CHAPITRE ÏI
Weitling et les communistes sont bannis dn canton de Zurich.
1843. Expulsion d'Herwegh. — Les radicaux et le docteur Julius Frœbel. — Le communisme jugé par les paysans. — Agitation dans le canton. — Le comptoir littéraire, entreprise de propagande. — Projet de Weitling. — Son arrivée à Zurich. — L'Evangile du pauvre pécheur. — Menaces de soulèvement. — Bannissement de Weitling. — Enquête ordonnés par '« gouvernement de Zurich.
Au printemps de 1843, la ville de Zurich était fort agitée par des causes diverses. Les réfugiés, hommes de lettres pour la plupart, et les ouvriers allemands résident toujours en grand nombre à Zurich. Les ressources offertes par les librairies, les journaux et les ateliers de cette ville importante les attirent et les retiennent. Le conseil d'Etat du canton, faisant droit à la demande de l'ambassadeur de Prusse, venait de décréter le bannissement du poëte Herwegh. Les compatriotes de l'exilé réclamèrent auprès du grand conseil contre cet acte du pouvoir exécutif. Un illustre citoyen de Genève, Sismondi, avait compris, aussitôt après la révolution de 1830, combien f asile donné par la Suisse aux étrangers qui affluaient de tous les Etats voisins, deviendrait incommode et compromettant pour la confédération tout entière, si les réfugiés prétendaient exercer une domination ciuelconque sur les gouvernements qui leur accordaient un«» rclniite gracieuse, et surtout s'ils se mêlaient aux querelles intestines des cantons déjà si troublés. Mais les exhortations (1)
(1) Voirconecil» d un ami aui réfugiés patriotes, déjicité».
que Sismondi adressait aux hôtes de la Suisse n'avaient pas été écoutées. Pour n'en citer qu'un exemple, la pétition en faveur d'Herwegh ayant été rf jr^tée par le grand conseil de Zurich, les étrangers qui s étaient mis en avant laissèrent éclater leur colère et leur mauvais vouloir contre un gouvernement assez osé pour faii-e, sans les consulter, la police de son territoire, et pour mettre à récart le T>Ttée de la future révolution européenne.
A cette cause d'émoi, une autre circonstance était venue se joindre. Les radicaux de Zurich avaient chargé de la rédaction de leur journal , intitulé le Républicain suisse, un démocrate allemand, le docteur Julius Frœbel. Celui-ci, sans les consulter, entreprit de les jeter bon gré mal gré dans les voies du socialisme révolutionnaire. L'évolution pouvait être parfaitement logique, mais elle surprit fort, et inquiéta davantage les actionnaires et les principaux abonnés du Républicain suisse y tous radicaux fort avancés en théorie, au demeurant bourgeois fort paisibles, très-égoïstes, très-amoureux de leurs aises et de leurs plaisirs. La popularité leur plaisait : ils aimaient à se donner des airs d'indépendance et de stoïcisme farouche. Ils déclamaient volontiers et longuement contre les jésuites et les aristocrates. Quant à vouloir compromettre le moins du monde au service de leurs phrases leur repos et leur fortune, aucun d'eux n'y avait jamais songé; et voilà qu'un radical qui tendait vaguement à la pratique, sans trop savoir lui-même ce qu'il pensait, abusait de leur confiance pour troubler leur quiétude l)avarde. Le docteur Julius Frœbel posait carrément, dans leur propre journal, des maximes telles que celle-ci: «Ce «que le radicalisme a d'excellent, c'est qu'il est le pont « qui mène au socialisme humanitaire: »
Les actionnaires du Républicain suisse n'avaient pas eu la vue aussi longue, et la perspective que Frœbel leur découvrait ne leur souriait pas plus «ju'aux conservateurs les plus honnis par eux-mêmes. Une fois acculés au oord (le l'abîme, ils se débattaient vivtMnent avant de le franchir, comprenant un peu lard combien le saut était périlleux. Cette dissidence profonde entre les amateurs
de radicalisme et le journaliste qu'ils avaient choisi euxmêmes pour leur organe, éclata en reproches et en discu-Sisions, dont l'écho passionné se répandit de proche en proche dans la ville et dans tout le canton de Zurich.
Cette querelle avait pour 1<îs conservateurs un côté plaisant. Dans les Etats de la Suisse, tout souverains qu'ils sont ou qu'ils doivent être, les mœurs politi(|ues tiennent un peu de la petite ville. Les partis y sont trop souvent possédés de l'esprit de coterie, et il n'est pas rare que la discussion des intérêts publics serve de champ clos aux rivalités les plus mesquines. Les radicaux de Zurich s'étaient assuié la plume d'un journaliste étranger qui ne manquait ni de talent ni de célébrité, dans l'espérance qu'il saurait mieux qu'un autre harceler leurs adversaires, les représenter comme les ennemis du peuple, les accabler de dédains et d'impertinence, en un mot les vexer de main de maître. Mais ils étaient pris dans leur propre piège. Frœbel, logicien intraitable, tournait contre eux les armes qu'ils lui avaient confiées. Les conservateurs auraient eu le droit de s'amuser de la confusion de leurs ennemis, et du dépit qu'ils avaient peine à dissimuler contre ce fâcheux, ce rustre, ce traître de Frœbel. Mais d'un autre côté la situation n'était pas exempte de périls. L'attention publique avait été fixée sur le Républicain suisse par le bruit de la querelle qui troublait le bureau de ce journal. Le drapeau du radicalisme social, arboré par Frœbel, flottait sous le regard de la foule. Il était à craindre qu'il ne servît de ralliement aux étrangers, hautement indignés du bannissement d'Herwegh, et déjà tout disposés à se livrer au socialisme révolutionnaire.
Les conservateurs sonnèrent l'alarme dans leurs journaux et jusque dans le sein du grand conseil. Ils accusèrent les radicaux de prêcher le communisme. Ce mot avait déjà retenti dans le canton de Zurich, grâce à deux communistes, disciples de Weitling, Rogge et le prophète Albrecht. Ils avaient tenté, à travers les campagnes, quelques essais de propagande. Mais les paysans zurichois, fort attachés à leur religion, à leur famillo et à
kurs champs, n'avaient pu prendre au sérieux la démence de ces cyniques qui, se disant les missionnaires du nouveau règne de Dieu sui- la terre, cherchaient à leur démontrer en prose et en vers la moralité de la promiscuité des femmes, et les avantages de la confusion des biens. Cependant ces étranges discours leur revinrent en mémoire, et un mécontentement sourd fermenta dans le canton, lorsque l'on vit les radicaux accusés de tendances communistes.
Il ne faut pas demander à des citoyens qui se voient menacés dans leurs intérêts les plus chers et les plus légitimes, cette sûreté de coup-d'œil et de sang-froid qui permettent à un général éprouvé de discerner, même au milieu de la mêlée la plus furieuse, les armes particulières, les allm-es propres et jusqu'au costume des dilTérents corps de l'ennemi. C'est à peine si l'historien qui aspire à l'impartialité réussit à faire ces distinctions entre les diverses écoles de socialisme révolutionnaire. Cependant 1 "évidence nous commande de déclarer que Frœbel n'était pas communiste de propos délibéré. Au contraire, si nous en croyons Guillaume Marr, qui se trouvait alors à Zurich et qui fut (ni rapport avec le rédacteur du Républicain suisse : a démocrate indépendant, Frœbel ne pouvait consentir à immoler la liberté spontanée de la société elle-même, et à la transformer, comme font les communistes, eu une masse inerte. »
Mais ce qui ajoutait aux embarras de Frœbel, c'est que tout en se préservant des opinions communistes, il n'avait jamais pu se dérober, comme il l'aurait voulu, aux avances et aux obsessions des chefs de la secte, et part culièrement de Weitling et d'Auguste Becker. Weilling, très-avide d'éloges, lui avait envoyé un exemplaire de son livre des Garanties d'Harmonie et de Liberté. Il le sommait d'en rendre compte, avec toute l'impétuosité que l'on peut attendre d'un auteur dont aucune discrétion ne modère la soif de publicité. Frœbel était déjà au plus mal, d'un côté, avec les radicaux, ses patrons, et, de l'autre, cela va sans dire, avec les conservateurs, qu'il liétait pas payé pour s^'vir. Il eût évité volontiers d'iiv
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riter par surcroît le chef violent d'un parti anarchiquô. Aussi cherchait-il à faire patienter Weitling, en le berçant de compliments astucieux. « Saluez Weitling de ma part, écrivait-il à Becker, et dites-lui que j'ignore encore jusqu'à quel point je puis souscrire à quelques-unes de ses idées communistes, mais qu'en attendant, le système a mes sympathies. Je divise les hommes en égoïstes et en communistes; cela entendu, j'appartiens aux derniers. L'avenir fera voir comment leurs idées pourront se réaliser; quant au fond, je suis d'accord (i). »
Becker, aussi rusé que jovial compère , se faisait, sans répugnance, l'intermédiaire de cette négociation. Exempt de tout fanatisme, on le sait trop, ne demandant à la secte qu'il exploitait que le moyen de mener une vie fainéante et sensuelle , il avait compris que Frœbel était sur les épines, et lui pai'donnait facilement une tactique qu'i ' eût imitée à sa place. Voici comment, dans son style pittoresque, il essayait de calmer l'impatience de Weitling (2) :
« Le Républicain de Zurich , à ce que j'aperçois , par égard pour le parti radical , ne peut pas encore se mettre en blouse. Il faut ciu'il se drape dans sa toge. Du reste Frœbel est un excellent garçon. »
Mais la tourbe des partis extrêmes ne comprend pas cette diplomatie savante. Si vous avez décliné leurs avances , sans emprunter leur langage insultant , ils s'attribuent le droit de compter sur vous ; et une fois qu'ils vous ont enrôlé à votre insu , ils vous traiteront de lâche et de parjure pour peu que vous refusiez de tout sacrifier pour leur cause. Tel fut le sort du Républicain suisse. Le gros des communistes s'indigna contre des réserves dont Becker s'efforçait vainement de leur faire comprendre l'opportunité et la bienveillance secrète. Un des plus ardents disciples de Weitling , Siegfried , lui adressa la lettre suivante (3) :
« Zofingen, 6 juin 1843.
« La déclaration sur îo communisme insérée dans lo dernier numéro du Républicain est tout-à-fait dans le genre de ces gens-là. Dabord une sauce savante, puis la déclaration d'un bonnet de coton pour établir qu'ils ne sont pas communistes ; ce qu'ils annoncent une fois pour toutes afin d'éviter un malentendu ; ensuite, pour conclusion , une classification des commimistes . afin d'adoucir un peu la sentence prononcée plus haut ; bref, une obséquiosité sans égale. Mieux vaudrait des ennemis déclarés que d'aussi faux amis. Cette couvée de savants finit toujours par là. Ils ne veulent exploiter une idée élevée et bonne qu'à leur propre profit ; se donner l'air de philosophes sans rien laisser aux autres pauvres mortels. D'après leur sublime manière de voir, ce ne serait plus une véritable philosophie que celle à laquelle trop de gens seraient en tiers, ce serait une profanafion. Mais en voilà assez sur les théories, passons à la pratique. La conclusion du Républicain était néanmoins du baume sur la plaie des calomnies , des diffamations , des censures lancées contre le communisme , qui dans ce moment fait beaucoup de bruit dans notre canton (1) : cela ne fait point de mal. »
Frœbel subissait donc dans toute son amertume le châtiment réservé à ceux qui, dans les temps extrêmes, se mêlent à la polémique sans avoir ni principes ni passion , et rêvent d'inventer une situaUon mixte entre des parfis irréconciliables. Il s'avançait trop peu , au gré des communistes. Il était allé beaucoup trop loin, pour saUsfaire conservateurs et radicaux. A la vérité , il n'eût dépendu que de ceux-ci, maîtres de leur journal, de remplacer un rédacteur qui les desservait ; mais la destitufion de Frœbel eût été l'aveu public de leur méprise. Pluiôt que donner cette saUsfaction au parti rival , ils dévoraient le«r ennui, acceptaient une solidarité qui leur était odieuse, et entretenaient, tout en maugréant, le progrès
(1) Le canton d'Argovie alors travaillé par Albrêcht,
de tendance qu'ils redoutaient et détestaient autant que personne.
Cependant, l'inquiétude et le mécontentement croissaient parmi les paysans de Zurich, à mesure que les radicaux se laissaient plus obstinément soupçonner de velléités communistes. Il ne fallait plus qu'un accident pour déchaîner cette agitation. Or, Weitling avait annoncé le dessein de venir à Zurich , au plus fort de la crise.
Plusieurs motifs l'attiraient vers Frœbel. Celui-ci exerçait à la fois la profession d'homme de lettres et celle de libraire. Il dirigeait le Répuhlicain suisse et une entreprise de propagande connue sous le nom du Comptoir littéraire. Ce genre de cumul est souvent pratiqué en Suisse et en Allemagne par les écrivains révolutionnaires. Robert Blum , par exemple , était libraire à Leipdck. La boutique de l'industriel devient ainsi un bureau d'esprit démagogique, plus accessible à la fois et plus discret que les cafés et les tavernes. La correspondance commerciale sert, comme un manteau ample et souple, à masquer les menées révolutionnaires. Les communistes , toujours préoccupés du besoin de faire des prosélytes, avaient résolu d'utiliser à leur profit l'entreprise de propagande dirigée par Frœbel. « C'est l'homme qu'il nous faut, avait écrit Becker à Weitling, il est professeur et ne s'est fait libraire que pour être plus à même de répandre ses convictions (1). » Déjà, en effet, le directeur du Comptoir littéraire avait été obsédé par les chefs communistes d'offres de concours et d'association , qui ne le tentaient nullement. Becker avait tenu Weitling au courant des démarches qu'il faisait auprès de Frœbel.
« Il nous faut nous associer, écrivait-il (2), non-seulement pour une librairie, mais aussi pour un petit commerce de livres. J'ai écrit à ce sujet à Frœbel , il y a quelque temps. Tout ce qui se publie en Allemagne et en France rie social, de prohibé, et en outre do pratiqua et (le tionvenuble à \il^)ï^\ du temps, il faut que nou<j
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l'ayons. De plus, il nous faut écrire des articles et des brochui'cs.
« Puis je pense à Textonsion du journal; il faudmit qu'il parût plus souvent. Nous irions à la chasse des abonnés. »
Weitling voulait donc à toute force sY'ntendre de vive voix avec Frœbel. et, quoiqu'il lui gai-dàt rancune des réserves de sa plume, tirer de sa position tout le parti possible. Voici quel était son pro.2n*aninie d'olisession : d'abord exiger à bout portant un compte-rendu favorable des garanties^ (V harmonie et de liberté^ puis nouer des relations commerciales avec le comptoir littéraire, ensuite aviser aux moyens de donner de la consistance et de la régularité aux journaux et aux reM.ies dont il avait essayé la publication nomade et intermittente à Genève, à Berne, à Vevey, à Langenthal, tantôt sous le titre de Cri d'alarme de la jeunesse allemande, et tantôt sous celui de la Jeune Génération. Eiitin. et c'était le principal but du voyage de Weitling. il brûlait de faire éditer par Frœbel un impudent et sacrilège pamphlet, F Evangile du pauvre pécheur. Ce n'est pas tout, il voulait recueillir des renseignements sur la manière de fabriquer le succès des livres, sui* les stratagèmes usités pour faire en Allemagne la contrel)ande des imprimer et déjouer ou désarmer les censeurs, sur le tarif des annonces, sur le moyen d'obtenir des journalistes allemands des articles élogieux, et des libraires im concours empressé.
En tout temps Fro^bel eût trouvé Weitling bien indiscret de lui demander à la fois tant de services gratuits et compromettants. Mais au mileu de la crise qui agitait le canton de Zurich, limportunité dégénérait en véritable délation. Frœbel ne pouvait faire un pas de plus au devant des conmiimistes, sans précipiter contre lui-même les colères sourdes ou patentes qu'il avait amassées. Aussi il n'épargnait rien pour faire renoncer \\'eitlingà son projet de venir à Zurich. Tel qu'il le connaissait, remuant, fanatique, présomptueux, ce chef avoué du communisme devait, par sa présence, faire naître des tempêtes, et peut-être même, exciter dans les campagnes indignées
contre ses doctrines, un soulèvement pareil à celui dd 1839. On se souvenait qu'à cette époque le peuple de Zurich avait mieux aimé recourir à rextrémité d'une révolution que de permettre au docteur Strauss de s'asseoir dans l'unique chaire de théolop^ie dogmatique de Zm'ich, et d'eiLseii^ner aux pasteurs eux-mêmes à considérer comme une fable l'origine divine du christianisme (i).
Frœbel avait bien jugé la situation, quand il conjurait Weitling de lui faire grâce de sa présence. Du reste, il lui adressait directemcMit ou lui faisait transmettre tous les renseignements qu'un libraire radical de Zurich possède en maître sur les fraudes et les intrigues , à l'aide des(iuelles le commerce des livres prohibés se fait en Allemagne. Que Weitling veut-il de plus? Pourvu qu'il renonce à son voyage de Zm*ich, Frœbel n'a rien à lui refuser. Il lui donnera, s'il veut bien l'accepter, rendezvous à Bade ; mais, au nom du ciel, de son propre intérêt, du succès de sa cause , par respect pour leur sympathie mutuelle et croissante, qu'il se garde de la plus intempestive et de la plus dangereuse des démarches. Frœbel écrit à Becker. espérant que le disciple aura queUjue influence sur son maître (2) :
« 5 mars 1843.
« Cher Ami ,
« Si \\'eitling \ient à Zurich, la police ne l'y laissera pas trois jours tranquille, soyez-en sûr. Qu'il évite,
je l'en conjure, ce scandale, qui Im ferait du tort
Des homme comme lui doivent éviter l'éclat. »
Becker, à son tour, pressait Weitling de ne pas « oublier que dans ce moment le sort de tout le pacte radical reposait sur Frœbel, et que prêcher le commu-
(1) Cette révolution religieuse a été racontée par M. Druey avec une impartialité louable. Voir son Rapport au grand conseil du canton de Vaud par sa députation à la diète ordi" naire de 1839 sur les affaires du canton de Zurich, Lausifuin»,
nismc pourrait amener une seconde stratmiade (V. » Mais Weilling n'est pas de ceux qui sacrifient à la crainte de troubles ou de scandales publics les desseins qu'ils croient favorables à leur vanité et à leur bourse. La chance d'une révolution dont il eût été l'occasion, sinon le héros , n'avait rien que d'attrayant pour lui. Confirmé plus que jamais dans sa résolution par les avertissements qu'il avait reçus, il fit à Zurich une entrée bruyante et un séjour provoquant, parcourut et harangua les clubs d'ouvriers , remit aux mains d'un imprimeur son manuscrit de V Evangile du pauvre pécheur y s'occupa en un mot d'établir solidement , dans le canton de Zurich, la propagande du communisme. C'était trop braver le sentiment public. Les membres du conseil d'Etat, plus judicieux que leurs devanciers de 1839, reconnurent les symptômes d'une straussiade nouvelle, pour répéter la précieuse expression d'Auguste Becker. De peur d'avoir la main forcée par l'émotion populaire, s'ils tardaient davantage, ils ordonnèrent, le 9 juin 18i3, de faire une perquisition chez l'imprimeur Hess. Ce complice de Weithng niait avoir reçu le manuscrit de VEvangile du pauvre pécheur y au moment même où l'on saisissait dans son ateher plusieurs feuilles imprimées de ce pamphlet.
Weitling fut arrêté en même temps , et bientôt banni du canton, ainsi que les ouvriers allemands afiiliés au club communiste de la ville. Lo Républicain suisse cessa de paraître. Les radicaux profitaient du tumulte et de la diversion qu'il donnait aux conservateurs pour étoulTer dans l'ombre l'enfant que Frœïjel leur avait changé en nourrice.
Des papiers importants , des correspondances nouées avec les socialistes des plus pervers do la Franco ot de l'Aliemagne furent trouvés en la possession do Weitling. Le gouvernement de Zurich comprit son devoir. Il pensa qu'il f?tûU comptable envers toutes les notions civilisées *}M /jvertiîjsernonîo et 4os ponseiU contenus dans roti»»
mérite, le conseiller d'Etat Bluntschli, fut chargé de présenter un rapport général sur les menées des communistes en Suisse, et sur leurs projets de bouleversement européen. Il dénonça, avec la gravité et la prévoyance d'un véritable homme d'Etat, les périls dont cette contagion menaçait l'ordre social. Mais la leçon ne fut pas entendue. Beaucoup de gens de bien continuèrent à mériter le compliment ironique qu'un des disciples de Weitling , Siegfried , avait adressé déjà à leur apathie confiante (1) : « Ignorer noblement nos doctrines, voilà leur manière actuelle. »
En même temps que les communistes établis en Suisse perdaient, par le bannissement de Weitling, leur chef le plus influent et le plus énergique, la propagande de la Jeune-Allemagne faisait une de ses plus précieuses conquêtes. Guillaume Marr partagea le sort de AVeitling. Banni comme lui, il se réfugia à Lausanne, et se trouvant sans ressources, il se jeta pour vivre dans l'industrialisme révolutionnaire. Car il y a des gens pour qui le métier de démagogue est une carrière comme une autre, agréable à leur amour-propre effréné, et souvent li*crative,
(1) II, p. «,
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