CHAPITRE VIII
Controverse entre les Communistes et les Athées.
Le fait de la propriété et l'instinct de Tappropriation. — Commentaire de Guillaume Marr sur Proudhon. — Les doctrines et les disciples du communisme jugés par la Jeune-Allemagne. Elle les méprise, mais elle ne peut pas discuter avec eux. — Pourquoi. — Colloque de Morges. — Ferveur des partisans de deux sectes. — Tentative de conciliation suivie d'hostilités plus vives. — Les communistes manquent de chefs. — Causes de la décadence des clubs communistes.
Je ne voudrais pas avoir l'air d'affecter plus d'optimisme que mon sujet ne le comporte. Sans doute, c'est un fléau redoutable et nouveau que cet apostolat de l'irréligion, du vice et de la haine, exercé avec tant de fourberie et de succès par des hommes, associés pour le mal, et qui tournent contre la civilisation, l'instruction et le talent dont elle les a dotés. Il y aurait lieu de se livrer à ce propos à des considérations sérieuses ; mais nous écartons tout ce qui nous entraînerait au-delà des bornes que nous avons assignées à notre ouvrage. Deux simples réflexions suftisent d'ailleurs pour nous rassurer, et, ce qui importe davantage, pour venger le sens commun.
Il nous répugne de croire à la fortune durable des théories d'éducation démagogique qui ne sont, à proprement parler, que des traités de vénerie ; car on y enseigne au chasseur ae popularité comment il doit traquer, forcer ou enfumer la bête. Il est impossible qu'après s'être affranchies, avec une impatience si ombrageuse, des influen-
ces traditionnelles qui ne manquaient ni d'autorité morale ni de grandeur, la masse des hommes choisisse pour précepteui's ces aventuriers qui se vantent publiquement de les tondre et de les fouailler comme un troupeau ignoble et stupide. Dévoiler une tactique si méprisante et si méprisable, c'est le moyen de la déjouer.
Quant à la doctrine même, perfidement insinuée par la Jeune- Allemagne à ses disciples, elle a sans doute des effets contagieux. Il semble à l'athée que son intelligence ait gagné beaucoup en force et en étendue, pour avoir secoué le joug de Dieu et de sa propre conscience. Eh bien ! si l'orgueil , poussé à cette hauteur , n'est pas une démence incurable, l'exposé qui va suivre des discussions entre les communistes et la Jeune-Allemagne, fournira une leçon saisissante, à Tusage de ceux qui seraient tentés de suivre les leçons de Doeleke et de Marr. Ils verront les docteurs superbes de la Jeune-Allemagne, effrayés, embarrassés, confondus par les communistes. Tant il est vrai qu'ils se sont dépouillés, par leur propre aberration, des arguments les plus simples contre une ineptie manifeste ! Ils ne trouvent pas d'épithètes assez outrageuses pour exprimer les sentiments qu'ils éprouvent envers les dupes de Weitling ; mais ils sont aussi dépourvus, même de sophismes, pour répondre à ces adversaires qui leur font pitié.
La propagande de la Jeune-Allemagne traitait la doctrine communiste avec le mépris qu'elle mérite. « Lo communisme, dit Guillaume Marr, vient du défaut d'énergie de la volonté ; c'est une lâcheté dont le résultat est de déclarer que l'homme est esclave de la matière et qu'il est incapable de s'émanciper. » Ce n'est pas que la Jeune-Allemagne le cède à aucune autre secte révolutionnaire quand il s'agit de bouleverser l'ordre moral et l'ordre civil. Elle veut changer de fond en comble la distribution des biens de la terre ; mais elle renonce à supprimer l'instinct de l'appropriation. Pour elle, la guerre contre la propriété, ou plutôt contre les propriétaires, se réduit franchement à une entreprise de spoliation. Elle tead à une destitution de personnes, et non à l'aboli-
lion, qu'elle déclare impossible, d'un principe naturel. Pour mieux faire sentir cette distinction, qui a son importance métaphysique, mais dont les propriétaires ne sont pas tenus de lui savoir beaucoup de gré, Marr ajoute des paroles non moins remarquables en ellesmêmes que par le texte qu'elles commentent : « Je veux bien dire avec Proudhon, ennemi mortel de la propriété: « La propriété c'est le vol. » Mais quand j abolis le fait de la propriété, est-ce que j'abolis pour cela la convoitise de la propriété?» Est-ce clair? Ce n'est point par vénération pour les droits acquis ; ce n'est point par respect pour la justice que la Jeune-Allemagne se sépare des communistes ; elle ne cède qu'à la nécessité. Ces esprits si faux du reste et si courts, malgré leur orgueil fastueux, méconnaissent d'autres conditions de la nature humaine, non moins évidentes, non moins palpables, pour ainsi dire; mais sans affecter de théorie particulière sur l'organisation nouvelle qu'ils entendent donner à la propriété, s'ils réussissent à la subvertir, ils proclament quêtant qu'il y aura des hommes sur la terre, ils voudront être et seront propriétaires. Quiconque le nie, n*a pas le sens commun. C'est un fanatique aveugle, un fou, un idiot, ou un faiseur de dupes. Ainsi, parle Guillaume Marr, et le lecteur, doué de mémoire, a sans doute déjà placé sous ces écriteaux saillants les portraits de Weitling,d'Albrecht, deKulmann et de Becker.
. Pleins de dédains et de mépris pour les maîtres communistes, les lettrés de la Jeune-Allemagne ne traitent pas les disciples avec moins d'irrévérence. Nous continuons à rapprocher, pour les analyser, les jugements que Guillaume Marr porte çà et là sur les adeptes du communisme. On rencontrait dans leurs clubs, raconte-t-il, beaucoup de membres, qui ouvraient plus souvent la bouche pour manger que pour prendre la parole. D'autres, au contraire, lui semblent atteints d'une loquacité intempérante. Ce sont des perroquets fanatisés, possédés d'un furieux zèle de propagande, toujours prêts à discuter, c'est-à-dira à répéter la formule qu'ils ont apprise. Ce n'est pas assez d'ironie et d'injures î Marr a de»^
sine, avec sa verve satirique, une caricature du cercle communiste de Lausanne, dont il nous faut citer les traits principaux : « Lorsque j'entrai dans leur club , je crus être tombé chez la mère des tailleurs. Sur cent ouvriers, il y en avait bien soixante de ce métier. Le tailleur, travaillant toujours assis, sans être distrait par le bruit de l'instrument dont il se sert, a tout le loisir de penser. En sa personne, il n'y a rien de libre que l'esprit. Mais comme il est profondément ignorant, l'imagination prend chez lui la place de l'entendement. Le tailleur esl toujours extrême dans ses opinions ; j'en ai connu qui étaient des aristocrates fieffés ; mais la majorité est communiste : tailleur et communiste, c'est synonyme. »
Cette physiologie de l'ouvrier tailleur peut sembler ingénieuse et piquante, mais elle est surtout empreinte d'un bien fier dédain. Il n'appartient qu'aux démagogues de profession de pouvoir impunément, dans le temps où nous sommes, prendre ce ton d'insolence envers les ouvriers. Quoiqu'il en soit, si glorieux, si hautains que se montrent à nous les docteurs de la Jeune-Allemagne, combien leur art trompeur et leur fausse science nous sembleront méprisables, si nous découvrons que les tailleurs absurdes, les communistes imbéciles réussissaient copendant à les embarrasser, qu'ils évitaient de discuter avec eux, et que malgré toutes les ressources de Jeur sophistique , ils se trouvaient à court d'arguments quelconques pour leur répondre.
En effet, il est juste de réclamer les droits de la liberté individuelle et de la soustraire au niveau et au joug sous lequel les communistes prétendent l'écraser, mais l'homme n'est libre qu'à la condition d'être responsable. Le communiste qui le dépouille de sa liberté, et le matérialiste athée qui nie la conscience et Dieu. c'est-à-<lire la loirclléchie, et le législateur de la morale, se heurtent par des voies différentes à la nature des choses. Je ne dis pas (]u'en somuK^ l'un ait raison contre l'autre : l'homme de sens se récuse entre deux aliénés qui veulent le prendre pour juge de leur querelle. Ce qui est c^Ttain, c'est que de«j airs de supériorité et les allures de vainqueur ne cou-
viennent ni au premier, ni au second ; car tour à tour ils se ré(]uisent à labsurde avec une égale facilité.
Les arguments tirés des droits de l'individu et produits contre les communistes par la Jeune-Allemagne, auraient été décisifs dans une autre bouche. Mais après avoir nié l'existence de Dieu, et surtout son atti'ibut le plus essentiel, sa Providence mystérieuse , comment pouvait-elle justifier et maintenir contre le communiste l'inégalité des conditions'? Cette loi éternelle, imposée d'en haut à la nature et à la société humaine , n'est aux yeux de l'athée qu'un fait factice , fortuit et variable. Le hasard l'a fait naître, dit-il, l'astuce et la cupidité des aristocrates et des riches s'évertuent à le conserver. La violence révolutionnaire peut donc le changer, et pourquoi pas l'abolir? demande le communiste. En effet, celui-ci, tout absurde et odieux qu'il est lui-m^me, a beau jeu lorsqu'il accuse d'inconséquence et de timidité le socialiste athée qui, ne voulant reconnaître ni en ce monde ni au-delà aucune organisation, aucune destination divine, se refuse cependant à poursuivre la jouissance égale et commune de tous les biens périssables , les seuls qu'il reconnaisse ! D'ailleurs, celte liberté absolue de l'individu, émancipée de tout frein moral, à quoi peut-elle aboutir , si ce n'est à donner à l'égoïsme de chacun sa plénitude et sa licence ? Voilà donc un nouveau fléau aussi dangereux pour l'homme lui-même que pour ses semblables. Que sert de maintenir des droits à celui qui ne connaît plus de devoir! Aucun vestige de personnalité libre et affective n'a plus ni raison, ni moyen d'être dans le pandœmonium rêvé par la Jeune-Allemagne. Supprimez la propriété ! sinon vous allez établir au profit du plus fort et du plus rusé un privilège et une* aristocratie intolérables. Si vous effacez la loi du travail et de la probité, le droit de propriété ne peut être qu'un sceau avili dont les audacieux et les fourbes marqueront leurs fraudes et leurs rapines. Oui , une fois qu'on est entré dans cette caverne de chimères, et que l'on est réduit à choisir entre des suppositions contraires à la nature des choses et ennemies du sens commun , je conçois que le ré-
^me servile de la communauté puisse paraître spécieux à ceux qui, ayant déclaré la liberté humaine affranchie de tout lien moral, redoutent à bon droit qu'elle n'aille s'abîmer dans des débauches d'égoisme. S'il était possible que l'espèce humaine se laissât envahir par les doctrines qui, pour parler comme un éloquent publiciste ,1', Tune des gloires de la Suisse libérale , excitent les instincts sauvages qui grondent sourdement au fond de tous les cœurs, ce ne serait pas trop de la chaîne de fer et desétrivières de la communauté pour parquer côte à côte ce bétail indompté. Pour avoir rompu le noble frein de sa conscience, l'homme serait réduit à la phis avilissante , mais Dieu merci ! à la plus impossible des ser\itudes.
Guillaume Marr se garde d'avouer les embarras et surtout les affronts que les discussions engagées avec les communistes occasionnèrent à l'outrecuidante déraison de la Jeune-Allemagne. Il convient qu'Auguste Becker était un disputeur opiniâtre et incommode ; mais il n'attribue qu'aux séductions grossières, exercées par les promesses en apparence palpables du communisme et aux allures bouffonnes de Becker, les succès obtenus par la panacée de la communauté et par le paillasse qui l'annonçait c'est ainsi qu'il désigne Becker . Mais ce zèle et cette audace de discussion n'animaient pas seulement les généraux de la secte; ils dévoraient aussi la plupart des soldats eux-mêmes. En tout lieu, ils se déclaraient prêts à soutenir la discussion contre la Jeune-Allemagne. Ils venaient jusque dans le sein de leurs clubs provoquer les disciples de Dœleke. D'autres se glissaient sournoisement dans le camp ennemi et souvent réussissaient à entraîner avec eux des transfuges. Les succès de cet embauchage allèrent si loin que, pour éviter toute surprise, les chefs de la Jeune-Allemagne , par une addition faite au règlement géufM'al, exigèrent (ju'avant d'être admis comme membre ordinaire d'un club, le candidat fût obligé de faire un stage de quinze jours. A La Chaux-de-Fonds, il fut spé-
(1) M. Vinet.
cialemont interdit d'exposer devant l'assemblée aucune thécrie communiste.
Nulle part plus qu'à Morges. dans le canton de Vaud , la Jeune-Allemagne n'eut à gémir sur l'ardeur et les succès du prosélytisme tenté par les ouvriers communistes. Là, les deux sectes étaient en présence ; elles avaient chacune leur clul). Par trois fois, les communistes s'introduisirent dans le foyer des Jeunes-Allemands, et il fallut les chasser de force. Il est vrai que dans celte ville , ces enragés communistes se sentaient puissamment soutenus par le patronage avoué d'un des chefs du radicalisme vaudois, M. Delarageaz, qui fut proclamé, sur la promenade de Montbenon, l'un des membres du gouvernement provisoire, le 14 février 1845, et qui devint bientôt l'un des conseillers d'Etal du canton. M. Delarageaz intervint dans la querelle engagée à Morges entre les ouvriers allemands. Il adressa aux adversaires des communistes de vifs et publics reproches sur leur intolérance. Il les traita de fratricides [V.
La Jeune-Allemagne de Morges eut à regretter des désertions si fré(]uentes , que la propagande secrète, par une sorte de loi de salut public, décréta que tout Jeune- Allemand qui abandonnerait ce club chancelant serait par cela seul déchu du droit d'être admis dans aucun des cercles confédérés de la Suisse. Bien plus, il fallut pendant des mois que, deux fois par semaine, l'un des princes de l'athéisme et de l'anarchie , Guillaume Marr luimême, daignât se rendre deux fois par semaine de Lausanne à Morges pour y déraisonner dans un sens différent de celui des communistes. Il réussit cependant , s'il faut l'en croire, a relever le moral de ses élèves. Mais ce succès était bien précaire, car il fallut qu'il envoyât dans ce poste toujours menacé, et qu'il y consignât à demeure, un renfort de deux propagandistes des plus distingués et choisis tout exprès.
Dans une lettre écrite par Marr à Dœleke , lettre que celui-ci a eu le soin d'omettre dans ses mémoires impri-
(1) III, page 28 du Verbal {sic) déposition de Stand&u.
mes , mais que nous lisons dans le rapport général de Neuchatel, il fait un aveu bien cuisant pour son orgueil. Il convient avec dépit qu'il a peine à lutter contre là stupidité communiste, mais il ne veut pas reconnaître que ses adversaires ne sont forts contre lui que de sa propre aberration et de son immoralité.
« Lausanne, 15 février 1844.
« Les communistes me donnent de nouveau du fil à retordre. L'un d'eux est venu hier au club, et grâce à la bêtise de quelques-uns de nos clubistes , j'ai eu assez à faire à lutter contre lui. Aussi il ne faut pas perdre de temps, et je veux demain réunir la section de la propagande et la faire délibérer là-dessus. »
Le communisme avait donc pour lui le vent populaire. La Jeune-Allemagne, cruellement humiliée dans son orgueil, se sentait faible devant ces adversaires imbéciles. Cependant le communisme déclina même parmi les ouvriers allemands ; et bientôt il ne compta plus qu'un trèspetit nombre de clubs, tandis que la propagande rivale ajoutai! chaque jour une maille finement et solidement tressée au filet de perdition qu elle allait étendre bientôt sur toute la Suisse.
C'est ici qu'il faut faire ressortir de nouveau l'une des leçonslesplussaillantes de ces études; la puissance énorme et récemment agrandie que l'homme a de mal faire, les ressources redoutables qu'un petit nombre de sectaires peuvent puiser dans la culture pervertie de leur intelligence et dans leur démoralisation raftinée.
Les communistes dont nous parlons ne manquaient d'aucune des qualités qui constituent les sectes redoutables et nombreuses : linfatuation dans le sophisme, la fureur de prosélytisme, et enfin l'esprit desacrilice. Lors(]ueWeitling, dans les premiers temps de son séjour et de sa mission en Suisse,voulut faire imprimer son VivrodQsGaranties d'Harmonie et de Liberté, il ne comptait encore (ju'un très-petit nombre de disciples. Cependant il n'eut qu'un mot à dire, et quatre ouvriers de la plus humble condition se dépouillé-
rent de tout ce qu'ils avaient lentement amassé , heureux et fiers de subvenir à limpression du premier livre de leur maître. Co trait de générosité fanatique a été raconté par Weitiing lui-même avec une jactance et sur un ton de défi dont on va juger. « Si Rotshchild, s'écrie-t-il (1) dans son histoire manuscrite dfs clubs, fournissait cent millions pour but d'utilité générale, il aurait à rougir en comparant son sacrifice à celui de ces quatre ouvriers qui ont donné tout leur argent, se montant à 200 f. de Suisse, pour l'impression du dernier ouvrage publié. Cela peut paraître incroyable à ceux qui sont habitués à ne compter l'argent que d'après l'intérêt produit, et qui tiennent pour un sot celui qui livre le sien pour propager des idées insensées, comme ils les appellent. » Becker et Kulmann abusèrent . comme Weitiing, mais dans un intérêt plus sordide encore, de cette trop facile largesse de leurs dupes.
Il est \Tai que les membres de la Jeune-Allemagne, et surtout les affiliés à la propagande, rivalisaient avec les communistes en fait d entêtement et de dévouement dépravés. Certains ouvriers, disciplinés par Dœleke, ne dormaient que quatre à cinq heures par jour, afin de pouvoir consacrer leurs veilles à la correspondance organisée entre les clubs. Sur un mot du directoire secret, ces séides quittaient une position faite, un travail bien rétribué, pour aller au besoin, à trente lieues de là, servir la propagande, ranimer un club qui languissait, ou le disputer aux envahissements des communistes. Ils étaient dans la main de leurs tyrans, vehiti haculus, veluti cadater, comme un bâton, comme un cadavre. Le mot est juste, car lame, car le souffle divin, ces possédés de l'athéisme l'avaic^nt étouffés en eux autant que cela dépend de la créature.
La véritable cause de la prépondérance de la Jeune- Allenmgiie, ce fut cette organisation, cette discipline, neîit* coiTupiion «a vantas, ciue les olief» di^ comnuuiisme, moin* cultivés par l'iustrucUon , moln§ rompu* h \^
pratique des hommes, ne surent jamais atteindre. D'ailleurs, les chefs vinrent à manquer à la masse flottante des communistes.
La dictature, exercée par Weitling, n'avait pas trouvé de digne continuateur. Albrecht était mort. Kulmann faisait rire. Becker avait des élans d'ardeur révolutionnaire ; mais son activité intermittente se renfermait à peu près dans le club de Lausanne. Schmidt, seul, déployait une ardeur soutenue , mais il avait beau se multiplier avec une fécondité do ressources incroyables. Il ne pouvait lutter contre la meule de propagandistes si bien dressée et si soigneusement entretenue par Dœleke, Marr et Standau. Cependant, à lui seul, cet ouvrier taimeur causa bien des ennuis et des inquiétudes aux seigneuis de la Jeune- Allemagne. Il se glissait sans cesse dans leurs conciliabules, et sous les yeux des meneurs qui enrageaient de son audace et de son aplomb, il cherchait à embaucher au profit du communisme.
. Simon Schmidt le prenait volontiers sur le ton du sentiment. 11 bavardait pendant des heures, et non sans charme, sur la fraternité, demandant impudemment, au nom de cette vertu, que les cercles rivaux lissent la paix, et s'associassent une bonne fois pbur bouleverser le monde. Une circonstance particulière fort gênante pour lui avivait ses effusions de sensibilité. En sa qualité de président du club communiste de Lausanne, il avait contracté 3,000 fr. de dettes exigibles ; et comme il travaillait peu de son état, il n'avait pas un sou à donner à ses créanciers. L'on conçoit dès lors le 'désir qui l'animait de trouver des frères qui eussent accepté la solidarité de ses embarras financiers. Les chefs de la Jeune- Allemagne n'étaient pas si niais que d'accepter le marché. Cependant, Schmidt se démena avec tant d'adresse, cacha si bi(Mi, ou démentit d'un IVont si imperturbable le motif déterminant de ses propositions fraternelles, qu'en 18 ii, il fut sérieusement question d'un traité de paix et d'une alliance générale entre les communistes et les Jeunes-Allemands établis en Suisse.
Mais ce fut l'histoire de beaucoup de fusidiis tent^
entre les partis. Chacun consentait à absorber son voisin, personne ne voulait ni effacer ni même voiler ses propres couleurs. Aussi, après quelques pourparlers insignitiants, la discorde se ralluma plus ardente qu'auparavant. Schmidt joua aux meneurs de la Jeune-Allemagne de si mauvais tours, quo ceux-ci, grâce aux relations qu'ils entretenaient en France, ayant découvert quil existait à Marseille une société secrète communiste, soumise à la direction lointaine de Schmidt, la propagande secrète délibéra s'il n'y avait pas lieu de dénoncer le fait à l'ambassadeur de France. Toutefois, cette pensée de vengeance fut abandonnée, sur la réflexion mémorable de Guillaume Marr : « Après tout, nous aurions tort de livrer des gens qui, bien que nous les combattions sur le terrain des principes,tra vaillent avec nous à bâtir la tour de Babel. »
Cependant il fallait museler à tout prix cette influence rivale. Battus par Auguste Becker, quand il voulait bien s'en donner la peine; obsédés par Schmidt, les docteurs de 11 Jeune-Allemagne se vengèrent sur Georges Kulmann. Ils eurent facilement raison de ses inepties sur la ré5:énération du monde par le papier-monnaie.
Guillaume Marr avait pai'fois du bon sens , témoin le billet qu'il écrivait à Dœleke (1) :
« 5 noTembrel843.
« Il faut qu'à la fm des fins, bien ou mal , nous poussions les communistes , et que nous arrangions une propagande bien organisée. Quand les imbéciles veulent à toute force faire des abstractions des choses pratiques, laisse-les faire. »
Il ajoute un autre jour :
« Les modernes sauveurs du monde finissent toujours par devenir la risée des gens. »
Marr provoqua Kulmann a une discussion publique et le couvrit de ridicule. Becker n'avait aucune sympathie pour cet allié par trop compromettant , et qui d'ailleurs
était venu lui faire concurrence, en réussissant à se faire héberger par les communistes de Lausanne. Il s'amusait publiquement des mésaventures du nouveau prophète, successeur d'Albrecht , et fit insérer dans un journal allemand dont il était le correspondant, un récit grotesque a de la déclaration de guerre que Marr, disait-il, avait se- « couée des plis de son paletot. »
La propagande de la Jeune-Allemagne n'ayant pas eu à se féliciter en général de ses discussions avecjles (Communistes , les meneurs recoururent à une tactique nouvelle. Ils essayèrent de perdre dans l'esprit de leurs dupes les deux ou trois enragés qui à eux seuls , selon l'aveu de Marr. causaient tant de désagrément à la Jeune-Allemagne. Il fut convenu que l'on romprait hautement avec les communistes de Lausanne , et qu'on les dénoncerait à tous les co-sectaires comme les ennemis jurés de la fusion des clubs, comme des fauteurs de discordes qui empêchaient méchamment que l'harmonie ne régnât entre des frères si bien faits pour s'entendre. Le club de Lausanne était alors chargé de dettes. En le diffamant aux yeux des autres cercles , qui auraient pu lui prêter secours , en le mettant en quarantaine, on espérait amener Becker à composition , et briser ses tréteaux importuns. Marr se chargea de remplir cette mission de perfidie auprès des communistes de La (^.haux-de-Fonds. Il obtint d'abord un plein succès, et se lit si bien venir qu'il renit je ne sais quel cadeau à titre de présent diplomatique. Mais cette entente cordiale ne dura pas longtemps. Les communistes de Lausanne dénoncèrent à leurs alTidés la ruse dont on avait voulu les rendre victimes. Le club endetté fut remis à flot, et ne cessa pas d'être le centre d'une propagande hostile à la Jeune-Allemagne. Les livres et pamphlets communistes s'imprimaient à Lausanne ou à Vevuy , et c'est de là qu'ils étaient répandus dans toute la Suisse et au dehors.
Dans cette ville , le club communiste et celui de la Jeuuo-Allenuigne comjjlaieut à peu près W même nombre do «ociétairos, environ quatre-vingts à cent ouvriers. Les Uiembre^ des deux $ouét^s évitaient de se rencontrer et
ne s'adressaient pas la parole, à moins que ce ne fût pour sinjurier.
A La Chaux-de-Fonds, les communistes étaient encore plus solidement établis. Ils occupaient un vaste local pour lequel on payait seize louis de location par an. Le club avait deux présidents, deux secrétaires, deux comptables, deux bibliothécaires , deux appariteurs chargés du maintien de Tordre. Trois professeurs faisaient des cours pour les sociétaires ; un ouvric^r boulanger donna d'abord des leçons d'arithmétique, un horloger du canton de Berne enseigna l'écriture, un maître menuisier le dessin. Les membres du cercle avaient à leur disposition un piano et une collection de cahiers de chant.
Les communistes de Lausanne ne se cachaient pas pour afficher leur enseigne et professer hautement leurs doctrines. Mais le système de gouvernement et d'administration prati(]ué par l'Etat de Neuchatel ne permettait pas aux communistes de La Chaux-de-Fonds d'affecter tant de cynisme. Leur club portait le nom de cercle de civihsation. Trompé par ce titre ou plutôt (la méprise eût été trop naïve) par les apparences studieuses et décentes dont les meneurs avaient su recouvrir la destination véritable de leur école d'anarchie, le gouvernement de Neuchatel les laissa s'assembler à leur aise à La Chaux-de- Fonds. Cependant, la propagande du communisme était organisée dans le club avec plus de soin que l'enseignement de l'écriture, de l'arithmétique, du dessin et du chant. En effet, les livres de Weitling servaient de texte à des cours et à des discussions en règle. La soirée du jeudi était réservée à ces exercices. De peur que les ouvriers qui travaillaient à la semaine fussent empêchés d'y assister, des théories supplémentaires avaient lieu chaque dimanche et chaque lundi. Du reste, le club de La Chaux-de-Fonds, habilement administré, faisait bien ses affaires. Les membres étaient nombreux et assidus.
A l'ombre de ces deux clubs principaux de Lausanne et de La Chaux-de-Fonds, les communistes allemands comptaient en Suisse, à la fin de 1844, quelques petits centres de réunion et de propagande, à Genève, aux Ponts
à Neuchatel. Les communistes du Locle s'assemblèrent jusqu'au mois de mars 1844 à l'auberge du Gî^and- Frédéric. En cessant de se réunir, ils léguèrent le matériel qui leur appartenait au club de Neuchatel, qui s oumt le 1" mai 1844.
L'action organisée des communistes était donc assez restreinte. Cependant, la Jeune-Allemagne persistait à les redouter. « Ils ne cessèrent jamais de nous contester notre domination en Suisse, s'écrie Guillaume Marr. »
Le lecteur appréciera tout ce qu'il y a de prétention autocratique dans ces paroles, lorsque nous aurons jeté un coup-d'œil sur la ^carte de l'empire que la propagande de la Jeime-AUemagne se constitua en Suisse.