‹ Le communisme et la Jeune-Allemagne en SuisseChapitre 2 sur 12 · CHAPITRE r · texte numérisé non relu

CHAPITRE r

Origine et tendance des sociétés secrètes formées cniSuisse dcpui«i 1830.

Les ouvriers Allemands en Suisse. — Leur nombre. — Ils sont enrôlés dans les sociétés secrètes. — Société de laJeune-Europe. — La Jeune-Italie. — Mazzini. — 1834 Expédition de Savoie. Romarino. — La Jeune-Suisse. — La Jeune-Allemagne. — Projet et organisation de cette société révolutionnaire. — 1836. Expulsion des meneurs principaux.

1838. Formation d'une nouvelle société secrète de la Jeune-Allemagne. — Facilités qu'elle trouve pour s'établir dans la Suisse française. — Elle organise la guerre contre l'ordre moral.

1839 Propagande du communisme en Suisse. — Relations des chefs avec l'Allemagne et la France. — Projet du prolétariat par vol.

Les chefs Hu communisme et les meneurs de la Jeune-Allemagne diffèrent sur la tactique à suivre, mais ils tendent au môme but final.

La Suisse est parcourue chaque jour par un grand nombre d'oumers allemands. Chargés d'un sac de cuir noir et portant à la main un bâton de voya^re, ils vont de ville en ville exercer les métiers pour lesquels les habitants du pavs n'ont pas de goût. Eu même temps d'inces-

santés émigrations (1) s'échappent du sein des Alpes. Des familles entières, les unes poussées par Tindiorence, les autres impatientes de quitter une condition tolérable, mais inférieui'e à leurs désirs, cherchent au delà des mers, au prix de mille déceptions et de mille soutTrances, le travail qu'elles pouvaient trouver à leur porte ou les chances souhaitées pai* leur inquiétude.

Avec ces habitudes traditiomiel les, qui font préférer par mie foule de Suisses les sacrifices et les périls de l'expatriation lointaine à Texercice de certains métiers sédentaires, un phénomène nouveau concourt pour éloigner des travaux industriels la jeunesse indigène. On se plaint depuis plusieurs années que l'instruction, soit primaire soit secondaire, ait été distribuée dans la plupart des cantons avec plus de prodigalité que de discernement. Ces leçons imprévoyantes ont eu pour effet d'inspirer le dégoût et presque la honte des professions manuelles à des jemies gens qui avaient été destinés, par la position et le vœu de leur famille, à rester ou à devenir ouvriers. Pour complaire à ces turbulents déserteurs de l'atelier paternel, il a fallu multiplier les fonctions publiques. Logés dans quelque petit emploi qui excite leur vanité sans contenter leiu* ambition, ils se montrent souvent les plus empressés à détendre eu paroles la cause de ceux qu'ils ont dédaignés, et qu'ils appellent par privilège les travailleurs.

La Suisse a connu avant la France la contradiction singulière i}ue présentent : d'une pari les prétentions aristocratiques qui tpudent à constituer au profit des oumers» une domination exclusive, et d'un autre côté un système d'éducation mal conçu, qui détourne de l'état d'artisan les fils d'artisans eux-mêmes, au lieu d'enseigner à chacun le secret d'ennoblir toutes les conditions de la vie par la dignité morale et par la considération persomielle. Celle fausse dii'ection imprimée à l'enseignement populaire n'a

(1) Voir Emigrations Suisses et question générale; discours fait à Zurich, le 18 îseptcmbre 184i, par John Huber Saladin,— Lausanne, 1845*

point manqué d'attirer l'attention des pédagogues excellents qui cultivent en Suisse les traditions de Pestalozzi. La société helvétique du Bien public a signalé cette anomalie (1) et recherché les moyens de la redresser.

Il ne nous appartient pas de traiter ce sujet, mais nous devions rappeler le double fait d'un instinct national antipathique à l'industrie et d'une déviation de l'enseignement populaire , pour établir sans opposition un chiffre qui au premier abord nous avait étonné, bien qu'il émane d'une source officielle et sûre. Selon le Rapport général adressé au conseil d'État de Neuchatel , sur la propagande secrète allemande et sur les clubs de la Jeune-Allemagne en Suisse (2), vingt à vingt-cinq mille ouvriers allemands parcouraient incessamment la Suisse, et principalement les cantons de Vaud, de Neuchatel et de Genève, pour combler les vides que les indigènes laissent dans la petite industrie. C'est parmi cette population ambulante que l'état-major révolutionnaire réfugié en Suisse a cherché et trouvé des recrues.

A la suite des troubles et des insurrections qui furent danspres(jue toute l'Europe le contre-coup de la révolution parisienne de 1830 , des réfugiés de diverses nations : Allemands, Polonais, Italiens, Français, se trouvèrent réunis sur le sol de la Suisse. Animés d'une même passion de renverser les gouvernements qui les avaient chassés, liés par la solidarité de l'intérêt révolutionnaire, ils conçurent le projet d'établir une républicjue universelle, ou du moins européenne. Ils formèrent la société dtî la Jeune-Europe , et la divisèrent en autant de sections qu'il y a de grands États souverains dans la partie du monde qu'ils avaient résolu de bouleverser.

Déjà Mazzini avait fondé la société révolutionnaire de la Jeune-Italie. Si nous en croyons Guillaume Marr, M. Louis Blanc s'est singulièrement mépris en attribuant un caractère sincèrement religieux à ces conspirateurs,

(1) Actes de la SociéU suisse d'utilité publique, 26* rapport. Lausanne, 1842, p. 93.

qui alliaient dans une mysticité confuse le scepticisme des carbonari français et la déclamation d'un • néochristianisme qui n'était rien moins qu'orthodoxe. La Jeune-Italie avait déjà publié ses plans généraux et ses maximes d'état [i\ lorsqu'en 1834 mi coup de main tenté contre la Savoie révéla avec scandale l'existence de la Jeune-Europe.

Buonarrolti, le vieux complice de Babeuf, le patriarche vénéré des conspirations européennes, désapprouvait cette entreprise, organisée par ^iazzini. Les membres de la Jeune-Europe : Polonais , Italiens, Savoyards , Allemands, Suisses, Français, prenaient part au complot et devaient former la légion européenne. Les espérances étaient magnifiques ; l'issue fut ridicule. Un des conjurés l'a dit en propres termes : « La création des république* européennes , auxquelles l'Europe entière devait s'unir, dépendait de notre insurrection 2 . » Le succès semblait certain. Quelques sous-officiers sardes, mécontents et mal notés , s'étaient fait fort d'entraîner leurs régiments. Un général polonais, Ramorino, se fiant à ces promesses de trahison, accepta le commandement de la folle équipée. Officier de fortune de la liberté, comme il s'appelait lui-même, il était prêt, a-t-il dit naïvement, à se mettre à la tête de l'armée piémontaise. Mazzini, de sa plume fiévreuse, avait écrit des proclamations insurrectionnelles, que les conjurés emportaient par ballots. Des chariots de fusils étaient préparés. Les chefs de l'expédition destinaient ces armes aux Savoyards qu'ils croyaient impatients de s'insurger au premier signal. Pas n'est besoin de dire qu'un gouvernement provisoire s'était nommé à l'avance.

L'événement répondit mal à la majesté des desseins et à la grandeur des combinaisons. Ramorino avait compté, pour entrer en campagne, sur un noyau de soldats quel-

(1) Voir la Giovinelialia^ revue mensuelle qui paraissait à Marseille, en 1832 et 1833, sous la direction de Maizini.

(2) Mémoirts sur la Jeune-Italie et sur les derniers événement* de Savoie, par un témoin oculaire, Paris, 183/i, p. 6.

que peu disciplinés et aguerris. Lorsqu'il fut pressé do mettre l'épée à la main , les généraux improvisés affluaient autour de lui ; mais en fait de troupe active il n'avait sous les yeux qu'une cohue confuse dont il a fait luimême la description suivante : « Je me voyais avec une force de deux cents hommes, dont cinquante Italiens qui n'avaient jamais servi, qui ne connaissaient pas même le maniement d'un fusil, puis<îue plusieurs d'entre eux se sont blessés avec leurs armes; quatre-vingts à quatre-vingtdix SavoLsiens qui , la plupart, sourds à toute discipline, s'enivTaient dans les auberges, et une soixantaine de Polonais, dont à peine les deux tiers avaient été militaires (1). »

On comprend qu'avec de si pauvres recrues Ramorino ne fut point pressé de déclarer la guerre au roi de Sardaigne, mais dans les circonstances tumultueuses les chefs attitrés n'ont que l'apparence et les périls du commandement : ils n'en possèdent ni la dignité ni la force. Le territoire de la Savoie fut donc violé du côté de Genève. Les victorieuses proclamations de Mazzini furent déballées et semées à flots. Elles n'enflammèrent, elles n'attirèrent personne. Mazzini avait comparé poétiquement sa petite bande insurrectionnelle à une boule de neige qui en roulant devient avalanche. La boule de neige, observe plaisamment Guillaume Marr, tomba dans le vide. En effet, les chariots de fusils furent inutilement promenés dans plusieurs villages. Les paisibles habitants, groupés sur le seuil de leurs cabanes, les virent passer avec étonnement et sans manifester la moindre tentation de courir aux armes. Les arsenaux ambulants seraient demeurés intacts si des soldats de la légion européenne n'avaient pas volé des fusils pour les vendre. La bande de Mazzini et de Ramorino erra pendant trente-six heures sur la lisière de la Savoie et du canton de Genève, de Bossey à ^VnnemassG et à Vil!o-la-Grand , épiant d'un regard in-? quiot 0t bientôt confus les renforts (jui dt^vm^nt at-'C9uriP

(I) Préci» dos dernldru évéoementi d9 g^roiSf pur lo f^inM lUmor^AOf im^ Pftrj», p, 63,

de toute part, et qui en réalité ne se firent jour sur aucun point de l'horizon. Les conjurés se dispersèrent pleins de dépit, de soupçons et de haines qui ne tardèrent pas à faire explosion.

Il est rare que des conspirateurs déconfits avouent le tort de leur présomption et de leur ignorance. Ramorino, comme il arrive toujours après que les entreprises téméraires ont avorté, fut accusé de trahison par ses complices. On le traitait de Judas Iscariote en costume de général. Il avait entravé, criait l'un de ses soldats de la veille, il ^vait livré, vendu l'expédition, pour supprimer la révolution européenne que le passage du mont Cenis devaii probablement entraîner (1). On affichait le prix de sa forfaiture : la Sainte-Alliance lui avait soldé 350 à 400,000 fr. , pas moins. Ramorino prit la plume pour se défendre, et , selon nous, vengea son honneur aux dépeiis de son bon sens : il prouva qu'il avait joué son franc et pau\Te jeu dans fabsiu-de et coupable expédition dont il avait accepté le commandement.

L'invasion de la Savoie, tentée par la Jeune-Italie avec la connivence des autres sections de la Jeune-Europe, excita en Suisse la réprobation de tous les amis désintéressés de la juste cause de l'Italie. La commission nommée par le grand conseil du canton de \'aud pour présenter un rapport sur cette affaire formula, dans la séance du 22 février 183^i , un blâme éloquent dont nous voudrions pouvoir reproduire tous les termes prophétiques : « Quelle âme bien née, s'écriait M. le professeur Monnard, « ne s'émeut de joie et d'enthousiasme à la pensée de la « future émancipation de tous les peuples de l'Europe? « Quelle âme libre ne fait des va^ux pour que la liberté « ramène la civilisation au milieu des peuplades de cette « belle Italie deux fois berceau de la civilisition de l'Oc- « cident? Mais c'est méconnaître le principe du progrès, « c'est outrager les lois de la perfectibilité humaine, c'est « violenter la nature que de prétendre importer la liberté « dans un pays par la force des aimes... La liberté n'est

(1) Mémoires déjà cités, p. 21.

« pas une marchandise qu'on peut importer par com^ « merce ou par contrebande ; elle est un besoin des es- « prit Si , un élément de la vie des peuples^ ou bien elle « n'est rien... Combien sont aveugles ou criminels les « enthousiastes de libéralisme, dont les tentatives insen- « sées aboutissent à faire river les fers qu'on désirerait « voir briser, et souvent à faire couler le sang de nou- « velles victimes (1) ! »

M. de Sismondi, qui avait montré hautement en mainte occasion l'ardeur de ses sympathies pour la cause italienne, blâma l'irruption de la Savoie plus vivement encore que le sage et éloquent rapporteur du grand conseil de Vaud. M. de Sismondi déclara qu'à ses yeux « il y « avait folie et crime à tenter de pareilles aventures. Fo- « lie , continuait-il , à ne pas avoir appris par l'expert rience à connaître ses forces et celles de l'ennemi ; folie « à ne pas s'apercevoir que les réfugiés aliénaient ainsi « les peuples leurs amis qui dans ce moment ne deman- « dent que le repos ; crime , parce que chaque tentative « manquée entraîne dans un piège les patriotes les plus « généreux et les sacrifie sans but ; crime , parce que « toute attaque imprudente fortifie celui contre lequel « elle est dirigée ; crime , parce que pour satisfaire une « impatience morbide, une imprudente légèreté, peut-être (( une vanité puérile, les conspirateurs anéantissent les « ressources futures de la patrie et toutes les chances de « la liberté (2). »

Le scandale de l'avortement, le découragement qui accompagne l'insuccès des tentatives violentes, la confusion des meneurs , leurs défiances mutuelles , les récriminations envenimées qui suivirent, entravèrent les progrès de la Jeune-Europe. Il n'y eut jamais d'entente sérieuse entre les promoteurs de cette alliance révolutionnaire : les chefs avaient trop de vanité et un amour trop jaloux

(1) Rapport au grand-conseil et résolutions sur l'affaire dea Polonais. — Lausanne, février, 1834, p. 34 et 35.

(2) Conseils d'ua ami aux réfugiés patriotes, par J.-L.-C. d«s Sismondi. Paris, 1834, p. 6.

— iode la tyrannie. Le comité central de la Jeune-Europe s'était établi à Paris. Le choix de cette résidence excita les inquiétudes des meneurs étrangers qui, tout en se prétendant humanitaires, craignaient d'avoir l'air de reconnaître la suprématie de la France. Comme pour mieux constater l'inanité des utopies qui se vantent d'abolir les nationalités , les membres de cette coalition cosmopolite s'attachèrent à la poursuite d'un but exclusivement national. La Jeune-Suisse ne rêvait que restriction de la souveraineté cantonale , développement de la centralisation fédérale, établissement d'un pacte nouveau. L'ambition de la Jeune-Italie était d'amener l'unité et l'indépendance de la Péninsule , et avant tout l'affranchissement de la Lombardie. La Jeune-Allemasne travaillait de son côté , isolément mais avec ardeur, à bouleverser les Etats audelà du Rhin, à renverser les monarchies et à confondre les diverses parties de la confédération germanique sous un gouvernement unitaire et républicain. Des réfuçriés allemands , compromis dans les assemblées populaires de Hambach et de Franc for t-sur-h^Mein . avaient fondé en Suisse et dirigeaient cotte société secrète.

Les principaux foyers de la première Jeune-Allemagne étaient établis à Strasbourg , Zurich . Bienne et Berne. De là , une propagande active s'exerçait sur les ouvriers allemands qui voyageaient en Suisse ; on leur inspirait à tous une haine ardente contre les princes. Bientôt chaque ouvrier porta dans son sac un exemplaire des chants révolutionnaires du poète Harro-Harring. Quelques-uns furent «initiés aux projets de la vente secrète ; mais la plu["»art, fanatisés pour des choses et des mots qu'ils ne ^comprenaient pas, n'étaient que de passifs instruments /dans la main des meneurs. Dans l'été de 183^i, la Jeune- Allemagne se livra à une manifestation politique qui mit pn émoi la diplomatie européenne. Des ouvriers allemands se rassemblèrent, sur la route de Berne à Kœnitz, (Jans lo petit hm de Bteinhoelzli, .\prb force discours , les armoiries de la Confédération gernjanlquo llirent fou- ItM'ïi nux plîMs , (5t rpn arbora (^n yrnniiu poinpn m pion» clar4 noiy, rouga oi or, aux co^ieuru cl? U iWpi^^ii^»^

allemande. En 1836, la Jeune-Allemagne tramait le dessein d'envahir à main armée le grand- duché de Bade et d'y proclamer la République. Ce complot fut dénoncé par de faux frères.

Tel est le sort des sociétés secrètes. Constituées par des fanatiques sans scrupule, qui veulent, par une propagande ténébreuse et des coups de mains perfides, précipiter ou détourner la marche régulière du temps et le progrès naturel des esprits, elles deviennent toujours des nids d'espions et d'escrocs. Ce n'est pour elles qu'une question de temps. Vainement mulliplient-elles les efforts, les menaces et les violences , pour concentrer l'écho de leurs conciliabules et renfermer leurs mystères dans le sein d'un petit nombre d'affidés de bonne foi et doués de la moralité vulgaire. La Jeune-Allemagne eut la destinée commune ; elle fut infectée de délateurs et pénétrée par les espions. Au premier ban des réfugiés qui avaient fondé l'association au profit de leur ambition et de leurs vengeances, des vauriens et des vagabonds s'étaient mêlés. Ceux-là faisaient de l'exploitation des passions politiques une industrie , faute d'avoir su s'en créer une autre. « J'ai connu , raconte G. Marr, plusieurs de ces chevaliers d'industrie politique; ils vivaient largement aux dépens de la républi(]ue future. Les ouvriers leur donnaient leur dernier liard, dans l'espérance qu'ils répandraient des écrits révolutionnaires. Deux de ces messieurs, ayant amassé 300 fr., les dépensèrent en un seul jour, à Strasbourg, dans un mauvais lieu. »

Le projet d'invasion du grand-duché de Bade ayant été dénoncé en 1836, un des chefs de la Jeune-Allemagne, Ernest Schuler, de Darmstadt , fut arrêté à Bienne , sur les plaintes énergiques des puissances menacées. D'autres furent emprisonnés à Zurich , puis expulsés du canton. Le 22 juin 1836, le Directoire fédéral , qui siégeait alors à Berne , adressa aux cantons une circulaire pour leur signaler ces menées , et leur faire comprendre l'urgente nécessité de mettre iln, unii fois et pour toujours, à des désordres qui ne pouvaient avoir, selon les expressions du Directoii'c , que des suites dangereuses pour la liberté

et l'indépendance de la Suisse. Les Etats confédérés étaient invités à faire arrêter aussitôt tous les réfugiés qui avaient compromis les intérêts nationaux , soit en s'immisrant dans les affaires intérieures de la Confédération ou des cantons, soit en formant des complots contre la tranquillité des Etats voisins. Tous les complices de l'attentat commis contre la Savoie en 1834, déjà déchus du droit d'asile par ce seul fait , devaient être expulsés sans retard. Le Directoire fédéral désignait nominativement Rauschenplatt , Mazzini, les deux Ruffini, Harro-Harring, etc. Au milieu de ces poursuites, le déplorable incident de l'espion Conseil survint entre la Suisse et l'ambassadeur français. Cependant, après un échanije de notes et de protocoles acrimonieux, les chefs des réfugiés furent bannis , et la Jeune-Allemagne fut dissoute.

Une nouvelle association secrète s'établit bientôt sous le même titre. Des membres de la première Jeune-Allemagne formèrent le noyau de la seconde ; mais il fut convenu que la propagande s'applicjuerait exclusivement à séduire les ouvriers allemands de passage en Suisse. En 1838, une grave querelle mit la Confédération helvétique et la France à deux doigts de la guerre. L'attention de la police diplomati(]ue fut absorbée par cet incident, et la nouvelle Jeune-Allemagne en profita pour s'organiser solidement.

Chassés des cantons de Zurich et de Berne , les meneurs s'établirent dans la Suisse française , et particulièrement dans le canton de Vaud. Ils ne pouvaient choisir aucun terrain plus propice à leurs menées. L'État vaudois présentait alors le spectacle unique en Europe d'mie liberté presque absolue de religion , d'enseignement , de presse , d'association.

La Jeune-Allemagne n'avait à redouter aucune surveillance incommode. D'ailleurs, parlant une langue étrangère , ces Allemands formaient comme un monde à part dans la Suisse française, et ne communiquaient qu'autant qu'ils le voulaient avec le peuple dont ils empnmtaiont Thospitalilé. Les meneurs préparèrent donc à leur aise les artitices et les pièges de leur propagande.

Si daiis les clubs ou plutôt les cercles, ils usèrent de dissimulation, de perfidie et de mensonge , et l'on verra qu'ils ne furent point avares de ces moyens, ce fut uni- (juement pour circonvenir, pour isoler de tout autre influence , et pour pervertir d'honnêtes ouvriers. La propagande secrète les faisait tomber dans ses filets, sous couleur de leur offrir le plaisir de la lecture , de l'étude , (le la musique. Une fois qu'on les avait gagnés par cet attrait , toutes les ruses d'une politique que nous ne voulons pas définir. avant de l'avoir dévoilée, étaient mises ou jeu afin d'inspirer à ces esprits incultes le mépris et la haine de Dieu , et la passion de renverser de fond en comble toutes les institutions des peuples civilisés.

Fier d'avou' pris part à cette croisade anli-sociale, glorieux comme un démon du mal qu'il a fait , Guillaume Marr parle avec dédain de la première Société de la Jeune-Allemagne : il la traite d'arriérée et de timide. A l'en croire, les chefs formaient une sorte d'aristocratie; leurs tendances étaient exclusivement politiques et n'avaient rien de socialiste. Leur audace n'allait pas au-delà d'une invasion armée en Allemagne. Enfin , poiu- tout dire , l'assassinat des princes les effrayait moins que la jjensée des réformes profondes.

La suite de ce récit fera connaître le sens que les chefs de la seconde Jeune-Allemagne ont donné à ces mots : les réformes profondes. Lorsque le lecteur, éclairé par 1rs irréfutables documents que nous avons mis eu œuvre, aura pénétré les desseins et le caractère de ces suborneurs de peuple , il ne leur refusera pas le témoignage (jui sourit à leur amour-propre cyni(iue, et que* nous nous empressons de leur accorder. Oui , certes , les coryphées de la seconde Jeune-Allemagne furent infiniment plus pervers et plus malfaisants que leurs devanciers, quoique ceux-ci ne reculassent pas même devant l'assassinat. Nous essayerons de faire rendre justice à eux tous, et particulièrement à Dœleke , à Standau , à Guillaume Marr, les triumvirs de la propagande secrète de la nouvelle Jeune-Allemagne, la seule dont nous ayons désormais à parler. Dans cette étude sur les causes prochaines

du désordre européen , nous n'aurons garde d'oublier le tailleur Weitling', le tanneur Simon Schmidt , Auguste Becker' l'homme de lettres, le bouffon , le paillasse de la troupe, ainsi que Marr l'appelle, et enfin Albrecht, le prophète, comme il s'intitulait lui-même dans sa démence manifeste.

Les sectes qui prétendent affranchir les hommes commencent toujours par les soumettre à leur insu à une tyrannie cachée et irresponsable. Dans l'organisation de la Jeune-Allemagne, la propagande secrète était entièrement distincte des clubs. Les ouniers qui fréquentaient les cercles de la Jeune-Allemagne ignoraient même l'existence du pouvoir occulte qui les soumettait à une pression morale aussi perfide qu'irrésistiljle. Dans la secte communiste, telle qu'elle se développa en Suisse, la même séparation entre les initiés et les profanes , ou plutôt entre les habiles et les dupes, apparaît moins tranchée, il est vrai, moins profonde, certaine cependant. Il est constant , d'après les papiers saisis en 1843 , chez Weitling, que depuis plusieurs années le communisme avait reçu une organisation européenne. Des centres communistes étaient établis à Londres , à Paris , à Bruxelles, à Marseille, à Lyon, sans compter l'Allemagne et la Suisse. Ces tristes conquérants avaient partagé leur empire en contrées (gau^, subdivisées elles-mêmes en communautés solidaires, en Sociétés des Justes^ qui correspondaient entre elles.

Weitling et Simon Schmidt avaient fondé à Genève une de ces Sociétés des Justes. Guillaume Marr raconte ce fait sans donner d'autres détails; il se contente de dire qu'il croit convenable de garder le silence. Enetïet, l'auteur du livre: La Jeune-AUemagne en Suisse^ au milieu de ses bravades atTectées et de ses forfanteries d'impudence , se garde de découvrir aucun secret qui n'ait pas été pénétré. Il ne se fait pas faute de railler ses alliés directs ou indirects, mais il s'abstient de rien dire qui puisse les compromettre sérieusement devant la justice.

Il est vrai que parmi les papiers de Weitling publiés

par le conseil d'Etat de Zurich (1), on (rouvc une copiedes devoirs de la Confratcrnilé des Justes": copie authentique; car elle avait été adressée à Weitling par son correspondant ordinaire de Paris, personnage très-haut placé dans le communisme, ami et disciple respectueux de M. Cabet. Il ne faut point s'attendre que les statuts écrits d'une société secrète révéleront le véritable but que l'association poursuit et l'esprit dont elle est animée. Les devoirs des Justes expriment seulement que la Confraternité se propose la rédemption de l'humanité et la fondation de droits et de devoirs égaux pour chacun. Cependant , à travers l'énumération des vertus que les statuts exigent de chacun des membres de l'association : moralité exemplaire , vie irréprochable , on voit que les Justes doivent être avant tout des hommes d'action , énergiques, courageux, zélés , doués de persévérance , empressés à faire les sacrifices nécessaires. La fréquentation ponctuelle des séances est de rigueur ; il est enjoint aux Justes de garder un silence complet sur les affaires de la Société.

Ces devoirs des Justes, tout iiioffensifs qu'ils sont en apparence, avaient semblé aux communistes parisiens trop compromettants pour être conservés. « Les statuts sont au feu, écrit, le 31 février 1843, le correspondant de Weitling. C'était inévitable pour nous autres Parisiens '2\ » Par la même lettre, Weitling est informé qu'il recevra prochainement un modèle de l'organisation des Justes. Chaque contrée possède déjà cette règle. Chaque communauté est dépositaire d'un exemplaire des devoirs.

Quels desseins s'agitaient dans les mystérieux conciliabules de ces communistes? La réserve inusitée de G. Marr nous a fait soupçonner qu'ils étaient odieux et infâmes. En effet, c'est aux intimes de la propagande communiste, c'est aux Justes parmi les Justes que Weitling communiqua son dessein de ce qu'il appelle le Prolétariat voleur y son projet de lever une armée de vingt mille

pervers, choisis soigneusement dans la fansre des erandes villes et que l'on aurait lâchés sur la société avec la mission de préluder à l'établissement de la communauté par l'incendie et le carnage J).

Il est vrai que les paa\Tes esprits et les faibles cœurs que l'on séduisait dans les cercles d'ou^Tiers , par la peinture des joies promises de la communauté , n'étaient pas initiés à ces desseins atroces. Les chefs mêmes étaient loin de s'entendre sur cette pohtique scélérate. La preuve, c'est que nous ijûmorerions le plan du Prolétariat par vol conçu par Weitliug , si son confident de Paris ne lui ertt adressé , dans une lettre saisie à Zurich , des objections qui témoignent à la fois des scrupules et de l'inconséquence de ce communiste.

L'organisation d'une propagande occulte qui domine les cercles à l'insu des naïfs habitués n'est pas le seul trait de ressemblance qui rapproche , en Suisse , le communisme et la Jeune-Allemagne. Les deux sectes tendent tinalement au même but.

Il est NTai que l'harmonie ne régna pas toujours entre les meneurs ; des discussions très-vives , des querelles ardentes les séparèrent. Comment s'en étonner lorsque l'on sait que les cercles d'ouvriers n'étaient pas seulement des théâtres agréables aux beaux parleurs . mais que des collectes y avaient lieu régulièrement pour l'entretien des amis du peuple? Cette rivalité sordide fut une première cause de désunion. Ajoutez que les coryphées du communisme et de la Jeune-Allemagne ne s'eritendaient pms sur la méthode à suivre pour amener la subversion de l'ordre social.

Les chefs de la Jeune-Allemagne . et particulièrement Dœleke et Marr, sont des esprits cultivés , très-lettrés, assez instruits. Aussi le communisme , en tant que doctrine, ne peut-il pas leur tomber sous le sens. Ils ne sont pas assez ignorants eu philosophie et en histoire pour croire (ju'aucune révolution , si radicale qu'on la suppose, puisse jamais, à moins de supprimer l'homme ou de le

(1) I, p. 102 et suivantes.

métamorphosor en bête de second ordre , extirper du cœur humain l'instinct de Tappropriation. D'ailleurs, s'ils pensaient que le régime de la communauté fût compatible avec la nature humaine , ils ne travailleraient pas pour cela à l'établir. Disciples pervertis, mais encore reconnaissables des rationalistes outrés, ils tiennent pardessus tout à la liberté individuelle, et ne consentiraient jamais à enfouir leur idole dans la fosse banale de la communauté.

Do'leke et Marr pensent que non-seulement le commiinisme est une ineptie odieuse, mais (ju'il est souverainement impolitique de produire aucun plan d'organisation avant d'avoir développé dans toute son énergie l'esprit révolutionnaire. Ils se sont dit , dans leur frénésie : « Les masses ne peuvent être rassemblées que sous le drapeau d'une négation. En présentant des plans détaillés, on excite la controverse et on sème la division ; on renouvelle la faute des socialistes français , qui ont dissipé leurs forces redoutables parce qu'ils ont voulu faire prévaloir des systèmes formulés. Contentons-nous de poser le principe de la révolution. Nous aurons bien mérité d'elle si nous excitons la haine et le mépris contre les institutions actuelles. Faisons la guerre à toutes les idées dominantes de religion, d'Etat, de société, de patrie et de patriotisme. L'idée de Dieu est la clef de voûte de la civilisation vermoulue. Détruisons-la!... le vrai chemin de la liberté, de l'égalité et du bonheur, c'est l'athéisme. Point de salut sur la terre tant (jue l'homme tiendra au ciel par un fil. Nions toutes les religions en général, et chacune d'elle en particulier ! Que rien n'entrave désormais la spontanéité de l'esprit humain. Dieu n'existe que parce que la fourberie l'a inventé , et que la superstition le maintient. Démasquons la première ; anéantissons la seconde ! Apprenons à l'homme qu'il n'y a pas d'autre Dieu que lui-môme, qu'il est l'alpha et l'oméga de toutes choses, l'être supérieu et la réahté la plus réelle. »

Tel fut ^ langage de Satan : « Vous serez comme des dieux. » La Jeune-Allemagne croit l'avoir inventé. Elle le répète mot à mot. Le glorieux effort ! et que cela vau

bien la peine de se mettre en si grands frais de blasphème et de plagiat pour restaurer le paganisme, sauf les dieux de l'Olympe, qui du moins tempéraient quelque peu la brutalité des passions , en les idéalisant ! Cependant Marr laisse éclater le délire de son orgueil, lorsqu'il développe sa politique athéistique. Il tient à ce que l'on sache qu'il l'a choisie de sang-froid et qu'il la pratique en pleine connaissance de cause , tant il est fier d'avoir parodié contre Dieu le célèbre mot du tribun révolutionnaire : « Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. Levons-nous. » Dœleke, à son tour» pousse des cris de joie, en songeant qu'il a surpassé de beaucoup Voltaire et Diderot. Pauvres philosophes! «qui ne s'avisèrent jamais, dit-il, d'envisager l'homme comme le point culminant de toutes choses. » Avant même d'avoir reçu de Marr la formule précise de l'athéisme néohégélien, Dœleke écrivait à Standau (1):

Morges, le 28 février 1842.

« Je sais très-bien que je me trouve en dehors du mouvement libéral , c'est-à-dire que je suis au-delà de tous les autres libéraux... Je ne connais dans la vie, c'està-dire dans la Révolution, aucun homme, pas même Sieyès, pas même Miral)eau, dont l'exemple me suffise.»

A ces esprits enivrés de leurs rêves de Titans, les communistes paraissaient non-seulement des philosophes absurdes , mais des révolutionnaires mesquins. L'aristocratie lettrée de la Jeune-Allemagne accable de son ironie injurieuse et les doctrines, et les docteurs, et les dupes du communisme. Dans les riches annales de l'insolence humaine, je ne sais rien, par exemple, qui efface les pages méprisantes écrites par Marr sur les ouvriers tailleurs qui composaient le club communiste de Lausanne.

Cependant, en dépit de ces railleries et de ces insultes, les meneurs de la Jeune-Allemagne reconnaissent que les partisans de Weitling sont des alliés indirects, et que,

selon l'expression de l'un d'entre eux, ils ravaillent ensemble à la tour de Babel. De son côté, le communiste Sébastien Seiler, sans s'inquiéter de savoir si l'organisation sociale inventée par Weitling, aura plus ou moins do chance d'être réalisée, écrit à son maître, avec cette sombre jovialité qui sent son 93 (1) :

22 janvier 18/i3.

« Il est très-naturel, très-facile à concevoir qu'avec la disparition des préjugés, la grande majorité des mécontents se précipitera, altérée de vengeance, sur ces oppresseurs, que nous appellerons, en un mot, voleurs en morale, et si ces derniers ne se laissent pas un peu arracher le poil par des concessions, cela donnera une lessive comme il n'y en a jamais eu de pareille dans l'histoire. »

CHAPIHE II.

Caractères et portraits de démagogues*

§ I. Communistes. — Weitling, ouvrier tailleur. — Simon

Schmidt, tanneur. — Auguste Becker, journaliste. — Albrecht

prophète. — Le docteur Georges Kulmann.

§ IL Jeunes Allemands. — Hermann Doeleke, professeur de

langue. — Jules Standau, ex-ouvrier serrurier, — Guillaume

Marr, homme de lettres.

Tl y a deux manières do combattre les systèmes qui s'insiirgont contre la conscience universelle et qui sapent le monde moral. On a la ressource de les discuter; mais cette méthode exige d'assez longs développements , s'il faut remettre en lumière ou en honneur les axiomes et les vérités saintes (ju'un impudent peut, en quelques tours de phrases, obscurcir et insulter. Ce luxe de déductions, inutile pour les esprits bien faits, risque de rebuter les antres. Heureusement, l'authenticité et l'étendue des documents que nous avons recueillis nous permettent d'user d'un autre genre de démonstration contre nos communistes et contre nos athées. Le cynisme , la dépravation profonde, la démence manifeste de ces novateurs, comme aussi l'infamie des moyens sur lesquels ils avaient Condé l'espérance de leurs succès, éclatent à chaque page de leur correspondance. Essayons donc de peindre le caractère, les pensées intimes, les vues secrètes de ces déma-

gogiies. Sondons leur âme jusque dans les derniers replis. En fait de théories morales, la réfutation la plus rapide et la plus éclatante est celle qui procède en mettant à nu régoïsme, Thypocrisie ou la bassesse de ceux qui osent donner au monde des leçons do dévouement, de vertu et d'honneur.

Weitling, ouvrier tailleur, né à Magdebourg , fut en Suisse le docteur et le principal apôtre du communisme. Il résida à Paris vers 1839, et y travailla de son métier. On se souvient que dans cette année le babouvisme, longtemps entretenu sourdement par quelques rares et vieux complices de la conjuration pour Vegalité , puis couvé dans le préau des prisons politiques, parmi les membres abjects du républicanisme de 1792, fit explosion sur les barricades des 12 et 13 mai. Weitling fut initié aux secrets de la propagande communiste, qui dès-lors siégeait à Paris. Lorsqu'il vint en Suisse , les chefs de la Jeune- Allemagne firent courir le bruit qu'il était délégué par ce comité. On voulait ainsi le rendre suspect aux ouvriers allemands et diminuer son influence; car nous savons, par l'exemple de la Jeune-Europe , que les préjugés nationaux les plus mesquins ont un empire exorbitant dans les clubs où l'on déclame le plus sur la fraternité humanitaire. Si nous en croyons Guillaume Marr, le rôle que les rivaux de Weitling lui prêtèrent n'était pas le sien. Il a trop de fierté et d'indépendance pour se faire l'instrument d'autrui.Toujours est-il que, par la correspondance do Weitling, on voit qu'il entretenait des relations fréquentes avec les communistes en chef de Paris et de Londres. Ceux-ci lui envoyaient de l'argent. Il en avait grand besoin; car il avait cessé en Suisse de travailler de son mé^ lier, s'était fait homme de lettres et s'adonnait exclusivement au soin de propager le communisme par la parole et par la plume. Les cotisations î)rélevée8 dans les cercles d'ouvriers, la vente do ses écrits et les suppléments de secoura qu'il recovail de l'iUranger composaient toutes »i*fi i'e.vs«nirro.M.

IM tmiU principaux du caractère de Weitling noiui m\\ M^uû^ par m toûli^rs, pt co slimalûmem m r^

fléchit dans sa correspondance et dans ses livres. MaiT nous le dépeint comme un fanatique plein d'orgueil. Auguste Becker complète ce portrait, lorsque, dans un épanchement amical, il écrit à Weitling : (1) » Tu es plein d'une maligne vengeance. »

Weitling, le poète, l'homme de lettres, a cruellement souffert d'en être réduit à travailler de ses mains et de subir des privations odieuses à la fougue de ses désirs. Comme il a le goût de la lecture, et plus de mémoire que de discernement, il s'est jeté avidement sur les écrivains allemands et français, précurseurs ou acolytes des socialistes contemporains. Les paradoxes et les sophismes qui battent en brèche Tordre social et promettent de faire disparaître l'inégalité des conditions lui ont souri. Il les a choyés, il les reproduit, il les développe, après les avoir trempés dans le liel dont son âme est remplie. Il est convaincu que la Providence a été injuste envers lui, qu'elle ne l'a pas mis à sa place. Que dis-je ? la Providence î Ne sait-il pas, lui aussi, que l'idée de Dieu n'est qu'une perfide invention des heureux de la terre ! C'est donc la société qui portera tout le poids de sa colère, et pour se venger d'elle il se fera communiste. Son intelligence, quoique obscurcie par la passion , est assez vive pour entrevoir le néant de ce système ; mais les frémissements de sa haine ont étouffé les objections de son esprit. La communauté des biens ne se réalisera pas; qu'importe si, en faisant luire aux yeux des masses cette chimère, il surexcite l'irritation, sème des haines inexpiables, et prépare, en un mot, le soulèvement des pauvres contre les riches.

Ce n'est pas seulement sur son livre des Garanties d'harmonie et de liberté qu'il faut juger Weitling. Dans cet ouvrage, en effet, il flotte entre la propagande le fer à la main et l'enseignement délétère qui, selon le conseil d'Auguste Becker, doit tuer le monde moralement et le porter au tombeau. Mais il a fait son choix quand il propose à son correspondant parisien le projet du Proléta-

riat par vol ; et ce n'est pas un de ces rêves fugitifs qui peuvent assaillir une imagination malade et une conscience défaillante : Weitling caresse sans cesse l'espérance de préluder à l'établissement de la communauté par un soulèvement de prolétaires furieux, par un brigandage gigantesque.

Le dégoût qu'il a pour sa profession d ouvTier se joint, dans son âme ulcérée, au mépris et à la baine de toutes les autres classes de la société : il ne suppose que corruption, infamie ou débaucbe, dans le monde qu'il ne connaît pas. Ce n'est pas (jue lui-même observe des mœurs austères. Marr, indiscret camarade, mais peu sujet à si\ scandaliser, ne s'avise-t-il pas de nous raconter ({ue, se promenant avec Weitling aux environs de Zuricli , il fut contraint de modérer les écarts de ce censeur du moncJe? Weitling, sans respect pour sa dignité d'apôtre et de chef d'école , poursuivait de ses galanteries effrontées les femmes et les jeunes filles qui passaient sur la' grande route. Dans les Garanties d'harmonie et de liberté^ l'auteur essaye de donner aux convoitises grossières dont il est dévoré un vernis métapbysiqut' et presque religieux : mais dans ce long blasphème qui a pour titre : L'Evangile du pauvre pécheur (1), il nous révèle plus naïvement le dernier mot de sa philosophie : « Ce n'est plus les « mains jointes , la tête inclinée et agenouillés, que nous « voulons céléL)rer la Pàque, mais placés à de grandes «tables, devant l'agneau Pascal , prenant gaiement en- « semble du vin, du pain, du lait, des ponunes de terre, « de la viande et du poisson. Nous voulons participer « tous aux mêmes jouissances. »

Weitling a jeté dans le lac de Genève son aiguille et ses ciseaux de tailleur, mais il ne laisse pas ignorer qu'il a été ouvrier. Ce souvenir lui assure la suprématie sur les autres apôtres du conmiunisme. Il en est (jui le surfit I, p. 8^. On ne conndiUV Evangile du pauvre péchetir que parles fragments cités dans le rapport de Zurich, le gouvernement de ce canton ayant eu roccasion, comme on le verra plus loin, de saisir et de supprimer les feuilles imprimées du pamphlet de Weitling.

passent par rinstruction, par l'éloquence, par le talent d'intrigrie, si nécessaire dans la vie des clubs, mais aucun ne porte ce double titre d'ouvrier et d'écrivain qui flatte la vanité de ses auditeurs, et chasse loin d'eux toute défiance.

Tous les chefs communistes n'ont pas l'audace sauvage de l'inventeur du Prolétariat par vol. Plusieurs n'approuvent pas ses plans odieux ; mais il faut voir avec quel ménagement ils adressent à Weitling leurs remontrances et leurs ol)jections. Le correspondant de Paris s'etfraya beaucoup, et même s'indigna un peu en songeant à cette tourbe de brigands que Weitling se proposait de lâcher par le monde ; car ce communiste exagéré nous offre un type bien curieux, (luoiqu'il ne soit pas excessivement rare. Il prêche l'abolition de la propriété , et il craint d'être volé par ses élèves. Il ne lui déplaît pas qu'en théorie on propage la négation absolue de toutes les institutions sociales et la subversion des bases de la conscience humaine ; mais encore faut-il observer certaines convenances. Le verbiage doucereux de M. Cabet, son ami, lui semble le modèle du genre. Il conjure \A^eitling de ne prêclier ni le vol ni la communauté des femmes, soit oralement, soit par écrit et d'éviter ces (effronteries de langage , ces énormités paradoxales que M. Proudhon a empruntées à l'école des néo-Hégéhens ; il rengagea particulièrement à ne pas imiter un de ses amis , le docteur Hess (1), homme très-capable, assure-t-il, mais qui a des idées haroques, entre autres celles de ne vouloir prêcher absolument que l'athéisme et l'anarchie : w Les termes d'athéisme et d'anarchie, continue notre anonyme, ne doivent naturellement éveiller aucune idée contraire à la vertu. Athéisme, cela veut dire négation d'un Dieu distinct, de ce Dieu-ci, de ce Dieu-là, négation par laquelle on doit arriver à la vérité. Par anarchie, on entend aujourd'hui, ainsi que Napoléon l'a déjà fait, une fureur sauvage sans gouvernement, c'est-à-dire sans maître : ce qui peut être bon, aussi bien que mauvais,

Mais jusqu'à présent, je ne comprends pas à quoi bon des expressions semblables et l'utilité de les tordre ainsi. Ce n'est que pour faire de l'éclat. La jeune école philosophique de l'Allemagne car l'Allemand aime le démesuré) s'attache à l'amplification dans la théorie, plus ou tout au moins autant que les Jacobins dans la pratique. Tous les termes de ce genre-là sont en effet un véritable obstacle ; car ils deviennent aussitôt des pierres d'achoppement et des murs de séparation. »

Le conseil est habile assurément ; celui qui le donne doit tenir à ce qu'on le suive. Cependant, remarquez arec quel ménagement il l'adresse à Weilling, (jui l'a si ouvertement enfreint ! Bien plus, tout en réprouvant le projet du Prolétariat par vol, le communiste parisien a soin de dire qu'il reconnaît que l'idée de lever une armée de coquins ne laisse pas d'être grandiose.

L'autorité extravagante que \\ eitling exerçait sur son parti, le prestige étrange dont il était revêtu exaltaient son orgueil. La complaisance que les journaux extrêmes de l'Allemagne et de la Suisse mirent à parler de son livre acheva de l'enivrer. D'adhésion publique et sans restriction, le système des garanties d'harmojiie et de liberté en recueillit fort peu, dans la presse même la plus exagérée et la plus excentrique. Mais les radicaux euxmêmes, tout en faisant par décence leurs réserves sur le fond des idées, rendirent hommage au talent, à la science, au style de l'ouvrier tailleur. On lui répéta sur tous les tons que le premier il avait eu la gloire de faire entendre la voix du prolétariat allemand, et que son livre ferait époque dans l'histoire de la littérature populaire. Le temps était déjà sombre, et à la veille des grands désordres européens dont on pouvait avoir le pressentiment, plus d'un critique de Weitling jugea qu'il était opportun, sans se rendre bien compte des motifs qui l'animaient, de ne pas déplaira à un homme tout-puissiiut sur les masses et qui bravait avec tant d'audace les périls de l'avenir. Plusieurs hommes d'Etat et publicistes distingués de la Suisse montrèrent plus de prévoyance et de fermeté. M. Baumgartner, de Saint-Gall, dans la Gazette

misse^ les graves autours de la Bibliothèque universelle de (ienève, et particulièrement M. Cherhuliez et M. Gustave (Je Cavour, et plus tard M. Vinet, dans sa belle étude sur le socialisme (1), prirent texte des écrits de \\'eitling et du trouble qu'ils avaient causé dans un grand nombre d'âmes, pour doimer à la France inattentive des avertissements propbétiques.

Les éloges flattaient Weitling, les critiques les plus acerbes ne lui déplaisaient pas. A ses yeux elles ne prouvaient qu'une chose : qu'il était important et redouté. Il avait l'optimisme imperturbable des sectaires opiniâtres. Son orgueil grandissait donc avec la réprobation que ses doctrines soulevaient chez les esprits sensés et prévoyants. 11 était devenu insociahle. Auguste Becker s'efforce sans cesse de calmer son humeur irascible. Les comités communistes de Paris et de Londres lui adressaient souvent des néophytes dont on le chargeait de fortifier la foi naissante ou d'utiliser les services. Au bas de cliaque lettre de recommandation, le signataire ne manque pas d'ajouter celte humble prière : « Au moins ne va pas te brouiller tout de suite avec ce nouveau Irère. »

Ce caractère altier et ces alliu'es despotiques auraient nui à la propagation du communisme dans les cercles des ouvriers , si Weitling n'avait rencontré dans Simon Schmidt un collaborateur qui , sans avoir plus de scrupule que lui sur les moyens de succès, se distinguait par un talent de persuasion vraiment parlementaire , par une connaissance des hommes, par une souplesse et une rouerie singulières.

Simon Schmidt, ouvrier tanneur, nous semble, ainîi 'jue Weitling , fort supérieui' à sa condition par son talent et son instruction. 11 n'a rien écrit (|ue je sache, mais il parle et il discute à merveille. Guillaume Marr !e place comme chef de secte bien au-dessus de Weitling. il ne doute pas que si Simon Schmidt, qu'il avait sur-

(1) Du Socialisme considéré dans son principe, par A. Vinet. Genève, 1846.

nommé Saint-Simon , eût été libre d'exécuter ses desseins , il n'eût fait de la Suisse le foyer inextinguible du communisme. S'attachant surtout à séduire et à fanatiser par ses discours les ouvriers allemands, Schmidt guettait les nouveaux venus dans les ateliers de Lausanne. Il était rare qu'ils sussent échapper à ses prévenances perfides. Ce tanneur, si nous en croyons Guillaume Marr, avait le grand art d'exploiter sa supériorité sans le laisser paraître. Il affectait de ne rien savoir et de demeurer en toutes choses l'égal de ses camarades , qu'il dirigeait à sa guise , leur persuadant qu'il apprenait d'eux ce qu'il leur enseignait lui-même. La domination qu'il exerçait sur les cercles d'ouvriers était absolue , et l'on peut supposer qu'il faisait de cette influence le plus pernicieux usage , lorsqu'on se souvient qu'il avait établi , de concert avec Weitling, V Alliance des Justes à Genève.

Auguste Becker fut le troisième parrain du communisme en Suisse, avant que Georges Kulmann, marchant sur ses traces , ne fût venu de sang-froid exploiter à son tour la crédulité débonnaire des ouvriers allemands.

Becker, fils d'un pasteur hessois, est un homme de lettres sans instruction réelle et sans vocation sérieuse, comme l'Allemagne en produit à foison. Poursuivi pour je ne sais quel délit politique , il s'était réfugié en Suisse, et après s'être livré à une foule d'évolutions dans tous les sens les plus contradictoires , il fut conduit dans les rangs des communistes par un penchant naturel pour la fainéantise. La communauté lui promettait de combler le vœu le plus ardent de son cœur. Léger, vacillant , sans caractère, sans conscience, sans courage , il ne voyait dans le communisme qu'une mine de batzens à exploiter, un thème de discoui's et d'articles de journaux , qu'il s'elforçait de vendre le plus cher possible.

Nous empruntons à Guillaume Marr ce portrait d'Auguste Becker. L'image est peu flatteuse , mais elle est parlante et d'autant plus digne de foi que \v peintre n'était point Tennemi de son modèle. Au contraire, Marr nous raconte (]u'il se plaisait dans la société de Becker; il

le voyait fréquemment à Lausanne , et se divertissait beaucoup de ses saillies bouffonnes. L'intimité qui régnait entre Becker et Marr alla jusqu'à causer dos ombrages aux meneurs de la Jeune-Allemagne, à Slandau notamment , qui faisait part de ses inquiétudes à Dœleke dans le billet suivant (1) : « Quant à Marr, il est maintenant tout le jour chez Becker et y fait du communisme. Vois-tu, je crois que cet individu ne fera jamais grandchose , et Voss peut avoir raison , lorsqu'il dit que de l'âme d'un- épicier on ne fera jamais un patriote^ »

Becker a écrit plusieurs pamphlets communistes d'un style clair et burlesque , qui faisait les délices des ouvriers allemands (2) ; car il se moquait de son sujet, de ses auditeurs et de lui-même avec une verve intarissable. Sous prétexte de donner des leçons de toute espèce et des conférences sur les questions sociales , Becker se faisait grassement entretenir par ses auditeurs. Weitling éprouvait quelque hésitation à mettre sa main dans la bourse de ces pauvres gens. Le correspondant de Paris blâme cette réserve ; il se plaint que Weithng afTiche trop de pauvreté dans ses vêtements. Cela est d'un mauvais effet, ajoute-t-il (3), « cela fait croire que nous et les autres frères nous sommes trop paresseux pour t'acheter un habit. Il faut avoir soin d'éviter ces apparences-là. » Becker pressait bien plus vivement Weitling d'abdiquer des scrupules dont le contraste eût gêné sa propre avidité. « Ne sois pas timide, lui écrit-il (4), emprunte librement à ces gens-là ; mange et bois bien , afin que tu vives longtemps et que tu sois heureux sur la terre. »

Becker ne reculait devant aucun moyen pour extorquer de l'argent aux démocrates qui flottent sur la lisière du socialisme extrême , partagés entre la peur de cette alliance et lew amour de la popularité. « Il n'y a pas do

(1) II, p. 30.

(2) Bntre autres » en allemand : Q^'ostr>çe quo les CQttinmt

ôl

« mal à ce (jue tu secoues un peu le gousset de Follen, « écrit Becker (1). Ne crains pas de le faire; c'est par « l'argent que tu donneras à nos gens d'autant plus de « zèle et de courage pour arriver à quelque chose... n'hé- « site pas à desserrer un peu les cordons de sa bourse. »

Les meneurs du communisme et de la Jeune-Allemagne ne négligeaient rien pour attirer dans leurs cercles, ne fût-ce que pour une soirée et à titre de curieux, les démocrates célèbres qui traversaient la Suisse. C'était un moyen d'éblouir les ouvriers, qui prenaient volontiers cette démarche indifférente pour un acte d'adhésion, pour un témoignage d'affiliation volontaire. Lorsque le poëte Gex)rges Herwegh séjourna à Genève en 1843, les jeunes Allemands et les communistes s'empressèrent autour de lui, et lui prodiguèrent les invitations et les hommages. Becker trouva que l'occasion était belle pour organiser une grande parade , comme il le disait luimême dans son style de paillasse. Herwegh se laissa conduire par deux fois dans le club communiste de Genève. On lui offrit à souper ; il but et fuma avec les ouvriers, écouta leurs chansons révolutionnaires, et récita luimême quelques-unes de ses belliqueuses poésies. La Jeune-Allemagne ne fut pas assez heureuse pour obtenir la même faveur de l'illustre voyageur. Tout ce qu'elle put faire pour le compromettre, ce fut de faire ronfler à sa porte une pompeuse sérénade qu'il fit semblant de ne pas entendre. Herwegh s'était présenté comme un galant homme dans le cercle communiste de Genève. N'étant pas ouvrier, il n'avait pas cru convenable de revêtir un déguisement de circonstance : il s'était habillé comme à son ordinaire, d'une laçon assez exc(Mitrique, il est vTai, si la traduction dont nous nous servons est fidèle. Dœleke et Marr agissaient autrement. Le matin ils se mettaient en habit, et le soir en blouse pour pérorer dans les clubs.

R>cker, après avoir raconté à Wcitling la réception (ju'il a faite à Herwegh, l'engage à profiter de cette cir-

constanco pour exercer sur leur hôte cette industrie que les voleurs ont appelée d'un nom aussi ignoble que la chose, l'industrie du chantage. Ce n'est pas notre faute si des mots d'argot se glissent dans cette histoire fidèle du communisme en Suisse. Il nous faut citer l'une des lettres de Becker à Weitling (1).

(Sans date.) « Tu n'as pas besoin de pousser les choses aussi loin que Herwegh ; moi aussi, mon cher, j'ai remarqué ses bottes jaunes, et cela m'a fait faire la moue. Mais laissons cela , c'est sa femme , qui est une jolie petite éveillée, qui le mignarde ainsi ; il ne faut pas Vintimider. Plus tard^ nous mettrons à contribution une partie de ses ducats pour nos affaires^ ou, sHl est trop dur à la détente, nous écrirons une petite brochure intitulée : Herwegh, homme comme un autre. Mais ceci soit dit entre nous ; ne laisse lire ces lignes à aucune âme de chien. »

Cette lettre, saisie parmi les papiers de Weitling, a été imprimée tout au long dans le rapport adressé en 1843 au gouvernement de Zurich. Ce document, trop peu lu en France, fut publié dans les deux langues, en allemand et en franrais; il eut en Suisse un retentissement considérable. La bassesse de Becker fut découverte, non pas à une seule âme de chien, comme il le disait de l'accent d'un coupable encore sensible à la honte , sinon au remords : Becker fut mis au pilori aux yeux de la Suisse entière, et, chose triste à dire, la position qu'il s'était faite dans son parti ne fut pas ébranlée. Deux années après, lorsque le gouvernement radical du canton de Vaud fut forcé par le soulèvement de l'opinion publique d'expulser les communistes de Lausanne , Becker trônait comme de coutume dans les cercles de cette ville, chéri, choyé, applaudi, pensionné parles ouvriers. Dans le cours de l'enquête poursuivie, en 1845, par le gouvernement de Neuchatel , un ancien habitué du club de Lausanne,

s'écriait, en entendant prononcer le nom de Becker : « Ah ! le joyeux , l'aimable compère ! » Il regrettait de ne plus l'entendre, il n'avait pas appris à le mépriser. Tant il est \Tai qu'en dépit des progrès de l'instruction primaire et de l'extension de la presse, il y a au fond de la société de vastes couches de lecteurs que la publicité utile ne pénètre jamais, et qu'il ne faut pas s'étonner si l'autorité des démagogues et des aventuriers survit si souvent aux preuves les plus manifestes de leur ineptie ou de leur immoralité.

Le lecteur, oppressé comme par un cauchemar à la vue des caractères odieux ou immondes que nous avons dû faire passer sous ses yeux, trouvera (juelque diversion à son dégoût dans la société d'un autre communiste qui du moins n'avait conscience ni de ses idées ni de ses actions. Lorsque nous comparons le prophète Albrecht à Weitling et à Auguste Becker, nous sommes tentés d'entourer ce vieux fou de la pitié respectueuse et presque du culte que les Orientaux réservent aux insensés.

Albrecht, natif d'Aldenbourg, avait passé trente années de sa vie à conspirer contre les gouvernements de l'Allé magne. Condamné pour délit politique à six ans de détention, il ne lut pas, dans sa prison, d'autre livre que la Bible. Avec quelle fougue, quelle absence de discernement, quelle inintelligence de l'esprit et du texte il s'absorba dans cette étude délicate, le lecteur l'a déjà soupçonné. Car la manie de conspirer est rarement l'indice d'un esprit bien fait; et lorsque les ennuis d'une longue captivité se sont appesantis sur ces intelligences chancelantes, il ne dépend plus que des circonstances de les précipiter dans l'abîme de la folie. Pour Albrecht, la pierre d'achoppement, ce fut le communisme. Les livres de Weitling lui portèrent le coup de grâce , sa démence se déclara. Il se prit pour un prophète et se donna pour tel. Comme il avait dans sa mémoire indigeste entassé la plupart des versets do l'Ancien-Testament, il emprunta les ressources de son astrologie religieuse à des réminiscences aussi riches qu'absurdes. Il s'imagina que l'établissement du communisme parmi les hommes serait la

réalisation du règne de Dieu sur la terre. La fin de l'année 1847 était réservée, à l'en croire, à des événements bien faits pour étonner le monde. Car à cette époque le roi de Prusse, le prince de Radziwill et Glaubicki, son aide-de-camp devaient fonder la religion nouvelle dont Albrecht était le précurseur.

Ce fou exhalait son délire en prose et en vers. J'ai retrouvé en Suisse plusieurs complaintes de sa façon ; il suffit d'en connaître le titre pour en apprécier l'esprit et la portée. Je copie donc sur la couvertm-e de ces petits et minces livrets in-18 : Défi à la caste des prêtres ; le But dans les lueurs de V aurore ; Exhortations adressées aux Guillaume Tell de notre temps ; le prochain Rewir à Vautel de la Liberté ; le Rétablissement du royaume de Sion; r Appel au monde féminin. Tous ces écrits sont entremêlés de citations de la Bible qu'Albrecht prostitue au matérialisme le plus grossier avec une impudence que son aliénation mentale peut seule rendre tolérable. Albrecht a pris pour maxime, dans le même sens que Weitling : « Il faut que nous soyons heureux ici-bas. » Et parmi les éléments de ce bonheur qui doit eimoblir l'humanité, il place au premier rang la communauté des femmes ; le sérail de Salomon est pour lui le beau idéal. Cependant sur ce fond d'excentricité et de cynisme quelques lueurs de raison et d'honnêteté se détachent.

Weitling a dit quelque part : « A force d'espérer et d'attendre, on devient fol. » Albrecht, chez qui la démence était l'état normal, s'abandonnait par moment au désespoir et à la fureur lorsqu'il voyait s'éloigner l'accomplissement de ses rêves extravagants. ^Mais, à part ces accès, il hésite à déchaîner l'anarchie , il en redoute les ravages , il voudrait la contenir. Je trouve la trace de ces scrupules et de cette appréhension dans la correspondance d'Albrecht avec Weitling, et notamment dans le passage suivant d'une lettre datée d'Olten , le 13 janvier 1843 (i) : « Une révolution concertée entre des « hommes sages est meilleure que lorsqu'elle part de la

« plèbe, qui n'a pour but que le pillage et le meurti-e. « Nous arborons la l)annière di\ino ; par là nous diri- « geons le peuple. » Un autre jour il écrit (1) : « Il est c( bon et presque nécessaire que nous nous entendions là- « dessus afin de choisir, pour un temps qui n'est pas « loin, une bonne route et d'avoii' des gens qui sachent « tenir les rênes quand viendra ce qui doit arriver. »

Albrecht fut le plus actif propagateur du communisme en Suisse. Il fréquentait les fêtes populaires que le culte des traditions historiques, l'esprit militaire, le goût de la musique et de la gjTnnastique multiplient tour à tour dans les divers cantons. La foule se pressait autour de ce vieillard, bon homme et affable, qui se répandait en propos galants et chevaleresques, annonçait la bonne nouvelle, discutait envers et contre tous avec le double aplomb d'un messie et d'un communiste, distribuait ses brochures, en un mot, ne négligeait rien pour recruter des disciples, des abonnés, des souscripteurs, et pour établir des clubs. Poiar peu qu'on l'eût écouté avec patience et sans trop rire, sa vanité naïve transformait en sectateurs enthousiastes les groupes de curieux rassemblés sur ses pas. Albrecht n était point susceptible ; il se trompait facilement sur la nature de l'accueil qu'il lui arrivait de recevoir. Les avanies , que les enfants ne lui épargnaient pas dans les rues et sur les grands chemins, se transfiguraient à ses yeux en hommages passionnés. Ses allures étranges, ses gestes et ses discours extravagants attiraient les regards et souvent les railleries et les huées des gamins ; et lui de se réjouir de ce (]ue le peuple saluait par ses acclamations le prophète Albrecht, l'ennemi des prêtres de Baal. Voici l'un des bulletins de victoire que, dans le cours de ses missions vagabondes, il adressait à Weit- .mg(2):i

Wintherthur, (sans date.) tt Cher frère, l'affaire va bien. J'ai à Winterthur t^t

dans les (nivirons deux oent trente abonnés ; en tout neuf cents. Ainsi je (Jél)ite la première édition avant qu'elle soit finie. Wintherthur était encore dans les ténèbres sur notre système. Tu imagineras certainement qu'Albrecht était en état d'enthousiasmer tous ces gens et de les secouer de leur sommeil. La semence est répandue ;,la rosée d'en haut la fera germer. Si je traverse la ville ou un village, tout est en mouvement. C'est l'homme de la paix, dit-on ; et là on accourt pour entendre des paroles consolantes. Ainsi je suis pour toi un messager de salut; et je te prépare une voie facile. Mes esquisses convainquent la plupart des gens. Cependant, si je ne suis pas complètement compris, cela fournit du moins matière aux entretiens, aux conversations et à la méditation. Sots et fats restent sots jusqu'à ce qu'on leur ouvre de force les yeux. Quant à la propagande, j'ai travaillé en vain un jeune bottier appelé Schrater, d'une grande lecture, qui est directeur de la société de chant. Le coquin reste inaccesible au communisme. Néanmoins il travaille à ce but sans le savoir ; car ce n'est que le mot qui lui déplaît, parce qu'il suit sa philosophie , qui est l'extrême de la sagesse. En revanche, j'ai consacré dans l'imprimerie de Hegner un habile compositeur, nommé Ehrensperger, de Oberwinterthur. »

Consacrer un frère, c'est l'expression solennelle qu'Albrecht emploie lorsqu'il veut annoncer qu'il a réussi à endoctriner quelque esprit aussi sage que lui-même. C'est ainsi que dans une autre lettre, écrite comme la précédente, de Winterthur, le 30 mai 1841 (1), il dit à Weitling : « J'ai beaucoup travaillé ; mais je n'ai consacré qu'un seul frère, qui va à Munich ; les fruits viendront après. En Thurgovie, on est encore bien bête. » Il ajoute : « Que l'on cloue à toutes les portes des églises de Zurich quelques-uns de mes livres, et la victoire s'étendra bientôt. >>

En effet, les extravagances d'Albrecht eurent en Suisse un grand retentissement. La Gazette nationale exalta,

s'il était possible , le délire de son amour-propre en publiant sa biographie. Les journaux extrêmes ne dédaignaient pas de lui oumr leurs colonnes. Le Cornet de poste ^ qui paraissait en allemand à Zofingen, et la Feuille hehdomadaire de Bâle-Campagne donnèrent en supplément plusieurs de ses poésies. Albrecht , par un appel inséré dans la Feuille des Grisons, invita la société de tir à convoquer è Coire une assemblée générale du peuple pour célébrer la fête de Dieu. La eélébrité et les conquêtes d'Albrecht inquiétèrent le gouvernement d'Argovie. Par ordre de la police d'Arau, le prophète dut se réfugier sur le territoire de Bâle-Campagne. Des paysans des environs de Liestal le recueillirent pendant quelque temps. Albrecht vécut dans une étable, au milieu des vaches et des poules, nourri de pommes de terre et de pain bis, misérable , mais au comble de la joie. Il s'occupait à écrire l'histoire de l'antiquité la plus reculée, et chantait des poésies dans lesquelles il se comparait au prophète Elie dans le désert.

L'éclat des succès obtenus par Albrecht embarrassait Schmid et Becker, qui avaient le sentiment du ridicule. Becker écrivait (1) à Weitling : « Tu sais qu'il n'y a rien de plus dangereux pour les choses sérieuses que le ridicule, et ce prophète pourrait nous rendre ridicules, nous et notre cause. Laisse-le donc de ce côté. «

Becker aurait voulu réduire Albrecht au rôle utile, mais moins brillant, de colporteur muet, comme si un fou orgueilleux laissait ainsi amoindrir son rôle ! Les hommes inspirés d'en haut peuvent-ils donc tolérer les conseils des mortels? Qui oserait ravaler ainsi un prophète? Weitling, mieux avisé que Becker, ne songea même pas à réfréner par un conseil les prouesses insensées d'Albrecht. D'ailleurs, à ses ye«ix, tous les moyens de propagande étaient bons, pourvu qu'ils fissent de l'eftet. Cette maxime, que nous trouvons dans la bouche de Seller ; H lu bruit est la ^eule chose qui soit utile h Weitling, »» M[ m nrtic)§ 4^ l'çl pôrml k^^ çanwuut^ttii répftijtIuM

en Suisse. Il s'exerrait à braver avec une égale indifférence la dérision et l'indignation publiques. Lorsque le landammann Baumgartner , Tun des hommes d'Etat les plus distingués de la Suisse allemande , signala dans la presse les projets de brigandage, conséquences inévitables du communisme, un des adeptes, Siegfried, écrivit (1) à Weitling :

« ZofîDgen, U mars 1843.

« Vous aurez bien, je suppose, l'occasion de lire la fameuse Gazette suisse de ce vieux renégat politique , le landammaim Baumgartner , de Saint-Gall. A l'article Berne , les communistes sont représentés comme meurtriers, brigands et pillards. C'est une peinture comme jamais gazette tout allemande n'en produisit. Suffit , il faut la lire. Pour moi, l'article m'a plu ; il nous sera plutôt utile que nuisible. Ceux qui ne sont pas initiés désireront connaître nos principes; ils les liront, ils les examineront, et se convaincront de la haine venimeuse de nos adversaires. »

Je ne sais si Siegfried , l'auteur de cette lettre , était un de ces communistes à courte vue qui s'imaginent que l'on peut semer dans les masses l'envie et la haine sans récolter bientôt des excès abominables; mais s'il avait pris garde aux menaces de violence murmurées par Weitling dans son li\Te des Garanties d'harmonie et de liberté y s'il avait connu le plan confidentiel du prolétariat du vol, il n'aurait pas accusé M. Baumgartner de nourrir une haine venimeuse contre ces exécrables tacticiens. Il aurait , au contraire , apprécié comme nous le discernement et la franchise de ce publiciste éminent. ; Quelque puissante que soit la séduction du mal, et sans nier le prestige que l'audace criminelle revêt aux époques révolutionnaires , je doute que la divulgation des vues secrètes du communisme ait beaucoup accru en Suisse la popularité de cette prétendue doctrine ; car si les dupes abondent, les scélérats de sang-froid se laissent

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