capables. Ils se chargeaient de les soustraire aux perquisitions de la police et de ne les communiquer qu'à leurs condisciples les plus avancés.

Parmi tous les sujets d'enseignement et d'amplification démagogique, il n'en est pas de plus fécond, de plus entraînant, au gré des professeurs de la Jeune-Allemagne, que l'histoire de la Révolution française. Aucun thème, selon Marr, n'offre plus de ressources à la propagande envisagée au point de vue politique, social et religieux. Dœleke partageait cette opinion. « Dieu soit loué, écrivait-il (1) à Standau le 21 janvier 1843, nous avons maintenant à Lausanne un excellent local pour le club, cinq ^andes chambres. Nous serons ainsi chez nous, et nous pourrons traiter à notre aise la lecture des journaux, l'histoire de la Révolution française et toutes nos autres manœuvres. »

Voici quelques échantillons des moralités que Guillaume Marr s'exerçait à tirer de ces leçons artificieuses si justement qualifiées par Dœleke ; « Dix vrais démocrates pèsent plus dans la balance de l'histoire que cent phra-

seurs qui ne vont pas au-delà du radicalisme politique. Babeuf, le premier homme, TAdam social, a eu plus d'influence sur la société que Robespierre, dont l'esprit planait sur l'Océan, tandis que Babeuf en creusa les profondeurs. » On voit que si la Jeune-Allemagne répugnait à enseigner , comme les commmiistes , l'abolition du principe de la propriété, ses docteurs savaient honorer les ennemis des riches et des propriétaires. Il est vrai qu'aux yeux de ces athées, Robespierre avait commis une faute impardonnable. « La vérital)le réaction, contiimait notre professeur d'histoire et de morale, date du jour où Robespierre fit au principe conservateur cette sotte concession de restaurer l'idée de l'Etre suprême. Voila pourquoi il nous est impossible de considérer comme un grand homme, dans toute l'acception de ce mot, Robespierre, l'auteur d'une pareille petitesse. » Ainsi, pour rendre un plus éclatant hommage à l'athéisme, Marr ne craignait pas parfois d'abaisser le héros révolutionnaire dont il avait emprunté le surnom comme un titre d'honneur.

La méthode suivie par les professeurs de la Jeune-Allemagne était à lunisson de leur doctrine. Lhomme ne se laisse pas facilement dépraver de fond en comble. II redoute l'approche de l'instituteur pervers qui se vante de lui dérober ses notions religieuses. Il en sent le prix lorsqu'on veut les lui enlc^ver sans retour. Exposés d'un ton doctoral, ordomiés selon un programme patent, les principes de l'athéisme et de l'anarchie risquaient de soulever la défiance et la répulsion des auditeurs, à (luelque stage corrupteur qu'ils eussent été soumis par précaution. Aussi, loin de se grandir, loin d'affecter aucune supériorité sur ses disciples, loin de prétendre imposer ses idées à qui que ce fût, Marr domiait à ces leçons la forme et le style d'un entretien familier, trivial même. Il commençait par rappeler aux clubistes qu'ils devaient mépriser toute autorité, n'avoir foi ni en rlin* ni en personne, pas plus en lui qu'en tout autre.

Après s'être ainsi défendu de vouloir exercer la moindre pression sur l'opinion d'aulrui, le fourbe demandait la

permission d'exposer les raisons personnelles qu'il arait, lui, pauvre hère, ignorant et obscur, de ne pas croire en Dieu. Ainsi, ce n'est point à l'aide d'une négation hardie, par la grand'routc de l'athéisme, pour ainsi dire, en plein jour et à force ouverte, c'est en suivant des voies détournées, la nuit, par escalade, qu'il consommait ses sacrilèges. Il savait prendre un ton patelin pour enlacer ses auditeurs sous les sophismes les plus captieux de la philosophie néo-hégélienne. S'interrompant de temps en temps pour endormir les derniers scrupules de ses auditeurs, il leur disait, par exemple : « Pourquoi hésitez-vous à m'entendre ? Je ne vous demande pas de me croire ; écoutez-moi par curiosité. Si Dieu existe, ce ne sont pas mes paroles qui le renverseront. » Ainsi dépouillées de tout appareil pédanles(]ue, et grâce à leur apparence inoffensive, les doctrines contre nature professées par la Jeune-Allemagne se glissaient en rampant dans ces esprits déjà affaiblis et gâtés par des corrupteurs savants.

Les chefs de la propagande usurpaient ainsi sur leurs dupes une autorité sans limites ; on les consultait sur des cas de conscience. Il semble que Dœleke ait voulu parodier le rôle d'un confesseur ; c'est à lui que Hoffmann adressait les aveux qu'on va lire (1) :

« Sainte-Croix, 30 janvier 1845.

« Heureusement j'en ai fini avec mes doutes religieux. De temps en temps il me revient quelques petits nuages, mais la raison les dissipe bientôt ; j'avance avec des bottes de sept lieues... Que m'importe une autre vie en dehors de la terre ! J'aime beaucoup mieux me faire un ciel sur la terre.... »

Déplorables dupes î que vous placiez mai les confidences de vos troubles intérieurs et de vos angoisses ! Railleurs sans pitié, vos directeurs s'amusaient entre eux de votre crédulité ; le rire de la méchanceté glorieuse éclate dans le bulletin de victoire que Standau adressait

(1) II, p. 25.

à Dœleke le 8 janvier 1844 : « Le club de Lausanne avance à pas de géemi dans la voie de l'athéisme et du renversement de la morale. Plusieurs membres du club, et particulièrement Hohne, ne radotent plus qu'athéisme. » — « Bientôt, s'écriait Marr dans un semblable accès d'ironie et d'orgueil, bientôt j'aurai fait de mes auditeurs des ennemis personnels de Dieu. »

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