III
eftVonté charlatisme 1 s'écrie Guillaume» Marr à la vue de ce livre. Quel mélaiiL^e effroyable de stupidités propres à l'auteur et de folies bibliques! La base de ce fameux système de philosophie, c'est l'abolition de la monnaie métallique qui sera remplacée par le papier-monnaie ! » Orles, il faut être audacieux pour s'annoncer comme un sauveur du monde , lorsqu'on ne possède pour tout bajua^^e que de pareilles pau\Tetés ; mais ce n'est pas à dire pour cela que Kulmann ait manqué de lecteurs, et que son système n'ait pas fait des dupes. Loin de là : dans l'enquête manuscrite de Neuchatel, j'entends plusieurs ouvriers communistes déclarer de très-bonne foi qu'ils veulent passer en Amérique « afin de prouver par des faits, dit l'un d'entre eux, que l'abolition de cet infâme argent n'est point une fol lie ni une chose impossible. » Martin Kohler, tailleur, âgé de vingt-et-un ans, natif de la principauté de HohenzoUern-Sigmaringen, déclare en propres termes : « Je veux partir pour l'Amérique. Comme je suis pauvre, je trouve qu'il sera beaucoup phis commode de vivre dans la colonie américaine, dans laquelle l'argent sera aboli. » Pauvre économiste qui a prêté l'oreille à l'ineptie ou à la fourberie de ses maîtres en communisme ; il s'est laissé dire que l'abondance ou la pénurie des choses utiles dépendait de la quotité et de la forme du signe qui sert à mesurer les richesses et à en faciliter l'échange ! Je ne saurais dire si les dupes de Kulmann exécutèrent leur dessein de passer en Amérique. S'il en est ainsi, plaignons ces malheureux, ils n'auront pas évité les déceptions et les souffrances atroces dont nos Icariem désabusés ont fait le récit aux tribunaux correctionnels de Paris.
Nous avons fait connaître le caractère et les mœurs des deux ouvriers et des trois hommes de lettres qui s'employèrent avec le plus d'éclat à répandre en Suisse la rontagion communiste parmi les artisans allemands. Ne nous arrêtons pas en si beau chemin ; il nous reste à peindre les trois coryphées de la Jeune-Allemagne, et d'abord Hermann Dœleke, le plus remarquable denire eux et le plus influent.
Weilling et Schmidt, Becker oi Kulmann, tout en st^ donnant pour les champions de Thumanité, ne cherchent qua satisfaire des ressentiments privés et à contenter une cupidité sordide. Je ne parle pas d'Albrechf. et Ton sait pourquoi, lorsque je pèse les motifs qui ont fait agir, de propos délibéré, les collaborateurs de ce fou notoire. Dœleke n'a ni plus de dévouement ni plus de désintéressement que les meneurs responsables du communisme, mais son égoïsme cède à d'autres mobiles et poursuit d'autres jouissances. Ce n'est pas la pauvreté impatiemment supportée, ce n'est pas le dégoût de sa profession native qui ont décidé sa vocation anti-sociale. Plac^ par la condition de ses parents à l'abri de l'indigence, il n'aurait eu l'occasion de la connaître que s'il avait pris soin de la soulager; mais, loin de là, sa jeunesse s'était écoulée dans le plaisir et dans la débauche. Avant de songer à exploiter les mécontents, il ignorait qu'il y eût des malheureux. Ces tiraillements si douloureux qui. semblables aux soulïrances de la faim, troublent et exaltent les esprits avides de s'instruire, et empêchés par le sort de compléter leur demi-science. Do^leke n'avait pas eu le malheur de les éprouver. Doué d'une intelligence prompte et ardente, il fut libre de la désaltérer aux sources b's pins vives. De Schleufingen, près de la ville prussienne d'Hrfurl. oii il était né. ses parents l'av^icTif en-
voyé à l'université de Halle. Il avait profité de ce séjour, quoique Tainour de l'étude n'ait pas été la i)assion dominante de sa jeunesse. Les routes qui conduisent avec honneur aux professions libérales étaient aplanies devant lui.
Doeleke, si jaloux qu'on veuille le supposer de décharger sa conscience du poids de ses fautes, n'a donc pu commettre, comme Weitling et Schmidt, ce prodige d'absurdité et d'inj ustice.de prétendre exercer des représailles contre la Providence et Tordre social. Ce n'est pas davantage le plus honteux des industrialismes qui l'a jeté dans les clubs d'ouvriers. Dœleke s'est fait en Suisse professeur de langues. Il donne des leçons dans les maisons particulières et dans les établissements publics, et sait se contenter, pour vivre, du prix de ses cachets, ressource intermittente et souvent fort exiguë. Les petits et vils profits si avidement recherchés par Becker et Kulmann, Dœleke les méprise. Si cette ame fougueuse s'était livrée à l'avarice, ce n'est point par poignée de gros sous, c'est par millions (ju'elle voudrait compter.
Quelle est donc la passion (|ui l'anime? Pourquoi s'est-il rué contre le monde moral avec tant d'acharnement? d'où vient cette furem' de propager l'athéisme et de prépai'er l'anarchie ? Guillaume Marr va nous l'apprendre : ©œleke avait épuisé de bonne heure la coupe des passions, c'est-à-dire qu'il avait pris en dégoût la vie décente, qu'il était accablé d'une satiété précoce et qu'il avait besoin d'émotions nouvelles pour tromper son ennui.
A l'université de Halle et parmi les étudiants les plus dissipés, Dœleke s'était fait un nom fameux par la licence de ses mœurs et le scandale de ses aventures. Voici une des échappées (1) qu'il ouvre à Standau sur l'un des nombreux désordres de sa vie :
« Chaux-de-Fonds (sans date), 1844.
« Tu sais que j'ai eu autrefois un enfant (jue j'aimais
beaucoup, je t*ai peu f»arlé de la mère, et voici ce qui en est de nos relations : je ne l'ai jamais aimée, c'était une furie à laquelle je m'étais attaché. Elle me poursuivait, je puis dire que je l'ai démoralisée; depuis lors l'enfant est mort. »
Emprisonné en Prusse à la suite d'un duel malheureux. Dceleke avait réussi à s'évader, à passer en Angleterre, et de là en Suisse. Ce n'est i-)oint à titre de réfugié politique qu'il habitait ce pays. Mais lorsque les âmes de cette trempe se sont flétries dans les excès, lorsqu'elles ont perdu la notion de Tinfuii, il leur faut, pour occuper leur habitude d'agitations et leur goût d'aventures, il leur faut l'espérance de désordres gigantesques. Dœleke s'était jeté dans la tourmente des clubs et les mystères orageux de la propagande secrète, comme dans une débauche suprême. Il résida successivement à Genève, à Mor.çres, à Lausanne, à La Chaux-de-Fonds. à Sallavaux, près du lac de Morat : et sans compter les foyers de dissolution morale qu'il organisa dans ces diverses >illes. il fut l'instructeur des clubs de Nyon, Rolle. Aubonne. Vévey, Aigle. Saint-Imier. Partout il déploya une acti\ité effrayante, pour parler comme le rapport de Neuchatel. Nous le voyons voyager, parler, écrire sans cesse. Il entretient avec les membres de la propagande disséminés dans les divers clubs une double correspondance olTicielle et privée, il les surveille et les excite les uns par les autres ; en im mot. il tient dans ses mains ardentes et perfides, il fait jouer tous les fils de l'afflliation secrète, et l'on verra si ces fils étaient nombreux, déliés, compliqués. Ces soins l'absorbent et le ratissent : « Oh ! quelle joie, écrit-il à Georges Fein 1, quelle joie de |X)uvoir nager en pleine eau dans ce genre de ^ie ! » Se donner chaque soir la fête de démoraliser les clubistes de la Jeune-Allemague, comme il a fait pour se venger de cette lurie. sa digne compagne, qu'il signale à Standau, en la maudissant ; dérolx'r à la conscience de ses auditeurs les sentiments et les espérances qui pourraient les consoler et les soute- Ci) Lausanne, 7 avril IS43. II, p. 32.
nir, ainâ qu'on mal&itear qui sp gtisse le soir dans m lîea sûol, pour spolkr et outrager Taufel; abospr deson éloquence et de sou crnisme pour exaspérer contre les iusEitutîons dÎTioes eC sociales la crédalité et les sooffirances des ourri^rs qui renloumt ; artabler de ses sophiâoies et réduire au alente ceux qui seraient tentés de lui tenir tiMe. étouflier en eux les âans généreux^ les pasâiotts afTecioetises. pour ne leur laisser que le mépris de Dieu ef la haine des hommes ; en un mot propager, ctMmne Dœleke le disait hn-mème^ la théorie du désespoir : Toilà les amusemenls noureaux de ce Toluplueux IJasé. ATec quel emportement^ quelles délices, liâas ! et quel 5oocès il saroure ces joies pemwses! Jugez-en (lar la lettre suîTante \\ qu'il adi>pssait de Morges à Slandau. le âS juillet 184â :
« fai eu hier à Morges de nombreuses et réjouissantes pnetives que mon dernier dtscours, qui aTait duré une heure et demie, a entraîné loos les esprits, même ceux 'iesouiriers les plus oS)tus et les moins cultiTés. Lorsqjue je sens que mes paroles enflamment les autres, c*est alors ^^urtout que je me sens moi-même animé et enflammée et dans de semblables heures je m'assure que c^eSl là mon traTaïl et ma rie ; et pourtant nous n avons pas eniDne éprouTé les joies de la victoire et joui du fruit de nos travaux. Oh ! si un jour ou voulait, si le peuple voulait une fois, alors je sens qu'il se développefail en moi une crise puissuite. Tauiaîs une joie immense à me battre. »
Cependant DœlelLe est maître de sa passion infernale, et pour obtenir les joies deXéron qu'il se promet, poiff fimner les recnies qull destine à la guerre sociale . il suit de sang-troid une tactique savante . fertile en per6dies et en stratagèmes. 11 ne recule devant aucun déguisement , aucune supercherie, 11 va même jusqu'à commettre des crimes, des faux. Homme de lettres, professeur de langues, il porte dans FoccasionunebloQse d'où-
(t)II,p.2|.
vrior. A la Chaux-de-Foiids, il avait pris mie patente d'aubergiste, afin d'être tout à la lois l'hôle et le chef du club, et de tenir sous ses yeux les sociétaires en serre-chaude. Pour des gens exercés à mépriser les lois fondamentales de la conscience humaine, faire fabriquer et employer des pièces fausses , c'est une peccadille légère ou plutôt une action toute naturelle. Aussi ceux des membres de la Jeune-Allemagne dont les j)apiers, passeporls ou livrets n'étaient pas eu règle , n'avaient qu'à s'adresser à Dœleke. Avec l'aide de Standau, il entreprenait gratuitement tous les genres de falsification.
Voici dans quels termes (1) Standau, sollicité par Dœleke, consentait à devenir son complice :
«Moi'gcs (sans date.)
« Je reçois dans cet instant ta seconde lettre. Je te promets le livret que tu me demandes. Je dessinerai eaactement le timbre. Alors un armurier pourra le calquer avec une aiguille émoussée, et le peindre d' une' manière un peu confuse avec du noir d'huile de lampe. Cette matière me manque précisément . Mais écoule. D<vlehe, fais iien attention que Blumhardt n'aille pas me compromettre. Si la chose allait tourner de nouveau comme avec le passeport ! »
On voit que l'oiïiciosité de Do'leke élait à toute épreuve. S'il n'avait pas réussi à dé{)Ouiller de tout sentiment d(^ reconnaissance les âmes qu'il voulait démoraliser, il les avait du moins assez pervcrîie's i)0ur elTacer en elles la notion du bien et du mal. Aussi les habitués de la Jeune- Allemagne ne savaient pas distinguer entre les services innocents et les complaisances cou[)ables (]ue ce tentateur leur prodiguait. Trop naïfs pour (lémèlcr sa rouerie , ils prenaient tous ses calculs , tousses arlilices, toutes ses rusî'S, pour autant de traits d'amilif', de dévouement, d'abnégation. Us admiraient son talent, ils adoraient son caractère,
Standau fut le digne acolyte do Dœleke. Lors(^u"uu
égoïste se met on guerre contre la société, sans appartenir ni par sa naissance, ni par sa prolession, ni par ses mœurs, aux masses (ju'il veut séduire et ameutc^r, il lui sied de se faire suivre, à titre de confident et d ecuyer, d'un homme sorti du milieu où il plante son drapeau. Chaque don Quichotte du socialisme a pour SanchoPança un travailleur. Standau remplisait à merveille cet office auprès de Daîieke, grâce à ce double mérite qui le distinguait, d'êh*e fils d'un sernu-ier, et d'avoir été affilié dès 1835, à Strasbourg, à la première association de la Jeune- Allemagne.
Jules Standau allait partir pour l'université de Gotha, lorsque son père vint à mourir. Sa mère, n'ayant pas le moyen de lui faire continuer ses études, le retint dans l'atelier paternel. Il n'est pas rare de rencontrer en Allemagne des ouvriers qui ont reçu une éducation moyenne assez étendue pour pouvoir exercer , selon l'occurrence, alternativement ou en même temps, leur métier et certaines professions intellectuelles. Standau est de ce nombre. En Suisse, il fut successivement ouvrier serrurier, professeur d'allemand au gymnase de La Chaux-de-Fonds, en remplacement de Da^leke, et précepteur à Echallejis chez M. le pasteur Germond.
Les progrès de l'instruction primaire sont destinés à multiplier en France le nombre des citoyens doués de cette doubhî aptitude. Heureuse alliance, lorsqu'elle aide au perfectionnement de l'esprit, sans altérer la simplicité du caractère ! A ce point de vue, Standau ne nous présente pas le modèle désirable. Car, par un intolérable excès de vanité, pédant parvenu, il reniait effrontément sa (jualité d'artisan, dès qu'il avait mis le pied hors de l'atelier. Quehjue temps avant de devenir {)rofesseur au gymnase de La Chaux-de-Fonds, il avait travailhî de son marteau et de sa lime chez un maître serrurier, dans la ville de Neuchatel. Lors de l'enquête onlonnée par le conseil d'Etat neuchatelois, Standau, appelé à constater ce fait devant les magistrats, mit un acliarnemeiit inouï à lo nier contre l'évidence. A l'entendre, il était et n'avait jainais été et ne pouvait être que professeur do langues
tant ce titre, honorable entre tous assurément mais qui n-à rien de Dresti"ieux, lui avait tourne la tète! SU me- '; se Dieu U cr' int le code pénal, et voyant que le juge a sous les yeux la lettre que nous ayons "t^e et le nu^ nace de le poursuivre comme co-^Pahle de ^ux , il rt force de se disculper. Il est vrai que «"mettre accusa trice est écrite de sa main : comment ^"'^^^ ■";;!( «f^'^^t l'avoir envoyée, il s'est ■■«'P™" « '«-mp , «^'":; ' ^ ;,;, „'a pas consommé le crime ,îu'iI méditai t. PHoja es excuses! car le texte même de «> réponse a œKe prouve qu'il n'en était pas a son «"P ^ ef ^ e' que de a ivant de promettre de fabriquer le fa" '>^^^' X,. était demandé, il avait falsifié un PajP° ';.^,;P^^~ se débat de son mieux (1), il no se tait pas lautc d^ n eu tir contre l'évidence; mais «/l».il » '« f^^f /"^^^ ''s^
écrites par lui à Dœlekc :
« Echallens, 8 janvier IShU.
npnnisnue io suis ici, j'ai adopté retïroutorie que tu .;^3" ^Co.u. 3^ vais t-^J-- a^^ et que j'y dîne (luelquefois, je passe pour elrt i uonu le plus\Luxetle plus reliuàeux du monde. >> Il ajoute dans une autre lettre : « Quoique j'aille régulièrement à l'église, et que j as-
(2) II, p. 28.
sistr tous les jours à dos réunions roligiousos,,jo deviens rha(|ue jour plus impie. Tu pensais qu'après avoir établi ma réputation de sainteté, je pourrais me retirer peu à f»(Mi. Cela prouve que tu ne connais pas les piétistes; car ils ont cela de commun avec le diable qu'une fois qu'ils vous tiennent, ils ne vous lâcheut plus. Vois-tu, avec le satané rôle d'homme pieux que j'ai pris là, je me suis imposé une vérital)le torture, et je maudis souvent cette tculie que je me suis donnée. J'en suis venu au point d"(Mre obligé de faire des courses avec le fils de M. le pasf(MU* pour porter dans l(»s campagnes la parole de Dieu, et je jure comme un damné sur la drôle de comédie <]ue je joue là. »
Slandau, comme on le voit, mérite parmi ses collègues de la Jeune-Allemagne la palme de l'hypocrisie et de l'astuce. Il eut sa bonne part dans les pertidies de la propagande secrète. C'est lui qui conçut l'idée de former sous le titre de Lemnnbimd, et à l'imitation du pacte fédéral helvétique, une sorte d'alliance entre les clubs de la Jeune-Allemagne établis dans les villes qui bordent le lac de Genève. Il réussit par là à rendre tout à la fois plus forte, plus constante et plus dissimulée, l'oppression exercé(> par les membres de rafliliation secrète sur les ouvriers qui fréquentaient les clubs, sans être initiés aux desseins et à la taclique de la propagande.
Pour tracer les portraits qui viennent de passer sous les yeux des lecteurs, nous n'avons pas cessé un moment de consulter tour à tour le livre de Guillaume Marr et les diflérents documents énumérés dans notre préface. Nous avons mélangé, nuancé, fondu les couleurs que nous empruntions à ces deux palettes, et nous nous flattons d'avoir obtenu ainsi, grâce aux ressources dont nous disposons, un mérite de ressemblance assez rare. Nous nous garderons de changer de méthode lorsque GuillaimiP Marr vient à poser devant nous. En effet, l'on a beau braver l'honnêteté du genre humain , et affecter de se faire d(î l'opprobre public une parure, il est des sentiments tellement vils que le cynique le plus déterminé n'ose pas les afficher. Si effi'ontées que paraissent les confessions.
ou plutôt les bravades de Marr, elles ne sont pas exemptes de réticences. Ce serait uu vol manitVsle que d'enlever à l'historien de la Jeune-Allemagne en SwiS-se un seul fleuron de la couronne d'infamie qu'il se dresse avec industrie et (ju'il porte avec tant de grâce. Loin de là, nous voulons ramasser , pour les lui offrir , (juelques fleurs qui lui appai'tiennent et qui ne dépareront pas les autres.
A lire dans son livre le récit qu'il nous fait de son arrivée en Suisse, et de ses excursions d'artiste dans le canton et principalement aux bords du lac de Zurich, on prendrait Guillaume Marr pour un touriste de profession. Il use avec le public de toutes les famiharités habituelles aux faiseurs d'impressions de voyage ; il les pousse même jusqu'à la licence, et ne nous fait grâce ni de ses complet» d'auberge ni de ses aventures de bohémien. C'est à force d'inductions que nous arrivons à reconnaître un commis voyageur, fort lettré du reste et très-spirituel , sous cet admirateur enthousiaste des sites pittorescjnes , sous ce disciple de Werther que la profondeur des torrents et la limpidité des lacs invitent au suicide. Guillaume Marr atteignait alors sa vingt-deuxième année. Il n'avait encore, assure-t-il, qu'une curiosité sympathic|ue pour les socialistes, mais il était étranger à tout complot révolutionnaire et à toute société secrète, lorstjii'il partagea le sort des communistes et fut banni avec eux (lu canton de Zurich. Son seul crime, à l'en croire, était d'avoir fréquenté publiquement Weitling.
Ce bannissement, juste ou immérité, détruisait, nous ne savons pas trop comment, son avenir, le privait de toutes ressources, le plaçait en un mot dans cette alternative, dit-il en propres termes, ou de se faire bûcheron, ou de se déclarer i)rovisoi rement maître de langues et homme de lettres, et d'aspirer à un rôle politiijue. Il préféra ce second parti, et repoussant les préventions que Weitling lui avait suggérées contre les clubs de la Jeune-Allemagne, il se procura une lellre de recommandation pour l)(eleke, se rendit à Lausiuine. foyer de la propagande, et ejnbrassa avec tant d'ardeur la carrière révolution-
naire que bientôt il mérita d'être reçu dans raffilialion secrète.
Marr se vante, peut-être aux dépens de Dœh^ke, d'avoir fait prévaloir le premier l'athéisme comme dogme fondamental de la Jeime-Allemagne, d'avoir converti en fanatisme anti-religieux et anti-social l'incrédulité philosophique et libérale des premiers fondateurs, d'avoir brisé les fbrmes surannées du carbonarisme, en un mot d'avoir imprimé à la [)ropagande une direction plus systématicjue et une organisation plus appropriée au génie de la démocratie nouvelle. Il nous donne lui-même , avec une impudence inouïe, la théorie qu'il suivit et ([u'il recommande pour démoraliser graduellement les ouvriers et les fanatiser contre l'ordre social.
Il est certain que Marr joua un grand rôle dans la propagande de la Jeune-Allemagne. Plus jeune (|ue Dœleke, il était aussi dépravé que lui, et la conformité de leurs espérances se rétlète à cliaque page dans le journal où Guillaume Marr poussait par exemple ce souhait atroce i,: « Oh ! puissé-je voir de grands vices, des crimes sanglants, colossaux, pourvu que je ne voie plus cette vertu qui m'ennuie et cette morale de tous les jours! »
Un autre mérite que nous lui reconnaissons, et qui doit plaire à sa fatuité de xlépravation, c'est tl'avoir, entre tous ses énmles de la Jeun(»-Allemagne, livré aux regards des magistrats de Neuchatel la correspondance intime la plus immorale : a II y a dans ces lettres des passages tellement indécents, dit le rapport olliciel (2, qu'il faudrait emprunter pour les traduire la plume de Rabelais ou du marijuis d(^ Sade. »
Que Marr jouisse de cette gloire ! il la revendique, nous ne la lui disputons pas. Mais au moins, après avoir raconté lui-même qu'il s(»jeta dans la politique, puisque ce mot est aujourd'hui prostitué à la triste besogne (lu'il devait entreprendre, sans passion, par calcul, pour se créer
(1 ) Feuillos du temps présent pour la vie sociale (en Allemand). Lausanne, 181^. — /i5, ii" 2, p. 5.
(2j II, p. 26.
un métier, no lui laissons pas affecter un instant de faux airs de désintéressement et de dévouement aux intérêts po[)ulaires. Il a mauvaise grâce à censurer Becker et Kulmann, car il fut leur complice en industrie socialiste ! Nous n'en voulons pour preuve que la lettre suivante 1) qu'il écrivait à Dœleke. Il se garde de la citer dans ses confessions imprimées; c'est une raison de plus pour que nous la reproduisions en entier :
« Lausaime, 5 novembre 1834.
« J'ai envoyé à Frœbel mon ouvrage intitulé : De Vétat chrétien. Pcut-êti'e aura-t-il le courage d'acheter mou manuscrit , et alors je pourrai m'habiller d'une manière convenable.
« Standau et Hoffmann ont voulu hier révolutionner les apothicaires de Lausanne, mais ils ont échoué.
« J'attende avec (erreur une réponse de Vienne^ au sujet de la place que j'y ai sollicitée ; mais si tout me manque sous les pieds, parole d'honneur, je pars pour l'Algérie. Yois-tu, Dœleke, il faut absolument que tu remues ciel et terre pour que j'obtienne une place à La Chaux-de-Fonds. En moins d'un an, j'accrocherai une fille qui aura quelques écus. Alors nous élablissons une presse , nous fondons un journal , et je te promets que je me ferai un nom qui brillera sur tous les livres noirs de tous les Etals de la Conledéralion germanique. Voistu, je ne sais pas, moi, être martyr pour rien du tout. Il liant que nous arrangions une propagande mieux organisée. Poussons seulement les connnunistes. En voulant mettre leurs théories en pratique, ils travaillent dans notre intérêt et mettent le corps social en transpiration. »
Marr attend avec impatience l'explosion de l'anarchie européenne , l'heureux temps où « Becker et moi , ditil [2\ nous pourrons constituer le monde à iiouveau. » Cependant, il tient avant tout à jouir de la vie, et se dt-
(1) Ibid.
(2}II,p. 27
clare prêt à délaisser les spéculations révolutionnaires si elles tai*dent par trop à produire des bénéfices. Il écrit (1) :
« Lausanne, le 15 février 18/i4.
« Ma devise, en ce qui concerne nos clubs, est : Àiit Cœsar, aiit iiihil. Si l'on ne réussit pas à faire tout saut<'r en fair cet été, alors je me retire. Pour le moment, 100,000 fr., une petite femme, et je serais heureux. »
Se glisser comme précepteur dans quel(|ue famille naïve, pour y jouer le rôle dé.uradant rempli par Standau chez le pasteur Germond, y séduire la sœur de ses élèves si elle est jolie , l'épouser [)Ourvu qu'elle soit riche , telle est l'intamie que Marr ne cesse pas de préméditer, témoin cet autre billet 2 qu'il adresse à Dœleke : a Tàcht; de me trouver une place dans une maison où il y ait une jolie tille qui ne man(jue pas d'argent ; je me sens infiniment de goût pour le mariage. »
Si rusé , si perfide qu'il soit , Marr laissa trop voir les calculs infimes de son égoïsme. La propa2:ande utilisa ses tristes talents, mais elle n'eut jamais contiance en lui. Vainement s'efforce-t-il de renchérir sur les scandales qui se commettent, sur les paradoxes qui se débitent, sur les énormilés (}ui se préparent autour de lui. Vainement a-t-il pris j)ompeusement le surnom de Robei^pierre. Ses complices se défient de lui, ils le raillent, ils finsultent. Standau le traite d'épicier. DoHeke , dont il se prétend , dont il se croit peut-être le confident intime, s'amuse des avanies qu'il reçoit. « Cela m'a fait bien rire , écrit-il (3), d'apprendre que ceux de Zurich ont renvoyé Robespierre. » Schrader, le meneur du club de Zurich, lui dit en face [4) : « Je crois qu'un feu de paille enthousiaste n'est pas une vraie conviction , et que ceux qui crient le plus fort : Jetons les princes hors du pays, sont souvent
(1) Ibîd.
(2) IIL
(3) II, p. 24,
(4) II,p,45.
les âmes les plus serviles. » Avec son camarade Heitmann, Schrader exprime plus franchemeat soa opinion surMarr. Nous nous garderons d'alTaiblir par aucun commentaire la justice écrasante de ce dernier trait 1 : « Je n'ai pas beaucoup de confiance en ce personnage ; il y a des hommi's qui se servent des clubs aussi longtemps qu'ils en ont besoin. Quant à nous, nous n'avons pas besoin de ces canailles-là. »
Cette parole de Schrader pourrait tenir lieu d'épilogue et de résumé au Ion? et triste chapitre que nous venons d'écrire, s'il n'était certains ménagements de langage qu'il faut conserver, même lorsque l'on juge des hommes qui se sont mis en dehors de toutes les convenances et de toutes les lois sociales.
(1) II, p. 46.